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 Il est temps de parler (de reparler, en fait : cet article est une refonte d'une ancienne chronique des débuts du blog, mais je n'ai jamais été entièrement satisfait de la chronique et j'ai donc décidé de la refaire entièrement) d'un album mythique. Cet album, c'est Berlin, de Lou Reed. C'est son troisième album solo, après un premier (éponyme) ayant bidé en 1972 (on y trouvait déjà une chanson du nom de Berlin, qui n'est autre qu'une version embryonnaire du premier morceau de Berlin, justement), et un deuxième album, aussi en 1972, qui sera produit par Bowie et Mick Ronson et sera un triomphe commercial et artistique, Transformer. Le succès de Transformer (un des albums quintessentiels du glam-rock, écrin pour plusieurs classiques tels Perfect Day, Walk On The Wild Side, Satellite Of Love, Vicious...) sera immense, Lou Reed devancera même Mick Jagger en tant que personnalité rock préférée des ados en cette année 1972 si importante pour la musique. Lou devient hype, on entend Walk On The Wild Side partout à la radio, le single cartonne (la chanson de l'année, clairement), et ce, malgré le sujet et les paroles pour le moins borderline. Lou decide sèchement, au fond de lui-même, qu'un tel succès est indécent, lui qui a ramé sec avec le Velvet (aucun des albums du groupe ne sera un succès à sa sortie, ils deviendront cultes par la suite) n'arrive pas, comme Neil Young la même année avec son Harvest ultra commercial, à apprécier ce qui lui tombe sur le coin de la gueule. Comme Neil, Lou va rapidement prendre un virage à 180°, afin de se réaffirmer chanteur sans concessions, loin des préoccupations commerciales. Il engage comme producteur, pour son nouvel album, un certain Bob Ezrin, producteur d'Alice Cooper, venant de finir Billion Dollar Babies (1973) de Cooper, justement. Canadien, Ezrin, qui produira The Wall du Floyd (entre autres) par la suite est, lui, un spécialiste du gros son bien commercial et lyrique. La rencontre entre les deux va faire des étincelles, et aboutira à un projet de film pour les oreilles (voir, plus bas, la plutôt rare affiche promotionnelle de l'époque ; à noter, l'appellation film for the ears avait déjà été utilisée par Zappa, en 1969, pour son Hot Rats) totalement ravagé, 49 minutes (presque 50) de rock apocalyptique : Berlin.

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Affiche promotionnelle 1973

L'album est de ceux que l'on ne peut négliger, ignorer. Disons-le même tout net, Berlin est un monstre sacré, un killer, un Léviathan, un album de la trempe des plus grands, de la race des seigneurs, au même titre que Blonde On Blonde de Dylan, Physical Graffiti de Led Zep, Imagine de Lennon, le Double Blanc des Beatles ou Sticky Fingers des Stones. L'album, malgré cela, sera défonçé comme une actrice de films X au moment de sa sortie. On accusera le disque et Lou Reed de tous les maux de la Terre : surchargé, malsain, trop long, prétentieux, anticommercial (pourtant, les arrangements chatoyants d'Ezrin sont bien lyriques), abscons, nihiliste, surfait... Seul Lester Bangs (rock-critic américain raide admirateur/défenseur de Lou Reed, au point même d'en devenir parfois gênant - il osera même défendre Metal Machine Music en 1975) et la presse rock française (ça, c'est l'exception culturelle de notre beau pays, mon pote !) défendront Berlin, aux côtés de Lou, face au vent violent du dénigrement. Pour le reste, pour Rolling Stone Magazine (qui, pourtant, envisageait, avant sa sortie, l'album comme étant le Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des années 70, voir l'accroche de l'affiche promotionnelle !), c'est un désastre, tout simplement. Aujourd'hui, et même depuis au moins une décennie, l'album est bien réhabilité, on le considère à juste titre comme le sommet de Lou Reed, un album insurpassable, grandiose, mais il faut vraiment se dire qu'en 1973, Berlin est rapidement passé dans l'enfer des bacs à soldes, et a vraiment été pourri par la presse. Lou en organisera une tournée heavy rock, destroy (immortalisée par deux lives, Rock'n'Roll Animal en 1974 et Lou Reed Live en 1975, qui utilisent des titres d'un même concert et se complètent parfaitement), afin de promouvoir, dans des versions trash et métalliques, les morceaux de l'album, qui, pour le coup, se vendra mieux par la suite (Rock'n'Roll Animal sera un gros succès). Mais en attendant, revenons à Berlin. L'album devait sortir à la base sous une pochette dépliante en triptyque (un peu comme Tommy des Who), et devait, aussi, être double. Mais chez RCA, maison de disques hébergeant Lou, on déchantera totalement en entendant les masters, et on ordonnera à Ezrin de couper un bon quart d'heure de musique, faisant passer l'album à 50 minutes, et donc, à un simple album. Pour la pochette, Lou déchantera, on la lui refusera. Pochette simple, mon pote. Alors il fera faire un livret contenant les paroles, avec dix photos de teinte vert-de-gris glauque pour les illustrer. Chose étonnante, les paroles de la première et la dernière chanson sont imprimées respectivement au recto et verso de la pochette, aussi ! Ce qui, surtout pour le recto, est peu courant...

