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Alors oui, effectivement, puisque nous en sommes là... Jouons avec les clichés débiles : sa moumoute frisotte, ses lunettes grotesques, les dégoulinades insupportables qu'il nous inflige depuis trente ans maintenant (Une Simple Melodie, Je Rêve D'Un Monde...), les tentations vulgos d'un son Calif' Fm à gerber (Viens Te Faire Chahuter, entres autres horreurs)...

Mais merde ! On parle ici du seul mec qui soit un concurrent valable à Gainsbourg sur le plan mélodique et musical. Polna, empereur des sixties décadentes et petit prince dévoyé de la ritournelle françouze bien chiadée... Un mec qui a su traverser les cruciales années 65-75 sans une faute de goût : tour à tour folkeux génial (Sous Quelle Etoile Suis-Je Né, L'Oiseau De Nuit), popeux de talent (Time Will Tell, La Michetonneuse, et le bien trop méconnu Le Roi Des Fourmis), pourvoyeur idéal de slows "nique-dans-les-buissons" (Love Me Please Love Me, Ame Caline), gothique avant l'heure avec le renversant Le Bal Des Laze, Polnareff enterre la concurrence malgré les efforts appréciables de l'Antoine des débuts, de Dutronc...

Et cette classe visuelle... Le seul Français sapé comme un milord du Swingin' London (avec Gainsbourg), le seul qui n'aurait pas fait tâche dans le line-up des fuckin' Yardbirds ou des délicieux Kinks. D'ailleurs cette France encore bien gaullo-pompidollienne lui fera payer à grands renforts de "pédé" ou "tafiole"... La France méritait-elle Polnareff ? Je ne sais toujours pas...

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Après une deuxième décennie des sixties euphorique, Polnareff semble usé : les tournées et les inévitables quolibets qui en découlent, l'infernal train-train des enregistrements le laissent groggy. Après une cure de repos, Polnareff respire le vent de l'époque, et indubitablement les concepts-albums ont la côte. Finies les simples compils de singles rafistolées au remplissage de rogatons ! A l'image de Gainsbourg bossant sur son poème symphonique Histoire De Melody Nelson, Polna veut laisser une trace marquante autrement que par ses ritournelles à succès. D'où cet album qui va nous interesser ici...

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Une pure déclaration de guerre artistique à la face de ce business musical scélérosé à la française... Voila comment je qualifierais cet album de Polnareff, le seul capable de rivaliser avec la divine Melody de Gainsbourg, comme par hasard, les deux sont issus de la féconde année 1971... Allez pas compter sur cet émasculé de Maé ou ce gros veau d'Obispo pour vous pondre pareilles merveilles.

Jusqu'au-boutiste effrayant, Polnareff ouvre l'album par un...instrumental ! De toute façon, mis à part le sublimissime Qui A Tué Grand-Maman ?, aucun morceau ici n'est un réel standard de Polna selon les critères du grand public. Alors ce Voyages emmene loin, entre cuivres à la Blood Sweat and Tears, basse mafflue, Hammond tous griffes dehors, et piano cool... On voit dèja le tarmac de l'aéroport de La Guardia, loin loin les tracas des vieux scrogneugneus de la vieille France ! Une perle qui continue à mettre sur le cul quarante ans après...

Les deux morceaux suivants voient passer Polna sur le divan. Né Dans Un Ice-Cream déborde de paranoia et de rancoeur envers ceux qui n'ont rien compris à sa démarche. L'intermède jazzy est démentiel de maîtrise et de fun, avec ses interjections détendues du gland. Puis Petite Petite est une curiosité qui voit Michel s'auto-référencer sur le plan des paroles, tout en se livrant à une débauche de thèmes incongrus qui n'ont rien à faire les uns avec les autres...

Computer's Dream est un instru, encore un !, qui esbaubit toujours malgré son âge vénérable. Ici, Polnareff préfigure les délires de l'ère spatiale, et les pluies incessantes des années 90... Parfois les mots ne servent pas à retranscrire les sons, alors je la boucle...

Deux chansons plus conventionnelles suivent : Le Désert N'Est Plus En Afrique chie sur les utopies-fadaises de l'amour universel prôné par ses couillons de hippies (Le désert n'est plus en Afrique, il est au fond de nous, dans nos coeurs...Ah tu peux rire, rire oh oui, un petit pion, voila ce que tu es !) avec un refrain vindicatif loin de sa délicatesse proverbiale. Puis Nos Mots D'Amour semble mettre du baume au coeur des mêmes hippies, mais pour mieux les vanner... (On peut aimer, mais sans amour..., va savoir à qui c'est destiné...)

