king crimson in the court

 Et c'est reparti pour un tour : nouvelle série de chroniques (remplaçant les anciennes) des albums de King Crimson, par ordre de parution des albums ! KingStalker, chroniqueur du blog, ayant publié lui aussi des chroniques sur ces albums, je les laisse, évidemment, sur l'article ; je ne change que les miennes. Et quoi de mieux, pour démarrer, que ce disque sorti en 1969 sous une pochette (signée Barry Godber, qui décèdera brutalement peu après la sortie de l'album) aussi terrifiante que drôle (car grotesque, dans un sens), représentant un faciès grimaçant et apeuré en grand, grand, grand format ? A l'intérieur de la pochette gatefold, un visage rond, bonne bouille malgré des dents pointues et un blanc d'oeil veiné de sang, faisant, avec ses mains, un geste assez pacifique et zen, sur fond bleu, avec aussi, les paroles des 5 morceaux (pour 43 minutes ; tout l'album est offert en un seul clip audio en bas de l'article). Ci-dessous, l'illustration représente d'ailleurs, dans la partie supérieure, la pochette extérieure, et dans la partie inférieure, la pochette intérieure. L'album, qui sera un succès monstrueux à sa sortie, et ce, sans aucune campagne de pub (selon Greg Lake, un des membres de King Crimson, tout s'est répandu comme la variole, grâce au bouche-à-oreille), l'album, donc, s'appelle In The Court Of The Crimson King. Il va, à sa sortie en 1969, traumatiser le monde du rock. Mais vraiment le traumatiser, hein : le rock progressif est réellement, définitivement né avec ce disque, même si des albums sortis entre 1966 et 1969 peuvent être considérés comme des albums de proto-rock progressif (S.F. Sorrow des Pretty Things, notamment, ou Days Of Future Passed des Moody Blues, Ummagumma du Floyd).

crimsonKing

Mais réellement, vraiment, le prog-rock nait avec King Crimson. Le groupe est alors constitué de Robert Fripp (guitare), Greg Lake (chant, basse,  futur Emerson, Lake & Palmer), Ian McDonald (claviers, flûte, mellotron, instruments à vent ; il fera partie du groupe de hard-FM Foreigner plus tard), Michael Giles (batterie, percussions) et Peter Sinfield (parolier, concepteur des effets lumineux des concerts). Le disque sort sur le label E.G., hébergé par Island, et dirigé par David Enthoven et John Gaydon (les initiales de leurs noms forment le nom du label), lesquels étaient crédités 'David & John' sur la pochette originale, mention qui fut virée des éditions CD, mais remise sur les plus récentes. Ca, c'est pour l'anecdote à la con et qui n'intéresse personne. L'album, à sa sortie, sera un tel succès, commercial et critique (Pete Townshend, des Who, parlera, dans une interview, de ce disque comme d'un chef d'oeuvre mystérieux), un tel chambardement, que le groupe n'y résistera pas, et splittera quelques mois plus tard. King Crimson, ou Crimso comme on commence à les appeler, commence alors une longue série de splits et de reformation : jusqu'à 1973, aucun album du groupe ne sera fait par les mêmes musiciens, excepté Robert Fripp (le leader du groupe, au comportement souvent tyrannique). Entre 1969 et 1973, les changements de personnel seront légion, les différentes formation splittant généralement juste avant, ou juste après la sortie d'un nouvel album. Une sorte de malédiction lancée par le premier split, celui du groupe original, dont deux membres, en plus de Fripp et Sinfield, seront quand même sur le suivant : Lake et Giles.

42497795_p

McDonald, Giles, Sinfield, Lake, Fripp : King Crimson sur le premier opus

L'album ? J'y viens. In The Court Of The Crimson King ('A la cour du Roi Cramoisi') ne contient, donc, que 5 titres, tous chantés, comme je l'ai dit plus haut. Pour 43 minutes. Album, donc, offrant de longs titres. Qui sont tous devenus des classiques du rock progressif, et même du rock tout court. Pour preuve, le premier titre, 21st Century Schizoid Man, qui sera repris en live par, notamment, Noir Désir ou Gov't Mule, Ozzy Osbourne...pour les plus connus. Cheval de bataille du Crimso en live pendant quasiment toute leur carrière, 21st Century Schizoid Man, long de 7,20 minutes, est un morceau terrifiant, tétanisant. Il s'ouvre (et ouvre, donc, l'album, par la même occasion) par une trentaine de secondes de sons un peu étranges, pas très forts...puis, boum, un saxophone surgit, rugit violemment, et le morceau démarre alors vraiment. Dédié, selon Robert Fripp, à un homme politique américain de l'époque qui fut très contesté et impopulaire (Spiro Agnew) et ne fit rien pour calmer la crise de la guerre du Vietnam, 21st Century Schizoid Man est une chanson ultra violente sur ce conflit, justement. Entre les paroles d'une crudité et d'une violence rarement utilisées à l'époque (Blood rack barbed wire, politician's funeral pyre/Innocents raped with napalm fire) et le chant brutal, accentué par un effet de distorsion léger, de Greg Lake, le morceau choque et reste longuement en mémoire. Le morceau fait sensation et, malgré un intermède free-jazz remarquable (saxophone, solo de guitare déjà écorché vif de la part d'un Fripp en forme, sachant faire sonner sa guitare comme personne, et ça fait mal, croyez-moi), ce premier morceau est plus du heavy metal, du hard-rock, que du pur rock progressif. Un morceau important, réellement. Et qui se finit brutalement, sèchement, en pleine gloire, immédiatement suivi par la flûte reposante, médiévale, bucolique, de I Talk To The Wind (6,05 minutes). L'effet pourrait être grotesque, caricatural, forcé : passer de la plus extrême violence à la plus extrême douceur, en une seconde, sans vraie pause. Mais l'absence de transition rend encore plus efficace le contraste, et, non, ça ne fait pas grotesque du tout, bien au contraire.

