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Et c'est l'heure de parler du plus sous-estimé des albums de Led Zeppelin. Par cette simpe phrase d'introduction, j'ai déjà quasiment  tout dit, d'ailleurs. Presence, septième album du groupe, sorti en 1976 (le 31 mars), enregistré en novembre et décembre 1975 aux studios Musicland de Munich, RFA (le groupe est parti à l'étranger pour des raisons fiscales, et n'étaient pas les seuls à faire de la sorte : les Stones, notamment, le faisaient), est en effet un disque très sous-estimé et généralement mal aimé. Il sera un gros succès de plus (N°1 des ventes), mais si on compare au succès des précédents albums, il a sans doute été un peu plus lent à démarrer. Pour la quasi-totalité des fans, pour les rock-critics, Presence marque le début de la fin pour le groupe ; à partir de 1976, ça deviendra difficile pour Led Zeppelin ; le punk fait son arrivée, il devient dès lors bon ton de cracher sur les dinosaures du rock tels les Stones, Pink Floyd, les Who, Led Zeppelin... on connaît l'histoire. Mais il y à, derrière Presence, une autre histoire, assez triste sans être réellement tragique, qui fait que l'album est très attachant : en 1975, Robert Plant et sa femme sont victime, sur l'île de Rhôdes en Grèce, d'un grave accident de voiture. Pas de morts, mais Plant a les deux jambes pétées, se retrouve en fauteuil roulant, et sa femme, trauma crânien notamment, est hospitalisée en urgence. Une fois un peu remis, une fois sorti de l'hosto, Plant retrouve le groupe, qui doit, par contrat, enregistrer un nouvel album. A Munich. Plant laisse sa femme, hospitalisée, loin de lui, avec le moral à zéro. Le reste du groupe aussi n'a pas le moral : cet accident ne les a certes pas touchés physiquement, mais ils sont tous amis entre eux, et par amitié, ils souffrent avec lui (plus prosaïquement, l'état de Plant empêche évidemment des concerts pendant un certain temps).

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Au dos de l'album

L'album devait à la base s'appeler Thanksgiving (car enregistré à la période de Thanksgiving), puis Obelisk (allusion à la pochette, représentant une photo d'une famille à l'ancienne assiste à une table, autour d'un objet faisant penser au monolithe de 2001, en version trafiquée ; l'objet a été rajouté sur la photo, ainsi que sur les autres photos situées au dos - photo ci-dessus - et dans la gatefold - ci-dessous). Au final, le concepteur (pour Hipgnosis) de l'artwork proposera Presence à Jimmy Page, car, selon lui, il rôde autour du groupe une sorte de présence invisible, une force, quasiment palpable. Proposition acceptée. Presence, donc. Un disque plus ou moins long (44 minutes pour 7 titres), qui offre une chanson écrite par le groupe en totalité, et six chansons signées de Page et Plant. Et, chose alors inédite pour Led Zeppelin, aucun morceau acoustique (et aucun instrumental, mais là, ce n'est pas la première fois). Mal aimé, Presence est-il un ratage, un bon album (pas grandiose, mais certainement pas raté), ou un chef d'oeuvre méconnu et sous-estimé ? Pour beaucoup de fans, c'est un bon disque, sans plus ; certains pensent qu'il est raté ; je suis, personnellement, emmerdé, au sujet de ce disque. Je l'adore, Presence, mais alors, vraiment. Mais il n'est pas parfait. Il contient deux chansons qui font partie des sommets du groupe, mais aussi deux chansons tout simplement imbitables, des nullités absolues, intersidérales : Candy Store Rock et Hots On For Nowhere. La première est une sorte de pastiche (ça ne peut être que ça) d'une chanson rock'n'roll/rockabilly à la Elvis Presley/Buddy Holly, interprétée par un Plant risible (ses Oh baby-baby sont pitoyables, sa voix, mon Dieu...), et le pire, c'est qu'elle sortira en single avec Royal Orleans en face B (le pire single de l'histoire du groupe, devant le pourtant gratiné D'Yer Mak'er/The Crunge de 1973). 4 minutes pitoyables. Et Hots On For Nowhere, qui la suit, 4,45 minutes, est interprétée avec légèreté, joie de vivre, mais est beaucoup trop longue, elle n'offre que peu de choses, et on s'emmerde très vite. Ca fait quasiment 9 minutes catastrophiques sur l'album.

