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Attention : vous êtes en présence d'un album hors du commun. Le genre d'album qui va vous bousiller votre petite tête, vous faire sauter les joints à l'intérieur. Pas parce que c'est un album violent (ça n'en est pas un, d'ailleurs), mais parce que c'est un des albums les plus complexes qui soient. Vous allez, vous qui écouterez cet album de 1970 pour la première fois, sentir dans un premier temps les vaches de la pochette se foutre gentiment de votre tronche, l'air de dire pauvre fou, toi qui essaie d'écouter cet album et qui n'y comprend rien !, puis, au fil des écoutes, le déclic se fera. Ou pas. Et si c'est le ou pas, alors écoutez du Céline Dion, un autre exemple de vache (à lait), qui devrait mieux vous correspondre que celle du Floyd. Atom Heart Mother est le cinquième album de Pink Floyd. Il fait entrer le groupe dans les années 70, qui seront décisives. Dans trois ans, le groupe fera The Dark Side Of The Moon, et deviendra immense (et le restera). Mais en 1970, malgré quatre immenses albums, Pink Floyd n'est toujours pas immense ; il a comme rivaux Soft Machine. Même King Crimson, si on veut (dont le Lizard de la même année 1970 est à rapprocher de Atom Heart Mother pour sa construction, sa complexité, son agencement de faces ; et son côté sous-estimé et controversé). Atom Heart Mother sera le dernier album complexe du Floyd. Le dernier album à posséder un climat réellement oppressant, plein de tension, de violence ne demandant qu'à exploser, climat lourd de sens qui est la marque de fabrique des albums du groupe depuis leur deuxième opus (A Saucerful Of Secrets, 1968). Après cet album à la vache (qui sera l'objet de bien des railleries, et sera pastiché par Zappa : le coffret Läther), la musique du groupe se calmera, deviendra réellement planante, cosmique, même zen parfois (Meddle, Obscured By Clouds). Si on excepte des bribes de Wish You Were Here et Animals, la musique du Floyd ne sera plus oppressante et prête à exploser. Atom Heart Mother symbolise la fin d'une ère tout en faisant entrer le groupe dans une nouvelle décennie.

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Long de 52 minutes pour seulement 5 morceaux, Atom Heart Mother n'est définitivement pas l'album à conseiller pour découvrir Pink Floyd. L'album, de plus, est, comme je l'ai dit plus haut, controversé chez les fans. Entre les adorateurs et les détracteurs. Il faut dire qu'il y à de quoi : une face entièrement constituée d'un seul morceau de 23,40 minutes, instrumental, composé en collaboration avec un musicien expérimental (Ron Geesin) et faisant intervenir un choeur (le John Aldiss Choir) pour des vocalises pour le moins oppressantes et glaçantes. Et une face encore plus longue (28 minutes) constituée de morceaux chantés, un par chanteur du groupe, et d'un dernier instrumental en plusieurs sous-parties. L'ensemble est aussi hermétique que sa pochette qui intrigue (pourquoi une vache ?). C'est peut-être un peu bizarre, mais on va commencer par les chansons. C'est ce qui semble le plus facile à disséquer, sur ce disque compliqué et un peu rebutant à la première écoute (il m'a fallu du temps pour l'apprécier, ce fut un de mes premiers Floyd, et il est resté longtemps un objet incompris, je n'osais pas le réécouter, même). D'abord, il à If, écrite et interprétée par Roger Waters (basse), une chanson acoustique de toute beauté qui n'est pas sans rappeler les grandes heures de Syd Barrett. Superbe accompagnement musical (un piano dantesque et en même temps discret, jazzy ; une guitare sensationnelle en arrière-plan) pour la voix touchante, douce, de Waters. Magnifique. Summer 68, considérée comme une des chansons préférées de...Léo Ferré, est, elle, une composition de Rick Wright (claviers), qui la chante aussi, et est une des rarissimes chansons du groupe à parler de sexe, même si c'est très sobre. Plein de cuivres, un piano assez enlevé, une chanson bien mouvementée et, en même temps, très floydienne. Une des meilleures de Wright. Fat Old Sun, enfin, est de David Gilmour (guitare), qui la chante aussi, et est ma préférée des trois, une pure magnificence sous-estimée, avec solo de guitare magistral en final, et pour le reste du morceau, une ambiance à la If, à la Grantchester Meadows (sur Ummagumma), autrement dit, calme, quasiment acoustique, et bucolique. Ces trois morceaux sont l'antithèse totale du reste de l'album, constitué de deux longues pièces instrumentales qui, bien que par face interposée pour l'une d'entre elles, sandwichent ces chansons.

