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En 1969, Barbet Schroeder, réalisateur franco-suisse, sort More, un film choc, brutal, sans concessions et admirable, à moitié inspiré par sa vie (ou plutôt, par l'histoire de la vie d'un de ses amis, qui a fini comme le héros du film, et au même endroit, de plus), et qui raconte, en gros, l'histoire d'un jeune Allemand, Stefan, qui, ses études finies, décide de parcourir l'Europe et, à Paris, fait la connaissance d'une jeune Américaine, Estelle, qui l'initie aux drogues. Tous deux partent pour le paradis des drogués, Ibiza, sublime île de l'archipel espagnol des Baléares, qui était, alors, le lieu de résidence privilégié des hippies et camés en Europe. Leur histoire d'amour sera autodestructrice, rythmée par l'héroïne... Le film, qui sera interdit aux moins de 18 ans à sa sortie et verra un de ses passages se faire censurer (dans la scène où Stefan et Estelle se préparent une sorte de décoction droguée, ils énumèrent les différents ingrédients ; dans cette scène, le son a été effacé, à une reprise, par censure, afin que le spectateur n'ait pas la totalité de la recette). De plus, le film aurait duré dans les 4 heures à la base, mais ne dure plus que 2 heures après que Schroeder en ait coupé la moitié, sa société de production trouvant le film trop long. Le film, culte, magistral, est rythmé par une bande-son tout aussi magistrale, signée Pink Floyd, et que voici, car l'album est sorti la même année que le film. Music From The Film 'More', ou bien Soundtrack From The Film 'More', ou bien encore 'More' Soundtrack. Ou More, tout court. 45 minutes (pour 13 titres) vraiment sensationnelles, qui constituent le troisième album du groupe et le premier depuis le départ de Syd Barrett.

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Affiche du film

L'album a été enregistré aux studios Pye de Londres, en décembre 1968 (et est sorti le 27 juillet 1969 dans les bacs). Le groupe a composé les morceaux en regardant la version quasi-définitive du film, et a enregistré le résultat en une semaine. Il a fallu, rendez-vous bien compte de l'effort, 8 jours seulement pour que l'album soit fait, de la composition à l'enregistrement. Pas 8 jours pour enregistrer, ou 8 jours pour composer, non ; 8 jours pour tout le processus. Quelqu'un n'ayant jamais écoute l'album de sa vie et découvrant à quel point il fut enregistré rapidement se sentira sans doute perplexe, persuadé qu'un album fait aussi vite ne peut être que bâclé. Hé bien non, More Soundtrack est une réussite quasi parfaite (sur les 13 titres, un seul est mauvais, A Spanish Piece, mais ce morceau très hispanisant dans l'âme ne dure qu'une petite minute tout rond, alors, ce n'est vraiment pas grave du tout). Barbet Schroeder, constatant la puissance de la musique composée par le Floyd, sera obligé d'en baisser le son dans le film, car sa puissance, son efficacité, tuait littéralement certaines scènes, transformant alors ces scènes en de vulgaires clips pour la musique d'accompagnement. Notons que si tous les 13 morceaux apparaissent dans le film, beaucoup n'y apparaissent pas en totalité (on a aussi un ou deux morceaux, dans le film, qui ne sont pas sur l'album : Seabirds et Hollywood. J'ignore où écouter ces deux titres ailleurs que dans le film (l'un des deux est entendu dans la scène de la soirée hippie parisienne ; quant à l'autre, je ne me souviens plus dans quelle scène on l'entend). On a aussi une chanson présente, sur l'album, dans une version légèrement différente (paroles un peu différentes, chant différent, mais de Gilmour dans les deux versions) : Cymbaline. Plus sombre dans la version album. Enfin, l'ordre des morceaux, sur l'album, n'est pas celui de leur apparition dans le film, excepté le dernier titre, Dramatic Theme, qui est, lui, le dernier à apparaître dans le film !