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Intérieur de pochette

En revanche, le reste de l'album n'est absolument pas de ce niveau calamiteux. Si Royal Orleans, le morceau le plus court (3 minutes), est mineur et assez dispensable, il est, quand même, sympathique, amusant. La chanson, certes répétitive (le riff, à la longue, est un peu usant, surtout que Page en use et abuse), parle de la mésaventure d'un membre du groupe, John Paul Jones si je ne m'abuse, qui, dans un bar de la Nouvelle-Orléans, aurait dragué une fille qui se serait avérée être un travelo (She better not talk like Barry White) ! Cette chanson achevant la face A n'est clairement pas une réussite, mais elle est nettement meilleure que Candy Store Rock et Hots On For Nowhere, et je pense donc qu'il ne faut pas la placer dans les ratages de Presence. On a donc, pour le moment, 9 minutes (à peu près, un petit peu moins) de nullité et 3 minutes sympa mais pas transcendantes. Ah mais, c'est que je tiens des comptes, moi. Ensuite, on a deux chansons franchement excellentes, toutes deux de 6,30 minutes, qui font assurément partie du meilleur de l'album : For Your Life et Nobody's Fault But Mine. La première est un hard-rock tenace (malgré un rythme volontairement pataud, un peu boogie parfois) qui aborde le thème de la came et des addictions avec une mauvaise foi incroyable : la chanson, en gros, dit ne touchez pas à ça, mais le groupe ne se gênait pas pour le faire ! Une chanson vraiment imparable et au riff assez efficace. Plant en forme malgré son état physique qui le faisait chanter au pire dans un fauteuil, au mieux debout avec des béquilles (et une minerve aussi, probablement), immobile. Nobody's Fault But Mine, qui ouvrait la face B, est un blues-rock imparable qui n'aurait probablement pas dépareillé sur n'importe lequel des deux premiers opus du groupe. OK, les ah-ah-ah-ah-ah-aaaaaah ah-ah-ah-ah-ah-aaaaaaah de Plant sont un peu usants, mais c'est quantité négligeable. Dans l'ensemble, ce morceau que le groupe jouera par la suite en live est terrible. Nouveau bilan provisoire pour Presence : quasiment 9 minutes nullissimes, 3 minutes agréables et correctes, 13 minutes remarquables. La balance, déjà, pèse dans le positif. Et ce n'est pas fini du tout !