42497781_p

I Talk To The Wind est une pure merveille acoustique, bucolique, rythmée par la flûte de Ian McDonald et le chant (cette fois-ci sans distorsion, comme pour le reste de l'album) de Lake, un chanteur imparable, laissez-moi vous le dire (ça y est, je l'ai dit). Les anti-Crimso diront que cette chanson est chiante, trop douce, mièvre, mais I Talk To The Wind, avec ce mellotron discret, est une pure beauté qui plaira même à vos grands-parents n'y connaissant rien en rock, et encore moins en rock progressif. Cette chanson n'a pas été faite pour l'album, mais avait déjà été enregistrée par Fripp, Michael Giles, et son frangin Peter (le groupe éphémère Giles, Giles & Fripp). Une chanson qui, sous des aspects bucolique, semble notamment parler d'un jeune hippie critiquant la bonne société, comme en témoignent des lignes telles que You don't possess me [...] Can't instruct me. Ce morceau est suivi par Epitaph, quasiment 9 minutes achevant la face A avec force, puissance et beauté. Malgré un chant très solennel, empesé, de Lake (Confusion will be my epitaph) et un usage très abondant de mellotron. L'effet est remarquable, beau, riche, mais, justement, un peu trop riche ; les anti-mellotron, cet instrument (un clavier) permettant d'imiter remarquablement bien un orchestre de cordes, grinçeront des dents : Epitaph est clairement un modèle du genre, Fripp et ses potes n'y ont pas été avec le dos de la cuillère sur ce coup-là.

825

La face B s'ouvrait sur Moonchild, morceau le plus controversé d'In The Court Of The Crimson King. Long de 12 minutes et autant de secondes, c'est en effet le plus recherché de l'album : les 2 premières minutes sont chantées, et calmes, acoustiques ou presque, folk, bucoliques, une sorte de ritournelle sur l'enfant de la Lune (traduction du titre), une fille, qui est amoureuse de l'enfant du Soleil (un garçon), très charmant. La guitare de Fripp est écorchée vive, comme d'habitude, mais en retrait, et l'effet est très beau. Puis, au bout de ces deux minutes, on passe à...10 minutes d'improvisation instrumentale très calme, limite silencieuse, improvisation de guitare, percussions et vibraphone. Dès la sortie de l'album, on considèrera Moonchild comme le point faible de l'album. Soit on estimera le morceau joli, mais trop long, soit on le considèrera seulement comme étant trop long. Il faut dire que cette longue improvisation est, justement, longue, mais elle fait partie intégrante de la légende crimsonienne, et est la première, sur album, avant, notamment, Providence, Trio, The Devil's Triangle ou The Talking Drum sur les albums suivants de Crimso. Enfin, l'album se finit sur les 9,30 minutes de The Court Of The Crimson King, le quasi-morceau-titre de l'album (sauf le "In"). Et là, c'est du pur grandiose. Un morceau médiéval, progressif, enchanteur, qui nous transporte littéralement à la cour d'un roi, face à un ménestrel (Greg Lake) et une bande de troubadours (le groupe) nous racontant une histoire en chanson. Tout simplement immense et, surtout, indescriptible. A écouter absolument.

A1h9QCwBLiL__SL600_ 

On a donc, avec ce disque, une oeuvre d'art (je vais même le foutre en majuscules : une Oeuvre d'Art), un disque imparable, intense, prodigieux, qui représente parfaitement le genre. Enfin, une partie du genre, le rock progressif de son époque, car par la suite, le genre basculera dans plusieurs sous-genres (metal progressif, progressif expérimental, progressif-folk, etc). King Crimson s'amusera même à varier les plaisirs, à faire de la musique expérimentale sur un album, puis très accessible et relaxante sur un autre, puis entamer une trilogie d'albums de heavy-metal progressif et expérimental, proto-grunge, puis, à son retour de 1981 après sept ans de silence, de faire de la pop/new-wave progressive, puis, encore plus tard, de l'électro-rock progressive etc..., et toujours avec talent. C'est là qu'on voit la force d'un groupe, d'ailleurs : quel que soit le style abordé, il le sera (abordé) avec efficacité et talent. Chez Crimso, c'est inné. In The Court Of The Crimson King, premier opus du Roi, et un des meilleurs absolus, est un album rigoureusement indispensable. Il sera suivi un an plus tard (enfin, quelques mois plus tard, mais à ce moment-là, on sera en 1970) par un deuxième album ma foi très bon, mais qui, et j'y reviendrai demain, est beaucoup trop proche de ce premier album parfait, vraiment beaucoup trop proche pour vraiment me satisfaire...