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More Soundtrack offre à la fois des instrumentaux et des chansons. On a précisément six chansons et, donc, sept instrumentaux (A Spanish Piece, qui contient des bribes de texte en anglo-espagnol, est considéré comme un instrumental). Répartis sur l'ensemble de l'album il n'y à pas une face chantée et une qui ne l'est pas. Notons cependant que la face B est quasi exclusivement instrumentale, exception faite d'Ibiza Bar (qui, dans le film, apparaît bel et bien dans une scène de bar, mais à Paris, et pas à Ibiza !), un des morceaux les moins remarquables de l'album d'ailleurs, car trop ressemblant avec The Nile Song de la face A (qui sortira en single). Les deux morceaux sont très rock, même heavy, surtout The Nile Song, qui est, en fait, limite grunge dans l'âme. Bien teigneux (Gilmour qui hurle, guitare saturée). Ibiza Bar est du même ordre, en plus 'calme', dans un sens, plus 'mou', mais tout de même très bon. Les autres chansons sont également fantastiques (Ibiza Bar est la moins remarquable), comme l'acoustique Green Is The Colour (une pure merveille bucolique qui donne envie de courir dans les champs), le très lent Crying Song interprété par Waters (j'ai mis un peu de temps à l'aimer, celle-là, mais la guitare, dessus, est fantastique), et on a surtout deux putain de classiques, à savoir Cirrus Minor et Cymbaline. La première ouvre l'album, avec d'abord des chants d'oiseaux, très bucolique, reposant, et puis, une guitare acoustique se fait entendre, brièvement, et là, la voix de Gilmour (j'ai longtemps cru que c'était Waters, faut dire que ce n'est pas évident, sur ce titre) déboule : In a churchyard by the river, lazing on the haze of midday, laughing in the grasses and the graves...Cirrus Minor est un morceau envoûtant, un peu sinistre (c'est volontairement lent, morne, la voix de Gilmour est basse, lente), très gothique, ce que renforce le long solo final d'orgue, absolument magistral, et qui reste longtemps en mémoire après l'écoute de l'album. Cymbaline est une chanson très oppressante, psychédélique, également interprétée par Gilmour, une chanson d'apparence très calme, mais se finissant en une apothéose psychédélique (orgue de Wright, encore une fois sensationnel) qui rend le morceau totalement enivrant.

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Verso de pochette vinyle

Le reste de l'album, donc, est instrumental. On a d'ailleurs un peu de tout, de ce côté-là aussi : A Spanish Piece, donc, dont j'ai déjà parlé (Gilmour en dira tout guitariste digne de ce nom sait faire ce genre de merdes espagnoles). Party Sequence, autre morceau de 1 minute, achevant la face A, constitué de percussions et d'une partition de flûte (jouée par Judy, femme du batteur Nick Mason, qui a aussi joué de la flûte sur The Grand Vizier's Garden Party, sur Ummagumma), morceau sympa mais sans grande utilité, agréable, cependant. Main Theme, morceau ouvrant le film et qui aurait été parfait en ouverture d'album (disons que ça aurait été logique, aussi), morceau à la fois totalement strange et très maîtrisé, oppressant comme il faut. More Blues est un blues, à la sauce floydienne, c'est étonnant et franchement bon. Dramatic Theme est un morceau rempli de reverb (le final), une sorte de More Blues bis repetita, très bon, et même remarquable ; on notera juste que quand on l'entend, ça ne sonne pas forcément dramatique, mais plutôt 'plein de suspense' ! On a aussi Up The Khyber, composition de Mason et Wright, constituée d'un solo de piano free agrémenté d'un jeu de batterie syncopé ; le titre du morceau est une allusion à la Passe de Khyber, dans les montagnes afghanes, lieu de transit, frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan ; les passeurs de drogue, notamment, utiliseront cette passe pour leurs trafics. Vu le sujet du film (la came), ça semble une allusion subtile et originale ! Enfin, Quicksilver ('vif argent', 'mercure'), morceau le plus long avec 7,10 minutes, composition de Wright, quasi silencieuse (un orgue très distant, vaporeux) et, autant le dire, très oppressante. On sent une tension qui jamais ne se relâche.

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Mais comme je l'ai dit en abordant dernièrement A Saucerful Of Secrets lors d'une deuxième chronique (comme pour cet article), toute la période 1968/1970 du Floyd est pleine de violence latente, de folie cachée, d'oppression, de peurs, de tensions. Leur musique était, alors, très centrée sur la tension, qui n'explose quasiment jamais (pas sur ce disque, en tout cas). C'est sans doute pour ça que cette période est ma préférée absolue du groupe. Et cet album de musique de film, un de mes préférés de cette période. Et du groupe en totalité. Et du rock, en totalité, hé oui ! Quant au film, c'est un de mes films de chevet, tout simplement, et quiconque le verra n'aura vraiment pas envie de toucher au drogues, tant le message est clair. L'album, lui, est une des plus grandes bandes-son de film, tout simplement.

FACE A

Cirrus Minor

The Nile Song

Crying Song

Up The Khyber

Green Is The Colour

Cymbaline

Party Sequence

FACE B

Main Theme

Ibiza Bar

More Blues

Quicksilver

A Spanish Piece

Dramatic Theme

Tout l'album en un seul clip !