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Second volume de la trilogie "dépression" de l'immense Neil (mais enregistré après Tonight's The Night, la maison de disques ayant refusé ce dernier), On The Beach suit le live Time Fades Away (à quand la réedition, bande de feignasses ?) qui contenait dèja quelques chansons colériques et douloureusement autobiographiques (Don't be Denied, Yonder Stands The Sinner...). Ici, on ne trouve pas forcément la bile noir charbon du Tonight's The Night qui va suivre.

Il s'agit plutôt d'un très beau disque automnal, parfaitement de circonstance pour ce genre de dimanches après-midi pluvieux. Comme la pochette le suggère, on tourne le dos à l'été, et on s'apprête à sombrer tout doucement dans une profonde mélancolie, lancinante et persistante (See The Sky about To Rain, morceau que Young avait dans ses cartons depuis 1970 !, ou le très beau For The Turnstiles).

Le Loner est magnifiquement entouré sur ce disque : Talbot et Molina de Crazy Horse, Ben Keith le fidèle des Stray Gators, et pour couronner le tout, les participations de David Crosby, Graham Nash (nulle trace du frère ennemi Stills...) et du duo Danko-Helm du Band ! Tous ces fidèles spadassins de luxe offrent un écrin sublime aux chansons douces-amères (très !) du Ronchon en Chef. Les bases rythmiques de Walk On et de Revolution Blues sont un pur régal, à la fois claudiquantes et solides. La slide et le dobro de Keith se taillent une jolie part du gâteau... Du miel à l'acide pour les oreilles !

Young exorcise toujours ses démons : décés, addictions, rapports aux médias (voir On The Beach...). Mais il semble moins bourré et plus apaisé que sur Tonight's The Night. Il se permet même une belle taloche dans la gueule des vieux hippies bloqués en 1969 sur Walk On (qui aura sa suite avec le Thrasher sur Rust Never Sleeps): et oui, bouger, toujours bouger, un leitmotiv pour le Loner ! Vampire Blues et Motion Pictures (For Carrie) sont les deux morceaux mineurs de l'album, c'est dire à quelle altitude nous sommes en train de planer !

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Et sinon il reste le brelan inattaquable, les pièces maîtresses de l'édifice, les trois raisons pour lesquelles il est criminel de ne pas possèder ce disque. On The Beach, le morceau, est une magnifique tranche de déprime sur son lit de cafard (I need a crowd of people, but I can't face them day to day... retourne t'enfermer dans ta chambre Neil !). 7 minutes de dérive sur le fil du rasoir trop courtes, avec la guitare "limitée" mais tellement expressive de Good Ol' Neil...

Ambulance Blues joue le rôle de la chanson amère jusqu'au bout. 9 minutes de lutte contre le vent pour ne pas se pisser dessus, et pourquoi le passé vire-il toujours à la merde ? La conclusion logique de la vision avancée par "Walk On" en ouverture, en quelque sorte.

Et enfin, le meilleur pour la fin : un des trois meilleurs morceaux du Loner avec Cortez The Killer et Like A Hurricane selon moi. Ce Revolution Blues démentiel retrace avec une précision glaçante la folie meurtrière de la Manson Family (Neil Young avait cotoyé le dénommé Manson à la fin des années 60...). Ce morceau a le choix du roi, musicalement parlant : la section rythmique du band et Crosby... D'ailleurs, il est intéressant de noter que lors de la tournée CSNY de 74, cette chanson figurait au programme. Or les trois autres "couilles molles" se désolidarisèrent de Young en refusant d'occuper la scène à ce moment-là du spectacle...

Et on peut comprendre pourquoi : Young attaque la chanson avec une sorte de plaisir sadique, déchirant les lambeaux de paroles avec force railleries et folie maîtrisée... Son imitation fout réellement les jetons. Et le dernier couplet est à la fois jouissif et dérangeant : 

Well, I'm a barrel of laughs, with my carbine on
I keep 'em hoppin', till my ammunition's gone.
But I'm still not happy, I feel like there's something wrong.
I got the Revolution Blues, I see bloody fountains

 

And ten million dune buggies comin' down the mountains.
Well, I hear that Laurel Canyon is full of famous stars,
But I hate them worse than lepers and I'll kill them in their cars.