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Le film pour les oreilles de Lou et Ezrin a été écrit par un Lou dans un état proche de l'Ohio, expérimentant diverses cames et mélanges (alcool + speed, ce genre de fantaisies), prenant des notes, ayant même réussi à pousser sa femme de l'époque dans ses derniers retranchements à force de saloperies diverses, la poussant à un suicide qu'elle ratera. Dans une interview de l'époque, il la traitera de pauvre conne. Ambiance. Lou, clairement, n'a pas réussi à digérer le succès de Transformer, et a envie de montrer à tous qu'il est un vrai prince noir. L'album est conceptuel (mais ce n'est pas un opéra-rock), il raconte une histoire qui aurait pu être autobiographique (la mésaventure arrivée à la pauvre femme de Lou), histoire prenant place dans les années 70 (vraisemblablement), dans Berlin-Ouest. C'est le Berlin d'après la guerre, pendant le Mur de la honte, voir la première ligne de la première chanson, la chanson-titre : In Berlin-by-the-Wall... L'album raconte l'histoire de Jim et Caroline, un couple d'Américains qui, à Berlin, se rencontrent, s'aiment, se déchirent (violence conjuguale, drogues), ne s'aiment plus, se séparent, s'autodétruisent. Jim devient héroïnomane, elle aussi, elle se prostitue, on lui retire ses gosses, elle craque et s'ouvre les veines, il finit seul par se dire qu'elle a bien fait, sinon c'est probablement lui qui l'aurait tuée... Ambiance, à la one again. Ces chansons glauquissimes, remplies de détails qu'on aurait parfois aimé ne pas avoir (c'est, parfois, vraiment glauque), sont accompagnées d'arrangements sublimes, lyriques, chatoyants, parfois un peu pompeux il est vrai, et d'effets sonores tragiques et dérangeants. Les plus éloquents sont les choeurs étranges dans le final du sinistre The Bed (qui raconte l'histoire du suicide de Caroline), qui foutent les frissons ; et surtout, dans The Kids, les pleurs d'enfants, vers la fin, pleurs qui sont ceux des enfants d'Ezrin, qui les a enfermés, une nuit, dans le studio, afin de les faire pleurer, leur répétant que leur mère ne reviendra jamais, qu'elle les a abandonnés, voire même qu'elle est morte. Les mummy, mummy ! déchirants, larmoyants, les pleurs, sont authentiques, la peine des enfants enregistrés était réelle. Entendre ça, surtout sur un morceau parlant de Caroline, droguée et prostituée à qui on a retiré la garde des pioupious, entendre ça, ça fait drôle. Et pas dans le sens marrant. Malsain, on se sent mal, impossible de ne rien ressentir. Bob Ezrin, rapidement après, dira, et on le comprend (mais on ne l'excuse pas pour autant), regretter profondément cela. Pour lui, ce moment fut le pire de sa vie, pire même que l'enregistrement de tout l'album The Wall du Floyd (qui, pourtant, fut gratiné).

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La face A est relativement calme. Berlin est une belle petite chanson sur le début de la relation amoureuse, les circonstances de la rencontre ; si on excepte les bruitages bizarres en intro (une vois prononce 1, 2, 3, en allemand, puis on entend des gens chanter Happy birthday to you en anglais), la chanson est très zen, avec un sublime piano. Lady Day, plus rock, est une autre chanson sur la rencontre, avant de passer à Men Of Good Fortune, chanson un peu à part, chanson sociale dans laquelle Lou énumère les différences entre les fils de riches et les pauvres. Men of god fortune often cause empires to fall, while men of poor beginnings often can't do anything at all. Chaque couplet se termine par un Lou narquois, cynique, disant qu'il n'en a rien à secouer (And me, I ust don't care at all). Superbe chanson, qui est suivie par la belle relation amoureuse, sexuelle, entre Jim et Caroline (Caroline Says, 1, une sorte de nouvelle version du Candy Says du Velvet Underground). On atteint ici un paroxysme dans le chatoyant, les arrangements sont magnifiques et très luxuriants, le morceau se finit en apothéose. Et ensuite, place au sombre. A partir du cinquième titre, Berlin sombre dans le nihilisme. How Do You Think It Feels parle de Jim, défoncé, accro au speed, impossible de baiser (How do you think it feels to only make love by proxy), de dormir (Hunting around always 'cause you're afraid of sleeping), totalement speed-up. Comme Lou à l'époque ; il a écrit cette chanson sinistre, férocement anti-came, après un trip de plusieurs jours au speed, qui l'a laissé carbonisé. La musique, martiale (batterie sinistre) et chatoyante en même temps, en rajoute à l'aspect mortifère de la chose. A ce moment-là, ça y est, a pue la défonce. Puis Oh, Jim, qui achevait la face A, va mettre tout le monde à genoux. Jim est défoncé, il frappe sa petite amie (Beat her black and blue and get it straight). La musique est assez riche, les choeurs sont flippants, malsains... When you're looking through the eyes of hate, oh oh oh oh... Impossible de ne pas retourner le disque, même si on sait que ça sera pour se prendre encore 25 minutes de tension musicale, d'oppression, de glauque...