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Car il reste à aborder le cas particulier de deux morceaux. Deux morceaux quasiment aussi longs chacun (10,20 minutes et 9,30 minutes), et tous deux immenses. D'abord, on va commencer par...le plus court des deux. C'est le morceau qui achève l'album, il s'appelle Tea For One, et c'est un blues-rock terminal écrit par un Plant dans un état moral proche de zéro, et même en-dessous de zéro. Sa femme lui manque, il est en fauteuil, usé, fatigué, esseulé... Il écrit ce texte sensationnel (How come twenty-four hours sometimes baby seems to slip into days ? : 'comment 24 heures peuvent-elles parfois, bébé, sembler durer des jours ?') dans lequel il pleure sa solitude. Du pur blues. OK, c'est vrai que, musicalement parlant, Tea For One (allusion triste à la fameuse ritournelle Tea For Two) fait plus que fortement ressembler à une ancienne chanson du groupe, Since I've Been Loving You de 1970 (Led Zeppelin III). Page a eu la main lourde, ce morceau étant tout simplement, et il le reconnaîtra, de l'autoplagiat, le seul et unique cas d'autoplagiat chez Led Zeppelin...d'ailleurs, Tea For One, pour la peine, ne sera jamais joué live. Mais que le morceau soit plagié sur une ancienne chanson bluesy du groupe ne l'empêche pas d'être sublime. Et le morceau est, surtout, d'une tristesse insondable : la voix de Plant, le solo final, les riffs, tout transpire la solitude, la détresse sentimentale, la douleur, les larmes... Ca faisait depuis 1971 et When The Levee Breaks qu'un album du groupe ne s'était pas achevé aussi d'une manière aussi grandiose. Ca ne se reproduira plus par la suite. 9,30 minutes imparables, magistrales. Sous-estimées, aussi. Et il reste l'autre morceau, 10,20 minutes, deuxième morceau de Led Zeppelin à atteindre la dizaine de minutes après In My Time Of Dying (de l'album précédent) : Achilles Last Stand. Ce morceau, lui, ouvre l'album. Et là, je vais être clair : jamais un album de Led Zeppelin ne s'était jusque là ouvert sur un morceau aussi puissant, immense, grandiose. Meilleur que Whole Lotta Love, Black Dog, Immigrant Song, The Song Remains The Same ! Meilleur surtout que Custard Pie (album précédent). Achilles Last Stand, morceau de Led Zep contenant le plus d'overdubs (il faudra une nuit à Pagey pour tout assembler !), est leur deuxième meilleure chanson derrière Stairway To Heaven. Rien que ça. Un solo de guitare époustouflant, virevoltant, des ruades de batterie ultrapuissantes, un Plant en grande forme malgré son état, des paroles cryptiques (de quoi parle la chanson, personne ne le sait vraiment, c'est la chanson la plus mystérieuse du groupe), une durée idéale... Perfection absolue. Nouveau et dernier bilan : quasiment neuf minutes nullissimes, 3 minutes très sympa mais mineures, et, si on additionne les quatre morceaux restants, quasiment 33 minutes remarquables, voire même grandioses. Alors, Presence, toujours un mauvais album, selon vous ?

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Vous en connaissez beaucoup, vous, des albums qui se paient le luxe de s'ouvrir sur un morceau de la trempe d'Achilles Last Stand, de se poursuivre avec un heavy-rock efficace comme For Your Life, puis, après une petite incartade rigolote (Royal Orleans), d'offrir un blues efficace (Nobody's Fault But Mine) et qui, après deux carnages (c'est le mot, hélas), se paie un autre luxe, celui de se finir en apothéose avec un blues à vous foutre à genoux (Tea For One) ? Oui, Presence renferme deux des pires merdes enregistrées par le groupe. Mais il offre aussi la deuxième meilleure chanson du groupe, et deux de leurs plus grands blues. Il offre, quand même, plus de réussites que de ratages. Et sa petite histoire (enregistré dans la douleur, physique et morale pour Plant, morale pour le reste du groupe) le rend assez attachant. C'est l'album préféré de Page, parmi ceux du groupe. Sans doute à cause de ce contexte difficile, de ce son d'album assez barbare, à vif, sans aucun intermède acoustique pour reposer les machines. Tout est plugged, violent, sec, sans douceur, sans répit. Presence est le plus hard des albums de Led Zeppelin, le plus sombre aussi. C'est également, là on peut le dire, le dernier chef d'oeuvre du groupe, car la suite sera, il faut le dire, moins glorieuse. Album sous-estimé, je l'ai dit plus haut, encore plus sous-estimé que In Through The Out Door, leur album studio suivant (1979), mais ça, j'en reparlerai demain, car entre ces deux albums studio, le groupe sortira un live, la même année que Presence (et ça, ça sera tout à l'heure).

FACE A

Achilles Last Stand

For Your Life

Royal Orleans

FACE B

Nobody's Fault But Mine

Candy Store Rock

Hots On For Nowhere

Tea For One