TW7

Est-ce que je dois le dire ? Dans l'absolu, non, mais vous me connaissez, je ne vais pas pouvoir résister longtemps. Alors je me lance : 

J'ADORE QUADROPHENIA !!!!!!

Mais alors bien comme il faut, hein. Et pas depuis peu, mais depuis la première fois que j'ai écouté cet album, et ça remonte à 18 ans environ, je dirais. 19, en fait, car c'était en 2002, j'allais au bahut. Je connaissais déjà les Who, évidemment (Tommy, Who's Next ; je ne les avais pas encore achetés, mais je les avais écoutés), mais Quadrophenia fut le premier album que j'ai acheté, d'eux. Je me rappelle encore du gros boîtier plastique bien lourd, renfermant les deux CDs et un livret de photos et paroles tellement épais qu'il ne rentre pas dans un emplacement de boîtier simple (j'ai essayé, par acquis de conscience, mais disons que, visuellement, ça crêve les yeux). J'avais entendu parler de ce disque via le film de Franc Roddam, sorti en 1979, qui en est l'adaptation, mais je n'avais, alors, pas encore vu le film, donc je ne connaissais rien de la musique contenue ici. Je savais juste à peu près de quoi ça parlait, car oui, tout comme Tommy (qui lui aussi sera adapté au cinéma, en 1975 par Ken Russell), Quadrophenia est un album conceptuel, un opéra rock. L'histoire, pour résumer, d'un jeune mod qui, dans l'Angleterre des années 60, erre sur sa Vespa dans les rues de la cité, se bagarre avec les rockeurs, prend de l'acide, cherche de petits boulots, mais en a marre de tout et part tout plaquer pour se rendre, comme en fugue, sur la côte, à Brighton, avec de noires idées en tête. Accessoirement, le bonhomme, Jimmy, est atteint de troubles psychiques. Il est non pas schizophrène, mais quadrophrène il possède plusieurs personnalités en lui, ils sont nombreux dans sa tête. 

TW8

Evidemment, la quadrophrénie n'existe pas, mais arrivés à ce stade, est-ce qu'on en a quelque chose à carrer ? Non ! Et est-ce que j'aime vraiment cet album malgré ça ? Tu penses bien ! Pourtant, il faut le dire, Quadrophenia, suffisamment long pour qu'il soit toujours double en CD (il dure un peu plus de 80 minutes), ne fait généralement pas partie des albums les plus révérés des Who, qui l'ont enregistré dans leur propre studio alors qu'il était, selon les crédits, encore en chantier. Le groupe, en 1973, se remt du succès de leur Who's Next de 1971, album assemblé à la hâte à partir d'un projet mort-né, Lifehouse (qui était prévu pour être un opéra-rock en double album, avec un spectacle scénique et un film). Pete Townshend (guitare) va, à lui seul, composer et écrire la majeure partie de Quadrophenia, tout en connaissant les affres de l'addiction aux plaisirs de la dive bouteille (traduction : il picolait comme un trou). Il devait, aussi, broyer du noir, ce qui explique la profonde noirceur de ce disque riche en cuivres (joués, arrangés par le bassiste John Entwisle) et en synthés (joués par Pitou le Gros Blair). Keith Moon, le batteur, chante Bell Boy, Townshend chante Cut My Hair et I'm One, le reste est interprété par Roger j'ai de jolies vestes à franges Daltrey, dont le timbre de camionneur en rut et en grève cégétiste fait globalement merveille ici : quiconque en douterait encore, l'insolent fou, qu'il n'aurait qu'à écouter The Real Me, 5:15 ou Love Reign O'er Me pour s'en convaincre. Pour ne pas citer The Punk And The Godfather, qui utilise le terme 'punk' dans un titre de chanson au moins 3 ans avant le premier album du futur mouvement. 

