LA2

Cet album compte énormément - non, pardon, je voulais dire ENORMEMENT - pour moi, et vous pouvez croire que je chéris, je bichonne, l'exemplaire vinyle que j'en possède (un Columbia original, pressage américain, pochette cartonnée rigide, dans un état aussi proche du vinyle neuf que vous pouvez vous l'imaginer). C'est typiquement le genre d'album que j'affectionne au plus haut point : un double album, live (mais s'il était studio, ça l'aurait fait aussi), super bien enregistré mais avec aussi quelques imperfections (ce qui signifie, comme elles ont été laissées, que l'album n'a pas été retouché en studio, enfin, quasiment pas, infiniment pas), un disque généreux, rempli de grands moments, et tenant à la fois du rock, de la pop, de la soul, du jazz et du blues. Datant, en plus, de la fin des années 60 (1968 pour le concert ; 1969 pour la sortie en album), enregistré par de grands musiciens ayant fait leurs preuves depuis des lustres, et le tout, servi par une pochette magnifique et inoubliable signée, excusez du peu, du grand Norman Rockwell en personne. Cet album s'appelle The Live Adventures Of Mike Bloomfield And Al Kooper, il dure la bagatelle de 85 minutes, ce qui signifie qu'il est toujours double en CD. Il a été édité, comme je l'ai dit plus haut, par Columbia Records, et fait suite au succès prodigieux d'un album sorti en 1968, également sur Columbia (et que je possède aussi en pressage U.S. d'époque) : Super Session.  

LA1

Verso de pochette vinyle

Super Session, c'était la rencontre entre Al Kooper et Mike Bloomfield, mais aussi entre Al Kooper et Stephen Stills. Kooper, organiste de génie, arrangeur et producteur de même, était à l'époque un habitué de Bob Dylan. Mike Bloomfield, guitariste de l'Electric Flag, a joué sur le Highway 61 Revisited de Dylan (Kooper aussi), en 1965. Les deux se sont plu, et ont décidé de faire un truc ensemble un jour. Ce truc a été fait en 1968 avec la première partie de l'album Super Session. La face A de l'album, la plus longue (quasiment 30 minutes). Bloomfield, le lendemain de cette session ayant donné les morceaux de la face A du futur album, ne reviendra pas, pas par brouille, mais pour des raisons de santé, il était (car il est mort en 1981) du genre insomniaque, et avait besoin de repos. Kooper ne s'est pas démonté, et il a convoqué, pour le remplacer, divers guitaristes. Stephen Stills a été le plus rapide à se manifester, et c'est avec lui que la future face B (longue de 20 minutes) de Super Session a été faite. D'où le fait que l'album sorti en 1968 soit crédité à Mike Bloomfield, Al Kooper & Stephen Stills. Jazzy, bluesy, popisant, tout à la fois, l'album cartonnera et est, il est vrai, démentiel (Season Of The Witch avec Stills, Man's Temptation avec Bloomfield...). Comme Bloomfield le dit, d'une manière assez décousue et hilarante (son speech est reproduit dans l'intérieur de la pochette), dans l'Opening Speech du premier disque du double live (le second Opening Speech, celui du second disque, est de Kooper), Kooper et lui ont décidé de remettre le couvert, mais en live, une sorte de Super Session Live, en somme. Trois concerts au Fillmore West de San Francisco, du 26 au 28 septembre 1968. Mais comme Kooper le dit dans les notes de pochette originales, et dans son speech du second disque, le troisième soir a été fait sans Bloomfield, hospitalisé pour son insomnie chronique, pour une cure de sommeil dont il avait grandement besoin, et il a été remplacé, ce soir-là, par notamment Carlos Santana et Steve Miller. On entend Santana à la guitare sur la face C du live, qui propose des extraits du troisième soir. Le reste du double live est avec Bloomfield. Ne cherchez pas Steve Miller, il n'a pas été retenu pour les morceaux présents sur le double live. 