Les petits métalleux sont priés de ranger leurs pelles et leurs seaux, à coté de leurs dragons en plastoc. Les grandes personnes sont en train de causer ! Les punks vont adouber le Neil grâce à ce genre de morceaux de bravoure (il s'agit d'une des chansons favorites de Johnny Rotten). Il est quand même hallucinant de penser qu'il aura fallu attendre 2003 pour voir une telle merveille exister en CD... Maintenant que c'est le cas, dégustez !

Chronique complémentaire de ClashDoherty :

Aïe...Non, je ne viens pas de me taper le doigt avec un marteau, mais juste de me dire que je suis bien con d'essayer d'écrire une chronique complémentaire au sujet d'On The Beach de Neil Young. Pourquoi ? Parce que, dans sa chronique située juste au-dessus, Leslie Barsonsec (qui se fait bien rare ces temps-ci, hélas...) a tout simplement tout dit. Alors, je vais essayer d'en parler moi-même sans que ça fasse trop redondant, et croyez-moi, ça ne va pas être fastoche. On The Beach date de 1974, donc, et est un album faisant partie intégrante d'une trilogie appelée, par Neil Young lui-même, 'trilogie du fossé' (ditch trilogy). C'est le deuxième volet de cette trilogie faite après le succès mondial d'Harvest (1972), album de folk-rock ultra commercial dont le succès sera un gros choc pour Neil (dans le genre pas préparé pour ça et n'appréciant pas vraiment ce succès, le Loner s'est posé là, sur ce coup). N'arrivant pas trop à apprécier ce succès soudain (Heart Of Gold, immense tube), et venant par ailleurs de perdre par overdose son pote le guitariste Danny Whitten (membre de son groupe Crazy Horse), puis, peu après, aussi par overdose, un de ses roadies (Bruce Berry), Neil entre dans une période assez sombre (pléonasme) de sa vie. Un premier élément de cette période sombre est sur Harvest, d'ailleurs, via les 2 minutes enregistrées live (et placées au dernier moment sur l'album) de The Needle And The Damage Done, dans lesquelles il parle des méfaits de la drogue (Whitten venait sans aucun doute de mourir). Mais c'est dès 1973 que ça démarre. Il enregistre un album excessivement noir, désespéré, sombre, tragique, enregistré avec Crazy Horse et Nils Lofgren dans des conditions pas possible (bourré en permanence, enregistrement nocturne). L'album, Tonight's The Night, une réussite flagrante, fera peur à Reprise Records (la maison de disques qui distribuait les albums de Neil), qui le foutra en attente de publication jusqu'à 1975. Officiellement, Tonight's The Night est le premier maillon de la 'ditch trilogy', mais il sera le dernier publié. Neil sort, sinon, en 1973, un live, Time Fades Away, qui sera donc, lui, le premier volet sorti, un live court et brut de décoffrage, au son assez marqué, et dont il n'existe à l'heure actuelle aucune édition CD officielle (selon Neil, des problèmes de remastérisation empêcheraient une édition CD, mon cul, oui...), il existe même une pétition sur le Web pour que l'album, excellent, soit enfin édité. Reste le deuxième volet sorti de la trilogie, mais cependant le dernier enregistré, On The Beach, qui sortira en temps et en heure en 1974. Lui aussi subira les affres d'une distribution chaotique : il ne sera pas disponible en CD avant 2003, ainsi que quelques autres albums de Neil (qui sont nettement moins bons : Hawks & Doves...) ! Au moins, contrairement à Time Fades Away, il existe en CD (pour Tonight's The Night, rien à dire, il existe en CD depuis des lustres)...

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Dos de pochette (édition CD - pour le vinyle, pareil, sans crédits de morceaux)

