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On est ici en présence d'un monstre sacré. Oui, d'un monstre sacré, l'expression n'est pas faible. Sorti en 1979, The Wall est probablement, de tous les albums de Pink Floyd, le plus culte et connu, devant même The Dark Side Of The Moon. La majorité de néophytes, généralement, découvre le Floyd par le biais de ces deux albums (qui reste, parfois, les seuls albums du Floyd en leur possession). C'est un double album, toujours en CD (disque 1 : 39 minutes ; disque 2 : 42 minutes), qui fut enregistré dans la douleur, et avant ça écrit, quasiment, dans la même douleur, et qui sera adapté très rapidement en spectacle scénique (qui ne sera pas joué très souvent en raison de l'arsenal scénique nécessité pour le jouer, ainsi que de la place que cela prend, il fallait de grandes salles), et, bien entendu, en 1982, en film réalisé par Alan Parker, Pink Floyd, The Wall. Une version live captée à Earls Court (Londres) en 1980 verra le jour, en double album, en 2000 (Is There Anybody Out There ? - The Wall, Live), mais, en attendant, c'est de la version studio que je veux parler ici, dans cet article/refonte (nouvelle chronique remplaçant l'ancienne, qui était, franchement, assez nulle). Et il y à des choses à dire.

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La genèse de l'album, déjà : apparemment, l'idée de faire The Wall est venue à Roger Waters (devenu, depuis 1973, le dictateur de poche de Pink Floyd, composant à lui tout seul la quasi-totalité des albums) après un concert du groupe, en 1977, pendant la tournée Animals, à Montréal, au Stade olympique, le 6 juillet, précisément : un fan, au premier rang, aurait été complètement con, à bousculer les gens autour de lui et à hurler, vraisemblablement défoncé et/ou bourré. Exaspéré par ce comportement (et d'une manière générale, par le comportement des spectateurs depuis quelques temps, qui hurlaient, criaient, pendant les shows, même pendant les moments calmes, réclamant sans cesse Money, également), Waters fait alors quelque chose qu'il regrettera immédiatement et amèrement, il lui crache à la gueule. Pendant le final du concert (habituellement, un morceau bluesy permettant au groupe de jouer calmement pendant que les roadies embarquent le reste du matériel), David Gilmour, exaspéré à la fois par le comportement de la foule et celui de Waters, ne participera pas, exceptionnellement. Waters, qui n'en peut plus de jouer face à un public de plus en plus en délire (le Floyd étant devenu une vraie machine depuis 1973), commence à envisager l'idée de s'isoler du reste du monde en construisant un mur autour de lui, ce qui ne l'empêcherait pas de jouer, mais de voir le reste des gens. Tranquille, pépère, derrière son mur blanc. L'idée de The Wall est née. Pendant que deux des membres du groupe (Gilmour et Rick Wright) sont en France en train d'enregistrer des albums solo, pendant que Nick Mason (batteur) était occupé à produire un album de Steve Hillage, Waters, tranquille, compose et écrit, seul, le futur double album. Vers 1978, Waters présente, aux studios Brittania Row de Londres, deux projets d'albums au groupe, l'un des deux deviendra plus tard son album solo The Pros And Cons Of Hitch-Hiking (1984), et le deuxième, un projet de 90 minutes à l'état de démo, s'appelle alors Bricks In The Wall. Inutile de dire de quel album à venir cette démo est le coup d'essai. Inutile de dire aussi que le reste du Floyd a choisi le deuxième projet cité.

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Affiche du film d'Alan Parker (1982)

Les 26 titres de ce double album qui deviendra The Wall (sorti sous une pochette murale gatefold absolument vierge de toute inscription en extérieur - un sticker amovible avec le nom du groupe et de l'album pouvait être retiré et replacé à loisir ; en CD, le nom du groupe et de l'album sont directement imprimés) étant un vrai challenge, le groupe demande à un producteur de venir les aider, et non des moindres : Bob Ezrin. Producteur d'Alice Cooper, de Lou Reed pour Berlin, de Kiss pour Destroyer, de Peter Gabriel (premier album solo), Ezrin, qui produira aussi les deux derniers opus studio du Floyd plus tard, accepte le challenge. L'album est enregistré dans divers studios (New York, Los Angeles, mais surtout en France, aux studios Super Bear de Berre-les-Alpes, en PACA), en-dehors du Royaume-Uni pour des raisons fiscales. Ezrin aide Waters à monter, musicalement, son bazar, sans attendre à être crédité (Waters le lui a bien dit : fais ce que tu veux, mais pas de crédits au final), il est cependant co-crédité pour The Trial. Gilmour est co-crédité pour trois titres, Young Lust, Comfortably Numb et Run Like Hell.