Critique complémentaire de KingStalker :

Culte pour toute une génération de mélomane, In The Court Of The Crimson King représente la quintessence d'un style autant haï que adulé, le rock progressif.

Pour beaucoup, le prog' est né avec cet album, cette affirmation est fausse, cet album l'a juste popularisé, dirons-nous, on trouvait déjà quelques structures progressives sur des albums comme Revolver des Beatles et surtout Pet Sounds des Beach Boys.
In The court... aura repris certains de ces éléments...

L'album débute par 21st Century Schizoid Man, un morceau totalement barje porté par le saxo totalement free, j'imagine le choc de l'auditeur quand il entends pour la première fois ce titre.
Faut dire qu'il est bon ce morceau, une entrée en matière inoubliable et parfaite, totalement parfait.
C'est à partir de là que tout se gâte, I Talk To The Wind et Epitaph ne m'emportent malheureusement pas, elles sont plombées par un mellotron malheureusement bien trop présent, mais j'y reviendrais...
I Talk To The Wind est, elle, malheureusement trop répétitive pour me convaincre, de plus, elle ne m'emporte ,malheureusement, pas et de ce côté-là, on ne peut rien dire, chacun sa perception, sa vision, sa lecture de la musique...Cependant les paroles de ce titre sont très belle mais moins que celle de Moonchild, vous comprendrez pourquoi dans la suite de la chro'.

Heureusement, le groupe se ressaisit avec le morceau, pourtant gronder aujourd'hui, Moonchild, il débute très doucement, la ligne de chant est parfaite, elle est même lunaire, pendant deux minutes, je suis emporté dans une rivière, je ne veux pas en partir, 2 minutes durant le temps s'écoule et là, une improvisation discrète et incroyablement maitrisé déboule, je ne comprendrais jamais les critiques tant cette impro est belle, la nuit est bleu, une fontaine au milieu d'une place dans la nature, pierrot courant sur la lune, je suis emporté et les larmes se mettent à perler...
Cette impro' est sûrement une des meilleures du Crimso' malheureusement bouder aujourd'hui.
A défaut de ne pas l'apprécier, on ne peut pas dire qu'elle n'a pas le mérite de bien préparer le terrain à l'éponyme.
Ce dernier morceau est porté par son ambiance médiévale et ce ménestrel chantant à la cour du roi cramoisi, un morceau final d'une grande beauté.

Avant de terminer par la conclusion, je souhaite revenir sur le point noir du disque, le mellotron, qui à mon sens, plombe le morceau Epitaph (I Talk To The Wind est pour moi imbuvable).
Le mellotron est trop présent, on l'entends partout, tout le temps, certes cet instrument était encore assez nouveau ( il me semble qu'on entend pour la première fois du mellotron sur Abbey Road des Beatles à vérifier) mais ce n'est pas pour cela que le groupe doit en faire un aussi grand usage.
C'est fort dommage, heureusement Robert Fripp rectifiera le tir avec In The Wake Of Poseidon qui sera meilleur que In The court Of The Crimson King car bien plus maîtrisé mais sera malheureusement boudé par la presse et le public ne voyant en lui qu'une simple redite de l'opus précédent.
Tragique.

In The Court Of The Crimson King aura énormément apporté à la musique, je ne puis dire le contraire, Robert Fripp et sa troupe cassaient toute structure connus (fini le binaire et le ternaire) pour délivrer un album original, pour l'époque.
Les défauts de l'album passaient inaperçus en 1969, sauf que cet album a aujourd'hui a 40 ans, il me semble qu'il faut remettre les choses à plat.
Sur 5 morceaux, seul 3 sont excellents, les deux autres sont soit mauvais (I Talk To The Wind), soit plombé par un mellotron omniprésent (Epitaph).
Malgré tout, sont statut d'album culte n'est pas usurpé et quelle pochette!

Un classique certes mais pas un chef d'oeuvre.

FACE A
21st Century Schizoid Man (including Mirrors)
I Talk To The Wind
Epitaph (including March For No Reason and Tomorrow And Tomorrow)
FACE B
Moonchild (including The Dream and The Illusion)
The Court Of The Crimson King (including The Return Of The Fire Witch and The Dance Of The Puppets)