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Aaaah, Transformer... Remarquable album s'il en est. Et disque important, aussi : il a littéralement lancé la carrière de Lou Reed. Car Lou, en 1972, année de sortie de cet album, n'est pas grand chose, depuis qu'il a quitté son Velvet Underground de groupe en 1970 pendant les sessions de l'album Loaded. En 1971, il enregistre un premier album solo éponyme (Lou Reed) qui sort en début 1972, et sera un bide. Alors qu'Andy Warhol, son pote et mentor l'ayant lancé avec le Velvet qu'il a produit, lui demande de lui écrire une ou deux chansons pour un projet que Warhol et Yves Saint-Laurent ont en commun (la chanson, c'est Vicious, par ailleurs), Lou rencontre David Bowie, pour qui 1972 sera une année séminale, importante. Bowie lui propose, peiné de le voir à la ramasse, de lui produire un album entier. Lou accepte. L'album sera enregistré à Londres (studios Trident), Lou part s'y installer, c'est Bowie qui s'occupe de tout (absolument de tout : l'appartement que Lou occupera, dans le quartier de Wimbledon, est loué par Bowie, etc). Bowie et son pote le guitariste/pianiste/arrangeur Mick Ronson (qui coproduit) engagent des musiciens fabuleux (Herbie Flowers, Klaus Voorman, Ritchie Dharma...) et laissent en revanche à Lou Reed le soin d'écrire et de composer seul ses chansons. Aucune chanson, sur l'album, n'est ne serait-ce que co-signée avec Bowie. Tout juste Bowie se permet-il de chantonner, en duo avec Lou, sur le court New York Telephone Conversation d'1,30 minute, petit duo vocal accompagné d'un piano discret et cependant enlevé, qui sert plus de respiration que d'autre chose (le morceau).

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Verso de pochette

Sorti sous une pochette cultissime (que Lou reprendra dix ans plus tard pour The Blue Mask, en la faisant en bleu) représentant un Lou androgyne, surmaquillé, en noir & blanc, tenant une guitare liserée de néons vert et rouge - au verso, deux créatures de la nuit, un gigolo gay en plein trip Querelle De Brest avec une banane dans le slip (allusion au Velvet) et une pute/travelo, que certaines personnes ont cru être Lou Reed, pour les deux personnages, ce qui n'est pas le cas (pochette signée Mick Rock pour la photographie et Ernst Thormallen pour le design), Transformer sera un succès monstrueux pour Reed. Tellement monstrueux que Lou sera classé artiste rock préféré des adolescents britanniques, devant Mick Jagger, pour l'année 1972 (l'album sort, au fait, en décembre de 1972), et que, n'appréciant que modérément ce nouvel état de fait (idole des jeunes), il commencera à préparer son futur album, Berlin, qui remettra les choses dans l'ordre avec son côté trash, glauque et définitivement anti-commercial (et tellement louridien). Un peu comme Neil Young qui connaîtra lui aussi, en 1972, un succès fulgurant et pas trop apprécié par lui-même (Harvest), et qui s'empressera de refaire de la musique sans concessions et nettement moins commerciale (Time Fades Away). En attendant, Lou profitera un peu de ce succès, évidemment, et Transformer est une preuve supplémentaire, après ses albums et le All The Young Dudes de Mott The Hoople (et juste avant Raw Power des Stooges), que Bowie transforme en or tout ce qu'il touche.

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Un des albums quintessentiels du glam-rock, ce Transformer. Aussi un des albums les plus commerciaux de Lou Reed avec Sally Can't Dance (1974) et Coney Island Baby (1976). Mais qu'il soit commercial, facile d'accès, ne l'empêche pas d'être, également, un vrai catalogue de perversions, de sexe, de déviances. Sous des oripeaux glam (thanks Bowie et Ronson), Transformer est avant tout un disque de Lou Reed, autrement dit, un disque teigneux, brut, qui ne se gêne pas pour parler de putes, de camés, de loubards, de paumés, de gays, de transexuels, de gouines ou des bas-fonds, tout un demi-monde déjà abordé chez le Velvet (I'm Waiting For The Man, Heroin...). La marque de fabrique louridienne. Par exemple, Vicious, créée pour la comédie musicale de Warhol et Saint-Laurent (dont j'ignore si elle se fera ou pas), parle d'une relation sado-maso entre deux gays, Vicieux, tu me frappes avec une fleur, tu le fais toutes les heures, oh bébé, tu est tellement vicieux... Ou bien Make Up, qui parle de travelos de préparant (c'est à dire, se maquillant) avant de descendre dans les rues pour appâter le chaland qui passe ; l'expression" faire son coming out", ou "sortir du placard", pour annoncer son homosexualité, provient sans aucun doute de cette chanson, voir son refrain sans équivoque (We're coming out, out of our closets, out on the street) ; sur cette chanson, le tuba d'Herbie Flowers est inoubliable. Ou bien encore Andy's Chest, qui semble parler de Warhol (j'ignore si Warhol a bien pris la chose, lui qui n'avait pas apprécié le Andy Warhol de Bowie l'année précédente)...