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Hammer, hammer, hammer, hammer ! (scène du film)

Ce sont des miettes que Waters laisse derrière lui, car il est l'unique auteur/compositeur pour les 22 titres restant. Mason ne fait rien d'autre que jouer, comme d'habitude (les morceaux où il a des crédits, dans le groupe, sont généralement des instrumentaux collectifs). Mais là où ça va faire mal, c'est pour Rick Wright. Deux versions de l'histoire : selon Wright, Waters était tellement mégalo, sur ce coup, qu'il interdisait à quiconque, et surtout à Wright, de faire des modifications, et partait avec les bandes, menaçait de les détruire au moindre coup bas du style hé, Roger, on a refait la fin de ce morceau, on a rajouté ce passage, tu aimes ?. Selon Waters (et Gilmour) : on proposait à Wright de faire ce qu'il voulait, de rajouter un solo de son choix quelque part, de faire son truc, mais, le lendemain, rien n'était fait, Wright ne faisait que ce qui était écrit pour son instrument, et rien d'autre. Il faut dire que le groupe était loin de chez eux, notamment en France, et si les enfants des musiciens, et leurs familles, étaient avec eux, ce n'était pas le cas de ceux de Wright, qui devaient aller à l'école (les autres enfants étaient trop jeunes pour l'école), et il ne pouvait donc pas les prendre avec lui, école oblige ; et ils lui manquaient. D'où le blocage ? Ca et l'attitude tyrannique de Roger Eaux, aussi. Enfin, bref, Wright est passé à l'as, et après la tournée The Wall, en 1981, il est viré par un Waters devenu le maître du monde floydien (qui partira en 1984 après un The Final Cut - 1983 - remarquable mais au succès inexistant et très mal considéré par les fans et le groupe).

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Intérieur de pochette et, au sol, une des sous-pochettes avec paroles

Enregistrement difficile, donc, pour un album qui sortira en fin d'année 1979. Sous sa pochette imposante et blanche rappelant celle du Double Blanc des Beatles sorti 11 ans plus tôt, The Wall sera un gros succès, d'emblée, et sera assez bien accueilli par la critique, tout au plus estimera-t-on que l'album est surchargé, rempli de bruitages, d'effets sonores qui alourdissent bien souvent le propos (bruits d'explosions, de cris, de pleurs, d'avions, de sonneries de téléphone, de martèlement, voix diverses, etc...). Mais dans l'ensemble, la presse est formelle, The Wall est une oeuvre incroyable. Qui, en live, avec ce mur blanc de briques se construisant lentement pendant le concert (et se faisant détruire à la fin dans une grosse explosion), séparant le groupe de son public comme Waters l'avait idéalement imaginé en 1977, est une réussite totale. Idem pour le film qui sera fait trois ans plus tard (The Final Cut, sorti en 1983, considéré comme la suite de The Wall, devait être, à la base, la bande-son du film, mais au final, l'album de 1979 sera refait pour le film), et aide bien, dans un sens, à combler les trous dans la muraille de l'intrigue de The Wall. Car ce que je n'ai pas encore dit, mais tout le monde le sait en même temps, c'est que The Wall est un album-concept racontant une histoire bien sombre. Celle de Pink Floyd (prénom et nom ; le personnage, dans le film, est joué par Bob Geldof, un chanteur et musicien membre des Boomtown Rats, et futur organisateur du Live Aid de 1985 et du Live 8 de 2005), un musicien de rock paranoïaque, miné par diverses oppressions : entre sa mère possessive, sa femme qui le quitte, et ses souvenirs douloureux : son père est mort à la guerre, il ne l'a pas connu - comme Waters - et à l'école, ce fut difficile, très difficile. Pink se retire alors dans son monde, construisant un mur imaginaire entre lui et le reste du monde. Il sombre dans la folie et la dépression, on doit le shooter pour qu'il assure ses concerts, et il sombre encore plus dans la folie, se prenant pour un dictateur fasciste. Sa conscience, alors, le trahit et il se juge lui-même en un procès, au cours duquel il se condamne à détruire son mur de l'esprit.