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Intérieur de pochette vinyle (et vinyl-replica)

Ces deux pièces instrumentales méritaient bien un paragraphe pour elles seules, d'ailleurs. Dont acte. Je commence par laquelle ? J'ai limite envie de commencer par la première, mais je pense qu'il vaut mieux parler, avant cela, pour en être débarrassé, de la dernière, Alan's Psychedelic Breakfast, d'une durée de 13 minutes tout rond. Pourquoi ? Parce que cette deuxième suite instrumentale, qui achève Atom Heart Mother, est clairement le point faible de l'album à la vache. Sans être catastrophique, Alan's Psychedelic Breakfast (le Alan en question, que l'on entend marmonner tout seul et préparer son breakfast entre chaque sous-partie, n'est pas Alan Parsons, ingénieur du son sur certains albums du groupe et futur créateur de l'Alan Parsons Project, mais Alan Stiles, un des roadies du Floyd) est vraiment mineur. Aussi bien pour l'album que pour le répertoire floydien en général. Trois sous-parties ma foi très belles (Rise And Shine est une petite douceur bucolique avec un piano très tendre, Sunny Side Up est acoustique et également très tendre à l'écoute, Morning Glory est un peu plus énergique, sans l'être vraiment, et se finit en beauté avec un orgue très remarquable de Wright), séparées (mais le morceau, tout comme Atom Heart Mother, tient sur une seule plage audio) par des bruits de préparation de breakfast (four qu'on allume pour la théière et les oeufs, bruits de cuisson, raclement de couverts) et des marmonnements du fameux Alan, qui parle tout seul, plus ou moins bien réveillé. Le morceau, dans sa dernière minute, se finit sur des bruits de clapotis d'eau s'écoulant au goutte à goutte du robinet... Alan's Psychedelic Breakfast se paie le luxe d'être musicalement sympathique, mais au final assez faible, surtout comparé au reste de l'album (qui, entre le morceau-titre et les trois chansons, est suffisamment long et aurait pu sortir tel quel : une quarantaine de minutes pour ces 4 morceaux). Ce qui est problématique, surtout, c'est d'avoir placé ce morceau en final, mais, dans un sens, un autre emplacement aurait été improbable : en ouverture d'album ? Non. En ouverture de face B avant les trois chansons ? Non plus. En fin de face A, après les trois chansons qui auraient été en ouverture de face ? Non plus ! Donc, paradoxe, Alan's Psychedelic Breakfast, tout en étant à la seule place, sur le disque, qui était possible, en fin de programme, n'est pas efficace comme fin de programme. Atom Heart Mother se finit faiblardement. Mais, soyons relatifs : ce long instrumental n'est pas mauvais, juste moyen ; il y à, sincèrement, d'excellents passages, notamment sur Morning Glory (le final) et Rise And Shine. Mais ces intermèdes bruitistes et/ou quasi silencieux mettant en scène Alan sont horripilants !

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Artefact amusant et étonnant : une recette de cuisine un peu spéciale, glissée dans la pochette de l'album !