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Lou sur scène, avec Dick Wagner, un des guitaristes, pendant la tournée

Caroline Says, 2 commence les hostilités avec une belle guitare acoustique, un Lou qui semble apaisé (sa voix est douce, belle), de sublimes arrangements (un mellotron inoubliable)...et des paroles qui foutent le cafard et même sont assez flippantes. La chanson pare de la pauvre Caroline, qui se fait frapper par son Jim. Caroline says, as she gets up from the floor, 'You can beat me all you want to but don't love you anymore'... Le refrain est magnifique, et aussi d'une tristesse insondable. Jim compare Caroline à l'Alaska (sans doute est-elle devenue frigide avec lui), achevant par ailleurs la chanson d'un It's so cold in Alaska à double-sens. La beauté douce de la musique n'empêche pas le morceau d'être d'une rare violence verbale, on parle de femme battue, ici, et avec une complaisance qui rend mal à l'aise ; clairement, on peut piger que Berlin ait été mal vécu en 1973, le choc entre la vision de Lou (nihiliste) et les arrangements d'Ezrin est trop fort. On passe à The Kids, 7,50 minutes (le plus long morceau) tétanisantes, avec, aussi, une guitare sèche, un accompagnement plutôt spartiate comparé au reste de l'album. L'album, vous avez du le comprendre depuis le temps, n'est pas violent, musicalement parlant, et là est sa force. They're taking her children away, because they said she's not a good mother/They're taking her children away, because she's making it with sisters and brothers, and everyone else, all of the others like that cheap officer who would stand there and flirt in front of me... The Kids est célèbre surtout pour son fameux passage des marmots d'Ezrin qui chialent sur un accompagnement musical chatoyant, mais dans l'ensemble, ce morceau est grandiose de bout en bout. Le coup des pleurs d'enfants est à la fois un sacré coup de pute et une idée de génie ; un grand pic d'intensité malade (dixit Manoeuvre), aussi, mais on s'en souvient longtemps encore après la fin de l'écoute de l'album. Puis, les quasiment 6 minutes du sinistre The Bed (And this is the room where she took the razor and cut her wrists that odd and fateful night, and I say, oh oh oh oh oh oh, what a feeling), et sa superbe guitare sèche, et ses choeurs sinistres, hors du monde, en final. Puis, les 6,55 minutes de Sad Song la bien-nommée achèvent à la fois l'auditeur et Berlin, avec des arrangements encore une fois luxuriants, des choeurs superbes répétant, dans la conclusion, Sad song, sad song en canon, et des paroles malsaines (I'm gonna stop wasting my time, somebody else whoud have broken both of her arms, voilà ce que Jim, sur sun lit rempli de brûlures de clopes, dit en pensant au suicide de son ex Caroline), évidemment. Une conclusion à la hauteur. Et voilà donc ce que l'on peut dire sur cet album : il rend tout chose pendant qu'on l'écoute, on se sent mal à l'aise devant cette crudité, cette violence latente, ce voyeurisme (The Kids, The Bed, Caroline Says, 2, How Do You Think It Feels), et les arrangements assez commerciaux de Bob Ezrin accentuent le malaise. Berlin est un chef d'oeuvre, qu'il faut écouter à tout prix, et plusieurs fois (c'est même nécessaire pour bien apprécier l'album, qui laisse un goût de sang dans la bouche à la première écoute). Qui plus est, l'album a été enregistré (à Londres) avec des musiciens incroyables : Dick Wagner, Steve Hunter (guitares électriques, ils feront partie de la tournée), Jack Bruce, Tony Levin (basse ; ce dernier, Levin, sur The Kids), B.J. Wilson (batterie sur The Kids et Lady Day), Aynsley Dunbar (batterie), Stevie Winwood (orgue, harmonium), Ezrin (piano, mellotron), Michael Brecker (saxophone), Randy Brecker (son frère ; trompette), Blue Weaver (piano sur Men Of Good Fortune), Allan Macmillan (piano sur Berlin), Jon Pierson (trombone basse), Gene Martynec (guitare sèche, synthétiseur, basse sur Lady Day) ; et Lou à la guitare sèche. Avec de tels musiciens, et surtout Bruce, les Brecker, Winwood, Wagner, Hunter, Levin et Dunbar, on ne peut pas rater. Pour finir, vous avez pigé : si vous ne connaissez pas encore Berlin, si vous ne l'avez pas encore, ruez-vous dessus sans tarder.

FACE A
Berlin
Lady Day
Men Of Good Fortune
Caroline Says, 1
How Do You Think It Feels
Oh, Jim
FACE B
Caroline Says, 2
The Kids
The Bed
Sad Song