LA4

Verso du CD : Kooper et Bloomfield, de gauche à droite

L'histoire de Super Session s'est donc répétée, en live cette fois-ci. Mais on ne s'en plaindra pas, de même qu'on ne se plaint pas que tout Super Session ne soit pas avec Bloomfield, car autant Stills (sur l'album studio) que Santana (sur la face C de ce live) assurent au remplacement. Et concernant le live, c'est tout de même la partie congrue. Après tout, les trois autres faces sont avec Bloomfield, lequel, à la guitare et, parfois au chant, assure totalement. Ce mec était un remarquable gratteux, et Kooper (qui chante aussi parfois), un musicien de haut talent aussi. Essentiellement des reprises, les morceaux joués durant ces concerts sont sublimes, et l'ensemble démarre, après le speech introductif saccadé, presque rappeux, de Bloomfield, par une sensationnelle et salvatrice reprise du The 59th Street Bridge Song (Feelin' Groovy) de Simon & Garfunkel, sur lequel Kooper a invité, en studio, après coup, Paul Simon pour qu'il rajoute sa voix à celle de Kooper sur le dernier couplet (une des rarissimes retouches de ce live, en studio, le reste est de l'éditing). Cette reprise est, justement, groovy, soul et pop en même temps, sublime, et démarrant en fanfare. I Wonder Who, qui suit, est la seule déception du live : non pas que le morceau (chanté par Bloomfield) soit raté, loin de là, mais on lui a shunté son final, mis en fade out...le tout, pour laisser plus de place au dernier morceau de la face A, qui dure presque 10 minutes, Her Holy Modal Highness, instrumental jazz/blues inspiré par le His Holy Modal Majesty de Super Session. La face B s'ouvre sur un autre instrumental, The Weight (reprise du Band), sur lequel l'orgue de Kooper fait des merveilles. Mary Ann, un blues lent et torride, suit, puis Together 'Til The End Of Time, chanté par Kooper, assez enlevé dans ses refrains. Une reprise efficace de That's All Right, par Bloomfield, et un Green Onions terrible (instrumental encore), reprise de Booker T. & The M.G.'s, achève le premier disque avec puissance.

LA3

Intérieur de pochette vinyle

La face C est celle sans Bloomfield, comme Kooper le dit dans son court speech introductif, dans lequel il dit que Mike a été admis à l'hosto pour une cure de sommeil, et qu'il va bientôt aller très bien. Carlos Santana, alors peu conu (le premier album du groupe de Carlos, Santana, et leur passage à Woodstock les ayant mondialement révélés, ne seront qu'en 1969), le remplace. On a un peu de mal à reconnaître le style de Carlos ici, mais les deux morceaux avec le Mexicain, Sonny Boy Williamson (un morceau de Jack Bruce interprété ici par Kooper) et le très long No More Lonely Nights de Sonny Boy Williamson justement, interprété par Elvin Bishop, sont à tomber. La face D fait revenir Bloomfield avec Dear Mr. Fantasy (reprise de Traffic, interprétée par Kooper qui, au cours du dernier couplet, aura droit à un gros souci de micro, ce qui explique qu'on ne l'entende plus, ce problème a été laissé tel quel alors que Kooper aurait pu refaire ses voix en studio), morceau remarquable au cours duquel Kooper et Bloomfield, de manière instrumentale, glissent le thème du Hey Jude des Beatles. Don't Throw Your Love On Me So Strong, long blues chanté par Bloomfield, suit, c'est à tomber par terre. A tomber par terre comme la guitare que Bloomfield jette violemment au sol au bout des deux minutes de Finale - Refugees, qui achève le bal, manière de dire voilà, plus rien de notre part pour ce soir. Un final destroy (on entend bien le son de la guitare qui s'écrase au sol !) qui donne furieusement envie de se refaire tout ce mémorable double live. The Live Adventures Of Mike Bloomfield And Al Kooper est incontestablement un des meilleurs lives que je connaisse, pour son époque, mais pas seulement, à ranger aux côtés du At Fillmore East du Allman Brothers Band, du Made In Japan de Deep Purple et du Get Yer Ya-Ya's Out ! des Rolling Stones. Essentiel, tout simplement. Une grande pièce de musique populaire, qui sait allier avec efficacité pop, rock, soul, blues et jazz.

FACE A

Opening Speech by Mike Bloomfield

The 59th Street Bridge Song (Feelin' Groovy)

I Wonder Who

Her Holy Modal Highness

FACE B

The Weight

Mary Ann

Together 'Til The End Of Time

That's All Right

Green Onions

FACE C

Opening Speech by Al Kooper

Sonny Boy Williamson

No More Lonely Nights

FACE D

Dear Mr. Fantasy/Hey Jude

Don't Throw Your Love On Me So Strong

Finale - Refugee