Reste la grosse barbaque de l'album, le morceau-titre, Atom Heart Mother, scindé en six sous-parties (toutes sur une seule plage audio), occupant toute la face A avec 23,40 minutes. Comme je l'ai dit plus haut, ce long morceau-titre est instrumental, et a été composé avec Ron Geesin, un musicien expérimental anglais de l'époque. C'est d'ailleurs le seul morceau de l'histoire du groupe, ou un des seuls en fait, à avoir été écrit avec un collaborateur extérieur au groupe (j'ai failli oublier un ou deux titres de The Wall, qui furent faits par Waters et Bob Ezrin, producteur de l'album). Geesin a d'ailleurs été appelé par le groupe pour qu'il les aide, ils ne savaient pas trop dans quelle direction aller avec ce morceau dont le titre, tout comme celui de l'album, vient d'un article de journal qui parlait d'une femme équipée d'un stimulateur cardiaque nucléaire (pour l'anecdote). Chorale (John Aldiss Choir) et orchestre (le Philip Jones Brass Ensemble) furent convoqué pour agrémenter le morceau. C'est Gilmour qui a trouvé le thème principal, que Waters décrivait comme un thème de western imaginaire. La division des six sous-parties a toujours été source de controverse chez les fans, vu que rien, sur la pochette, ne précise quand telle ou telle partie commence et se finit (il n'y à pas de précision, excepté le nom de ces sous-parties). La première, cependant, met tout le monde d'accord : Father's Shout commence...dès 00:00, le contraire aurait été étonnant d'ailleurs. Des cuivres surgissent, lentement, du néant, avec un orgue Hammond très très bas, l'effet se veut dramatique et est, même, un peu oppressant, on sent une claustrophobie, accentuée par la production du morceau, qui est, autant le dire, un peu étouffée et étouffante (la batterie sonne très faible). Cette première partie dure 5,20 minutes, et est suivie par Breast Milky, qui marque l'entrée des choeurs, assez sinistres (féminins, essentiellement, à l'oreille), et c'est là que le morceau commence vraiment à devenir envoûtant. Puis, à 10,10 minutes environ, Mother Fore, la troisième partie, commence, avec un orgue de Wright, et surtout, surtout, un long et remarquable solo de guitare de Gilmour, très bluesy. C'est assez étonnant que ce solo ne soit jamais cité dans la liste des plus grands soli de l'histoire, car, sincèrement, il assure totalement ! A 15,25 minutes, Funky Dung, quatrième sous-partie, démarre, et pendant environ 2, 30 minutes (elle cesse à 17,50 minutes sur un bruit assez cinglant et plein d'écho), c'est un cauchemar bruitiste sans précédent, sans doute la partie la plus Geesin de ce long morceau-titre instrumental. Mind Your Throats Please, qui dure aussi assez peu de temps, commence à 17,50 minutes et se finit 2 minutes précisément plus tard. On sent une sorte de rappel à l'ordre, tendu, difficile, lent à se propager, mais des cuivres commencent à se faire entendre, et un Silence in the studio ! virulent et étrange retentit, marquant ainsi le début de la dernière partie, Remergence, qui, donc, s'achève à 23,40 minutes avec Atom Heart Mother : là, c'est tout simplement le retour à la normale, au thème principal, avec ajouts de cuivres sensationnels. On pense à Cargo Culte, dernier morceau du mythique Histoire De Melody Nelson que Gainsbourg fera un an plus tard. Ces choeurs en final sont aussi marquants.

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A noter que la délimitation des sous-parties que j'ai indiquée est celle, officielle, d'EMI (bien que sur le CD ou le vinyle, il n'y ait pas la précision des durées). Il existe une autre délimitation, que voici : Father's Shout (00:00 - 03:00) ; Breast Milky (03:01 - 05:22) ; Mother Fore (05:23 - 10:11) ; Funky Dung (10:12 - 15:25) ; Mind Your Throats Please (15:26 - 17:44) ; Remergence (17:45 - 23:40). Je suis, personnellement, plus en faveur de la première délimitation, celle dont j'ai parlé plus haut.

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Verso de pochette

Atom Heart Mother est donc un album spécial, à la fois orchestral et acoustique (la face B est vraiment l'opposé de la première, plus calme, jusque dans la suite finale Alan's Psychedelic Breakfast qui, tout en étant recherchée, ne va vraiment pas aussi loin dans l'expérimentation que le morceau-titre). Pas le disque le plus conseillé pour découvrir Pink Floyd, ça, c'est sûr et certain, mais un album que, tôt ou tard, il vous faudra découvrir, ne serait-ce que pour votre culture. Un disque oppressant (Atom Heart Mother contient des passages flippants, ces choeurs sinistres et ces bruitages insensés sont assez chelous), recherché, complexe, difficile d'accès, mais qui, au bout de quelques écoutes, vous deviendra sans doute indispensable. C'est, en gros, l'album du Floyd à réserver aux vrais fans, et pas aux masses. Un peu comme Lizard et Starless And Bible Black de King Crimson. Un disque culte déjà par rapport à sa pochette plus connue que le contenu, mais aussi par rapport à son contenu, le morceau-titre étant probablement la plus grande oeuvre du Floyd (de leur première période, qui s'achève d'ailleurs ici), tout juste devant A Saucerful Of Secrets. Après Atom Heart Mother, Pink Floyd sortira, en 1971, Meddle, qui contiendra aussi un morceau de 23,30 en une seule face (Echoes, chanté, immense), et sera le début d'une nouvelle ère, plus centrée sur le côté planant, relaxant, aérien, vaporeux de leur musique. Finies, les oppressions, les tensions latentes, cachées sur les albums de la période 1968/1970, le groupe y perdra un peu au change tout en assurant un succès de plus en plus grand. Mais Atom Heart Mother reste, lui, un disque assez dérangeant, limite épuisant. Et fantastique. Mais pas le plus gros succès commercial, public, du groupe. Choisissez votre camp. Moi, c'est fait.

FACE A

Atom Heart Mother

a) Father's Shout

b) Breast Milky

c) Mother Fore

d) Funky Dung

e) Mind Your Throats Please

f) Remergence

FACE B

If

Summer 68

Fat Old Sun

Alan's Psychedelic Breakfast

a) Rise And Shine

b) Sunny Side Up

c) Morning Glory

Oui, tout l'album en un seul clip !!