Les pochettes d'albums de Neil Young sont bien souvent (trop souvent...) ratées. Zuma, American Stars'n'Bars, Landing On Water, Re.ac.tor, Hawks & Doves, After The Gold Rush, Harvest, Trans... Il y en à quand même quelques unes de plutôt réussies, et de celles-là, On The Beach est incontestablement la plus belle. Et elle est aussi simple que complexe. En tout cas, elle est logique : Neil, sur une plage. De dos. Chevelure longue, Chemise jaune pisse, pantalon de jean blanc, chaussures et transat à côté de lui, fixant la mer avec une expression que l'on imagine pour le moins cafardeuse, morne (faut dire qu'il n'avait pas de quoi rire à l'époque). Au premier plan, une table de plage, avec des verres, un parasol et des chaises avecle même motif floral on ne peut plus moche et kitsch (typiquement les motifs utilisés pour les parasols, nappes, chaises, transats de l'époque). Un journal, au sol, sur lequel on peut lire Sen. Buckley calls for Nixon to resign ('le sénateur Buckley demande la démission de Nixon'), allusion évidente à l'actualité brûlante de l'époque, ce Watergate. Et on a aussi ce qui ressemble à une fusée enfouie dans le sable ; allusion probable à son groupe Crazy Horse, qui s'appelait The Rockets avant de bosser pour Neil (Whitten en faisait déjà partie, de ces Rockets). Au dos, rien, sauf la plage, la mer et une plante en pot assez malingre. Pochette intérieure, une feuille de papier à moitié enfouie dans le sable, avec soit les crédits de morceau (sur un côté), soit un texte difficilement lisible, écrit manuscritement par Rusty Kershaw, un musicien (violon, harmonica, slide) participant un peu à l'album, et s'excusant par ailleurs, au début du texte, car il n'a jamais su bien lire et écrire. La pochette de l'album est de celles qui ne s'oublient pas, elle est aussi de celles qui mériteraient d'être accrochées au mur dans un cadre (ce que faisaient certains possesseurs de vinyles aux belles pochettes, d'ailleurs ; que faisaient-ils des disques, dans ce cas ?). Elle est, aussi, très représentative du climat général de l'album : mélancolique, triste. On a envie de prendre le Loner par la main, de lui tendre un paquet de biscuits Oréo, de lui tapoter la tête gentiment et d'aller lui réparer les roues de son tricycle, en le voyant comme ça, tout seul avec sa peine, face à la mer, avec sans doute l'envie d'aller s'y jeter...

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Pochette intérieure

Pour cette cure de psychanalyse musicale, Neil s'est entouré de musiciens incroyables, même s'ils ne jouent, parfois, que sur un seul titre (au fait, l'album dure 39 minutes pour 8 titres) : David Crosby (guitare rythmique), Graham Nash (piano), Levon Helm (batterie), Rick Danko (basse), tous deux du Band, Rusty Kershaw donc, son groupe Crazy Horse (Ben Keith, Billy Talbot, Ralph Molina), Tim Drummond (basse), George Whitsell (guitare), Joe Yankee (tambourin). Musicalement, l'album alterne entre acoustique et électrique, et si on excepte la première chanson (Walk On), tout est conçu pour que l'auditeur se retrouve, progressivement, au fil des minutes, dans le même état que le Loner. Walk On, assez courte (moins de 3 minutes, la plus courte), commence par un riff bien énergique et sympa, et la chanson en elle-même est vraiment rock, enlevée, limite ensoleillée. Pas triste pour un sou, Walk On donne envie de se balader, c'est une ouverture efficace et remarquable. Sournoise, aussi. Après ce titre trompeur, un piano Wurlitzer surgit dès les premières notes du morceau suivant, See The Sky About To Rain, et là, on est refroidi. Oui, on avait envie de se promener (Walk On), mais la pluie ne va pas tarder à arriver à voir le ciel (le titre du deuxième titre), et une balade sous la pluie, c'est con, triste... et le Loner ne veut pas qu'on s'amuse et qu'on rie, alors que lui, il souffre. See The Sky About To Rain, chanson magnifique, est d'une tristesse insondable, la voix de Neil est telle qu'on se demande s'il n'aurait pas appris le décès de sa famille dans un terrible accident juste avant d'enregistrer ses voix. La mélodie lancinante n'arrange rien... Après cette chanson poignante, une autre va, elle, bien nous cingler la face, Revolution Blues. 4 minutes hallucinantes. En live, pendant une tournée avec Crosby, Stills & Nash, ces trois derniers (dont deux jouent sur le disque, et Crosby, sur ce titre) quitteront la scène pendant que le Loner la jouera, ne voulant pas s'associer à lui sur cette chanson ; Crosby suppliera le Loner de ne pas l'enregistrer. Le Loner tiendra bon, ah mais ! Et pourquoi tout ça ? Parce que Revolution Blues, chanson rock et très violente, sans aucune douceur (ni tristesse), parle des méfaits sinistres de Charles Manson et de sa 'Famille' de dingues, selon le point de vue de Manson (auquel, physiquement, Neil ressemblait fortement à l'époque, chevelure, barbe...), lequel est pour le moins virulent (We've got twenty-five rifles just to keep the population down). Voir aussi le passage cité par Leslie, plus haut, qui est par ailleurs la conclusion de la chanson. Une chanson grandiose, mais très sanglante. Et osée. Après cette chanson, on passe à de l'acoustique pur, et très déprimant (la voix, chaloupée, hésitante, larmoyante), tout en étant sublime, For The Turnstiles. Puis Vampire Blues, une autre chanson (et il y en aura encore une autre sur la face B) avec le mot 'blues' dans le titre, histoire d'enfoncer encore un peu le clou et de prouver inutilement le côté sinistre et triste de l'album ! Vampire Blues est, lui, un vrai blues, contrairement à Revolution Blues qui était plus un rock vicieux. Et encore une réussite, bien plombante, qui achève la face A.