...Mais encore est le troisième et dernier instru de l'album, décalque et hommage des musiques de films dont Polna était friand. Vient le moment crucial de l'album... Chansonnette à priori simpliste et sans conséquences, Qui A Tué Grand-Maman est en vérité un torrent d'émotions charrié en 2m30 chrono, entre nostalgie et colère douce. Ctte chanson dédiée au regretté Lucien Morrisse qui a fait décoller sa carrière, mort tragiquement en 69, est bouleversante.

Puis l'album semble assumer l'époque qui le voit naître, Monsieur L'Abbé et son riff à la wah-wah bloquée débite des provocations sur la sacro-sainte Eglise avec une verve et une jubilation salutaire. Par contre, les bruits militaires quasi-nazis à la fin semblent un peu too much...

Hey You Woman est une sorte de proto-rap psychédélique daté, mais qui a un charme indéfinissable. La folie de Polna dans le final emporte le morceau. Pour conclure, A Minuit, A Midi laisse toujours interdit : parle-t'il d'une maîtresse de passage, si c'est le cas elle semble bien jeune...

Malgré tes retours plus ou moins vautrés, je t'aime toujours Michel...et je ne désespère pas de te voir pondre un autre Polnareff's un de ces jours !

Signé : un admirateur exigeant...

Chronique complémentaire de ClashDoherty :

Oula... Parler d'un tel album va être vraiment difficile. D'ailleurs, Leslie Barsonsec, dans sa chronique ci-dessus, en a tellement bien parlé que je ne voulais pas, à la base, rajoute ma chronique à la sienne. Et puis, réécoutant dernièrement (très dernièrement, même : hier !) Polnareff's, je ne suis dit que, pourquoi pas, allez... Et puis, j'avais il y à quelques mois fait un article de la série des Track-by-track sur l'album. Pourquoi, donc, ne pas rajouter une chronique et par là même republier l'article, en remettant celle de Leslie à l'affiche ? Dont acte. Polnareff's date de 1971, donc, et est sorti sous une pochette marron clair assez belle, montrant un Polnareff à moitié effacé, tenant sa guitare (au dos, aussi). L'album est sorti la même année que le Histoire De Melody Nelson de Serge Gainsbourg, le Obsolète de Dashiell Hedayat et La Solitude de Léo Ferré, et est aussi remarquable que ces autres classiques de la chanson française. En fait, Polnareff's, comme Leslie l'a dit dans sa chronique, est probablement le seul concurrent direct de l'album de Gainsbourg...et tout comme le Gainsbourg, son succès en 1971 sera inversement proportionnel à sa réussite artistique. Et il est monstrueusement réussi, cet album ! Il aligne 11 titres (dont trois instrumentaux) pour un total de 37 minutes environ (je n'ai pas le CD, juste le vinyle ; l'intérieur de pochette est d'ailleurs bien décevant, car sobre à l'extrême : noir, avec d'un côté la liste des titres avec la mention des arrangements, et de l'autre, les crédits et remerciements).

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Polnareff's, c'est le sommet de Michel Polnareff, bien que d'autres albums de lui (Le Bal Des Laze, Love Me Please Love Me, Bulles, Polnarêve, Fame A La Mode) soient également remarquables. Mais aucun, même pas Le Bal Des Laze (1968, son précédent), n'arrive réellement à la cheville de ce disque-gâteau, rempli d'arrangements luxuriants, morceaux dotés d'arrangements signés soit de Polnareff lui-même, soit d'Anthony King, soit de Bill Shepherd. L'ensemble est chatoyant, brillant de mille feux, musicalement parfait, et jamais, jamais, ne semble kitsch, surchargé, vieillot. Ce disque vieillit à merveille, avec ses ambiances lyriques, classiques, pop ou très rock. Et parfois même funky/soul, comme Voyages, le premier morceau, instrumental saisissant à multiples facettes (piano sublime et classique, cuivres funky), ou comme Né Dans Un Ice-Cream, dont seul le titre semble aujourd'hui le défaut. Cette chanson est une des plus connues de Polnareff, n'en déplaise à Leslie qui affirme que seul Qui A Tué Grand-Maman ?, chanson douce et intense (et intensément triste) dédiée à Lucien Morisse, patron des disques AZ (qui publient Polnareff) et directeur de programmes d'Europe 1, suicidé en 1970, est la seule chanson vraiment connue de Polnareff's. Né Dans Un Ice-Cream, avec son intermède jazzy, est une pure splendeur. Qui A Tué Grand-Maman ? aussi, évidemment. Petite Petite est une chanson assez étrange, étonnante, dans laquelle Polnareff s'amuse à faire des références à ses anciennes chansons (Le Roi Des Fourmis, Tous Les Bateaux, Tous Les Oiseaux, notamment) en une sorte de medley original, bien que décousu, mais ça fait son charme. Computer's Dream, avec son titre futuriste (j'imagine que ça doit être la première chanson française à faire allusion aussi précisément à un ordinateur, surtout en anglais dans le texte), est le deuxième instrumental de l'album, et comme Leslie l'a dit, no comment, tellement c'est immense.