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...Et, enfin et surtout, Walk On The Wild Side. La plus connue des chansons de Lou, et une des plus connues et belles de l'histoire du rock. La chanson de 1972, aussi. Saxophone inoubliable de Bowie en final, refrains en vocalises qui sont également inoubliables (Too-toodoo-toodoo-tootoodootoo...). Et les paroles, qui parlent de la vie nocturne dans les mauvais quartiers de New York, entre les dealers et camés, les paumés et les putes, les gigolos et les gays, les travelos et les voyous... Ca sera un succès monumental, mais un scandale, aussi : on trouvera rarement, à l'époque, une chanson parlant aussi crûment de sexe et de perversions, surtout une chanson aussi cartonneuse et sortie en single, passant en boucle sur les ondes FM du monde entier. Un fameux passage parle de Little Joe (Alessandro), un éphèbe de la Factory de Warhol, qui fait des passes (Everybody's got to pay and pay/A hustle here and a hustle there, New York City's the place where) en vrai gigolo ; un autre, qui sera censuré dans certains pays, parle de Candy Kane, une autre de la Factory (la même que dans le Candy Says du Velvet, il me semble), qui ne perdait jamais la tête même quand elle en jouait (Even when she was giving head). "Giving head" c'est à dire, "faire une fellation", en argot. Première fois qu'une chanson aussi cartonneuse, qu'un tel tube, parle de fellation en termes aussi directs. Certains pays laisseront ça tel quel, soit par audace, soit parce que n'ayant pas pigé l'allusion. D'autres le vireront, soit parce qu'ils ont pigé, soit par principe de prudence, ayant des doutes. Un an plus tard, Bowie, sur son Cracked Actor (qui ne sera pas un tube, et ne sera même pas un single), chantera Suck, baby, suck, give me your head, mais sans provoquer de scandale, le mal ayant déjà été fait un an plus tard par Lou. Le passage sur Candy, dans Walk On The Wild Side, est indéniablement une date dans l'histoire du rock. Et cette chanson méritait bien un paragraphe pour elle toute seule, dont acte.

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Transformer offre aussi Satellite Of Love, chanson cynique, amère, sur la rupture, la jalousie, les relations amoureuses, qui deviendra elle aussi un classique absolu. Merci à Ronson et Bowie pour leurs choeurs sublimes, leurs arrangements, ce piano dantesque... Mais la chanson est de toute façon grandiose, avec ou sans ces opipeaux glam/pop luxuriants. Perfect Day est une autre chanson bénéficiant d'arrangements immenses (et d'une ligne de piano bowienne, dans la conclusion, déjà entendue sur son Five Years de l'album The Rise And Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars, plus tôt dans l'année), et qui sera elle aussi un triomphe en single. Elle deviendra encore plus culte en 1996 quand Danny Boyle l'utilisera dans son film Trainspotting, permettant à la nouvelle génération de (re)découvrir la chanson, puis Lou Reed, puis...it all comes around, you know, le reste. Perfect Day, avec son refrain lyrique immense et inoubliable, est une chanson gentille, comparé au reste de l'album ; on y parle d'un homme buvant une petite sangria en admirant les animaux dans un zoo, se baladant tranquillement, une belle et parfaite petite journée. Une chanson, aussi, parfaite, à qui je décerne le trophée de la meilleure chanson de l'album ; oui, devant le pourtant fantastique Walk On The Wild Side ! You're going to reap just what you sow... Le reste de l'album est un petit peu moins exceptionnel, si on excepte un Goodnight Ladies imparable en conclusion, montrant un Lou en clown triste, faisant ses adieux avec un tuba inoubliable en accompagnement (on imagine Lou, seul sur une piste de cirque obscure, avec un éclairage sur sa petite personne, chanter cette chanson avant de quitter la scène). Par exemple, Hangin' 'Round est une chanson un peu boogie, énergique et sympathique, mais pas grandiose, on l'écoute sans déplaisir, mais elle ne fait pas partie des pépites de Transformer. Idem pour I'm So Free. Wagon Wheel est plus réussie, mais si on la compare à Vicious ou Perfect Day, elle ne fait pas totalement le poids. Et New York Telephone Conversation est plus une petite brise, comme Perfect Day mais en moins marquant, qu'autre chose, mais ce duo vocal Bowie/Lou est quand même très sympa. De toute façon, rien à jeter sur l'album, j'adore toutes les chansons, excepté I'm So Free, que j'aime bien, mais sans plus. La moins bonne de l'album, mais il ne servirait à rien de la virer : l'album n'est pas moins bon avec elle que sans elle, et il serait, de plus, plus court de 3 minutes (déjà que 36 minutes, sa durée, n'est pas extrêmement longue...) !

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Au final, Transformer est un grand album de glam-rock et de Lou Reed. Par la suite, et dès l'année suivante, il scandalisera tout le monde avec Berlin (son chef d'oeuvre, mais peu de monde sera d'accord sur ce point à l'époque), disque intense, glauque et violent sur une relation amoureuse virant au cauchemar (drogue, infidélité, violences, prostitution, rancoeur, suicide) dans le Berlin des années 70, sous des arrangements très luxuriants d'un Bob Ezrin plus qu'étonné de la violence des chansons. Lou avait clairement envie de faire oublier le succès imposant de ce Transformer lui ayant apporté la gloire, mais Lou ne cherchait apparemment pas la gloire, en tout cas, pas cette sorte de gloire. Album charnière dans sa discographie et dans l'histoire du rock, Transformer est une oeuvre incroyable, un de ses meilleurs albums, un disque à posséder absolument. Le genre d'album qui, avec son atmosphère décadente, warholienne, est toujours génial à écouter, dont on ne se lasse pas. Même si, personnellement, je préfère encore plus Berlin, qui reste son chef d'oeuvre absolu. Mais sans Transformer, pas de Berlin, alors...

FACE A
Vicious
Andy's Chest
Perfect Day
Hangin' 'Round
Walk On The Wild Side
FACE B
Make-Up
Satellite Of Love
Wagon Wheel
New York Telephone Conversation
I'm So Free
Goodnight Ladies