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Poster promotionnel de l'époque, un peu oublié - le sourire de Neil semble en trop, non ?

Et la face B, si elle ne contient que trois titres, est tout aussi longue et remarquable ! On a d'abord les 7 minutes de On The Beach, qui fonctionnent totalement si vous avez envie d'ouvrir le gaz et de craquer une allouf pour en finir tout sauf proprement. Oui, c'est d'une sinistrose absolue, une chanson bluesy, admirable et totalement plombante. Le son de la guitare, à lui seul, suffit à vous donner envie d'en finir, si jamais vous êtes, au moment de l'écoute, dans une mauvaise période de votre vie. Ne pas écouter ça seul ! 7 minutes qui, comme Leslie le dit plus haut, passent comme une lettre à la Poste en envoi express, c'est trop court, même, malgré ces 7 minutes... Le morceau suivant, Motion Pictures (For Carrie), est une chanson nettement plus courte (4 minutes) et dédiée à Carrie Snodgress, actrice avec qui le Loner a vécu quelques années, ils étaient séparés en 1974. Là aussi, Leslie a tout dit, c'est le morceau mineur de l'album (il cite aussi Vampire Blues, mais pour ce dernier, je ne suis pas d'accord), ce qui ne l'empêche pas d'être très bon. Cette chanson est la moins bonne, la moins extraordinaire, mais bien nombreux seraient les artistes folk-rock (ou folk tout court) qui voudraient avoir une telle chanson dans leur répertoire, pour vous dire qu'elle est quand même d'un très haut niveau ! Mais, il est vrai, coincée entre On The Beach et la chanson suivante, Ambulance Blues, elle est un peu mineure quand même. Ambulance Blues, enfin, 9 minutes tétanisantes (cet harmonica plombant, ce violon incroyable...), qui feraient passer On The Beach et See The Sky About To Rain pour des chansons de génériques d'émissions pour enfants en bas âge. Là aussi, malgré une durée imposante (9 minutes, quand même), ce n'est jamais, jamais, ja-mais emmerdant ou longuet. Après une telle chanson, on a les yeux qui piquent, on est tout bizarre, on vient de vivre 40 minutes (à peu près) dans la peau d'un mec en pleine déprime et on peut se sentir, aussi, dans une petite forme morale. Mais, aussi, on a généralement envie de remettre ça assez vite, tant l'album est réussi. Paradoxe : ce disque nous fait nous sentir mal, mais on aime ça. Tonight's The Night va encore plus loin, tellement loin, même, qu'il en est dérangeant, limite terrifiant (rien que sa pochette fait réfléchir du style est-ce que je l'écoute aujourd'hui, ou est-ce qu'il vaut mieux, pour ma sécurité et ma santé mentale, attendre un autre jour ?...). On The Beach semble plus apaisé, quelque part, tout en étant d'une noirceur totale, et il est, aussi, plus mélodique et même plus recherché. Il est aussi réussi que Tonight's The Night, qui est grandiose et que j'adore, mais entre les deux albums, je pense que mon préféré est On The Beach. Et c'est aussi mon deuxième préféré du Loner derrière le blues-folk-rock d'Everybody Knows This Is Nowhere de 1969. Bref : un album indispensable, tout simplement, mais gaffe, c'est vraiment sombre (enfin, si vous avez écouté Tonight's The Night, vous pouvez l'écouter sans crainte) !

FACE A

Walk On

See The Sky About To Rain

Revolution Blues

For The Turnstiles

Vampire Blues

FACE B

On The Beach

Motion Pictures (For Carrie)

Ambulance Blues