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Verso de pochette vinyle (mon édition ne comporte aucun texte)

Après, on a deux chansons remarquables, Le Désert N'Est Plus En Afrique et Nos Mots D'Amour. La première, avec son titre ronflant, est une chanson cynique sur les idéaux hippie, avec des couplets assez doux et des refrains bien enlevés, énergiques, pop dans le style de l'époque. Par moments, ça fait penser à la musique de La Folie Des Grandeurs, que Polnareff fera un peu plus tard dans la même année. Une chanson très peu connue (pléonasme : elle est même franchement oubliée, sauf des fans !), ce qui signifie qu'elle est vraiment à découvrir. Tout comme Nos Mots D'Amour, dont Obispo a certainement du s'inspirer bien plus que le strict minimum nécessaire pour quelques unes de ses scies mélancoliques à la Lucie, La Prétention De Rien, etc... Une bien belle chanson, une sublime chanson, même, qui achevait la face A de Polnareff's, laquelle, malgré la présence de fantastiques chansons sur l'autre face, est vraiment la meilleure des deux faces. Car, oui, la face B de Polnareff's n'est pas aussi quintessentielle, ce qui n'empêche pas l'album d'être immense, car la face B est quand même franchement sublime. Je chipote un peu, car il faut dire que Monsieur L'Abbé, avec son rythme gros rock (le riff, l'écho dans la voix de Michou de Nérac), est probablement la chanson la moin grandiose de l'album. Et encore une fois comme Leslie l'a dit (mais il a tout dit), le final à base de bottes militaires et d'ordres lancés en allemand fait un peu douteux, nazi, on se demande vraiment le pourquoi du comment de la présence de ce final. Hey You Woman, morceau le plus long de l'album avec 5,20 minutes, est amusant, une sorte de rap avant l'heure, funky et pop, mais les interventions vocales, spoken-word, de Michel Polnareff sont parfois énervantes (des tournures de phrases, les intonations... ça fait un peu cliché). Mais ça reste un morceau culte, que Polnareff jouera live lors de son retour de 2007. Le reste de la face B assure : l'instrumental ...Mais Encore est génial, bien que trop court (2,15 minutes), je ne reviens pas sur Qui A Tué Grand-Maman ? car c'est une splendeur dont j'ai parlé plus haut, et A Midi, A Minuit est la conclusion touchante et un peu étrange de l'album, un peu douteuse au niveau des paroles, qui flirtent avec le détournement de mineures, car Polnareff parle d'une jeune fille qui se retrouve dans son lit, et qui semble vraiment jeune...ou alors, la chanson n'a pas de connotations sexuelles, mais c'est difficile à établir ! Une bien belle chanson, mis à part ça.

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Polnareff's est un rêve éveillé. Jamais plus, malgré de très bons disques (le seul à ne pas être convaincant est Incognito en 1985), Polnareff n'arrivera à retrouver le niveau exceptionnel de ce troisième album anthologique, pas son plus connu, pas sa plus grosse vente, mais celui sur lequel il a quasiment tout dit. Une oeuvre d'art magistrale, renfermant une collection de chansons indémodables, malgré un Monsieur L'Abbé sympathique mais moins remarquable que le reste (je classe en effet Hey You Woman dans les réussites absolues). Un disque tout simplement exceptionnel et indispensable. Vous ne l'avez pas ? Ruez-vous à la FNAC ! Tout de suite ! Ou maintenant, si vous préférez.

FACE A

Voyages

Né Dans Un Ice-Cream

Petite Petite

Computer's Dream

Le Désert N'Est Plus En Afrique

Nos Mots D'Amour

FACE B

...Mais Encore

Qui A Tué Grand-Maman ?

Monsieur L'Abbé

Hey You Woman

A Minuit, A Midi

Leslie Barsonsec : Plutôt que de vous proposer des clips des chansons de l'album, j'ai décidé d'inclure un doc rarissime en trois parties...Savourez...

Et moi, ClashDoherty, je vous propose des clips de chansons, que voici :