TW10

L'histoire de Jimmy le mod (un adorateur de rhythm'n'blues) qui mène une vie merdique et en a pleinement conscience est plus ou moins facile à déchiffrer au fil des chansons, mais heureusement, on a un assez long texte qui résume tout le bordel dans le livret CD. Pour le vinyle, le livret était agrafé au centre de la pochette ouvrante, et comme il est généreux en pages, à force de manipulations, et par la grâce de la pesanteur (le poids des pages), il n'est pas rare qu'il se dégrafe de lui-même. Foutez-le dans une des ouvertures, c'est ce qu'il aime et réclame, le p'tit vicieux. Des photos noir & blanc, comme celle ci-dessus, qui fonctionnent comme autant de stills d'un film. Un résumé illustré de ce que l'on écoute durant 80 minutes. Jimmy et ses potes qui se foutent sur la gueule contre les rockeurs, Jimmy dans un train à destination de Brighton, entouré de deux vieux cons du genre tory qui lisent convenablement le journal, Jimmy qui ramasse les poubelles dans un de ses Dirty Jobs, Jimmy sur sa Vespa (avec la centrale électrique de Battersea, immortalisée par la pochette du Animals du Floyd, derrière), Jimmy à Brighton, errant comme une âme en peine sur les quais ou sur la plage... La première fois que j'ai vu le film, et malgré la couleur et le fait que Phil Daniels, qui joue Jimmy dans le film, n'est pas celui qui fut utilisé pour les photos, j'ai eu l'impression de l'avoir déjà vu. Un excellent film, d'ailleurs, mais c'est de l'album que je veux parler ici. Il est excellent, cet album. Il n'est pas parfait, ceci dit, et je ne dirai jamais (ou plutôt : jamais plus, comme le corbeau de Poe) que c'est le sommet des Who, car ce n'est pas le cas. On a trop de cuivres, Entwisle a eu la main lourde. On a trop de claviers synthétiques, aussi. Certains thèmes semblent un peu faiblards (jamais été fan de Bell Boy, outrancièrement interprété par Moony, qui n'a jamais été un grand chanteur ; Is It In My Head ?, aussi, me semble un peu moyen). Et évidemment, le concept opératique, film pour les oreilles, rend le tout un peu prétentieux.

TW9

Mais malgré tout, je ne peux m'empêcher d'adorer viscéralement Quadrophenia, c'est mon préféré du groupe, et juste derrière vient l'album suivant, The Who By Numbers (1975), enregistré lui aussi par un groupe en sale état (alcool...Townshend subissait une sévère crampe de l'écrivain, quasiment tout ce qui a été écrit pour le disque a fini dessus, et l'album ne dure que 35 minutes). La période sombre du groupe, malgré le succès du film Tommy (et sa réussite) en 1975. Quadrophenia, lui, n'est pas parfait, donc, mais il offre une belle enculade de chansons super efficaces, certaines très douces (I'm One, Cut My Hair, Sea And Sand), la plupart franchement rythmées, avec des allures parfois progressives, on a d'ailleurs trois instrumentaux : I Am The Sea (qui, entre des bruits de ressac, propose, dans le lointain, les quatre thèmes, un par personnalité de Jimmy, chacune étant développée dans une chanson à elle) ; Quadrophenia ; et le moins fulgurant, parce qu'un peu trop bordélique (mais il fonctionne bien comme résumé de l'album, aussi) The Rock. Personnellement, je ne vois aucune mauvaise chanson. Je n'aime pas trop Bell Boy, mais est-elle mauvaise ? Pas vraiment. Bon, c'est sûr que comparé à I've Had Enough, The Punk And The Godfather ou 5:15, c'est pas la même bière. Mais dans l'ensemble, je trouve que cet album est bien sous-estimé, et je le défendrai toujours. 

FACE A

I Am The Sea

The Real Me

Quadrophenia

Cut My Hair

The Punk And The Godfather

FACE B

I'm One

The Dirty Jobs

Helpless Dancer

Is It In My Head ?

I've Had Enough

FACE C

5:15

Sea And Sand

Drowned

Bell Boy

FACE D

Dr. Jimmy (Is It Me ?)

The Rock

Love Reign O'er Me