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Visuel de l'édition collector monstrueuse (7 CDs, entre autres !) sortant en février prochain

L'album est surchargé, c'est évident, et sur les 26 titres (13 par disque), beaucoup sont des bouche-trous qui ne servent pas à grand chose. C'est l'album du groupe qui offre le plus de morceaux, des morceaux évidemment nettement plus courts que de coutume (le plus long dure 6,25 minutes : Comfortably Numb, sommet de l'album, avec un solo de guitare tout simplement quintessentiel, est probablement une des trois plus belles chansons du groupe). Stop, par exemple, chanson la plus courte, ne dure que 30 secondes, mais sinon, on a 8 morceaux (Stop inclus) de moins de 2 minutes ici. Gilmour lui-même décrira Vera, Bring The Boys Back Home, Stop, de morceaux sans utilité. L'ensemble de l'album est un peu lourd, rempli de bruitages incessants qui viennent parasiter le propos et qui fatiguent, à la longue. Mais The Wall offre franchement des merveilles, sinon. En fait, quasiment tout le premier disque est immense (je n'aime pas Don't Leave Me Now), et notamment cette face A gigantesque offrant In The Flesh ? et son riff mortel, et la suite Another Brick In The Wall, Pt 1/The Happiest Days Of Our Lives/Another Brick In The Wall, Pt 2. Grandiose. La face B est également fantastique par moments (Empty Spaces, Young Lust et son riff tueur, Goodbye, Blue Sky), et sur la C, on a deux gigantesques morceaux, Hey You et Comfortably Numb. Mais la face D vient quelque peu tout foutre en l'air (déjà que la C n'est pas parfaite) : si on excepte In The Flesh (deuxième version, plus longue et agressive, du premier morceau) et Run Like Hell, rien n'est remarquable ici. Waiting For The Worms, avec ses allusions racistes (rapport au fait que le personnage vire facho dans sa folie droguée et parano), gêne. Stop ne sert à rien, The Trial est bordélique, on dirait du Tim Burton sous amphètes, sans l'image. Outside The Wall est une conclusion sans grand intérêt.

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David Gilmour à l'époque

Au final, ce disque conceptuel est alambiqué, et s'il offre de très grands moments (si on les réunirait sur un seul disque, on aurait franchement un chef d'oeuvre, mais le côté conceptuel foutrait le camp), il est quand même trop long, boursouflé, épuisant même. The Wall est un disque culte, à la réputation qui n'est plus à faire, mais, franchement, sans être nul, il est surestimé, clairement, et ne fait pas partie des sommets du groupe. Si vous êtes fan du groupe, vous savez bien qu'il y à bien d'autres grands disques dans leur discographie. Après, c'est vrai que ce disque est quand même totalement essentiel, ce qui est bien là le paradoxe : album surestimé, longuet, boursouflé, inégal, mais quand même indispensable et toujours aussi culte, mythique. Une date dans l'histoire du groupe, et dans l'histoire du rock, clairement. Mais un chef d'oeuvre ? Non, même s'il y à des chefs d'oeuvre dessus. Après, c'est à chacun de se faire son avis, mais moi, clairement, tout en aimant bien le disque, je ne le trouve pas monumental, juste très bon, et c'est tout.

FACE A

In The Flesh ?

The Thin Ice

Another Brick In The Wall, Pt 1

The Happiest Days Of Our Lives

Another Brick In The Wall, Pt 2

Mother

FACE B

Goodbye, Blue Sky

Empty Spaces

Young Lust

One Of My Turns

Don't Leave Me Now

Another Brick In The Wall, Pt 3

Goodbye, Cruel World

FACE C

Hey You

Is There Anybody Out There ?

Nobody Home

Vera

Bring The Boys Back Home

Comfortably Numb

FACE D

The Show Must Go On

In The Flesh

Run Like Hell

Waiting For The Worms

Stop

The Trial

Outside The Wall