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 Deuxième album de Pink Floyd, A Saucerful Of Secrets est une pièce quasiment unique dans la discographie du groupe, comme l'était déjà le précédent album, The Piper At The Gates Of Dawn (1967). Le premier album est une pièce unique car l'unique album entièrement enregistré avec Syd Barrett (chant, guitare, abus de drogues, composition), et possède une atmosphère nursery rhyme allumée inégalée et inégalable. Le deuxième, sorti en 1968, l'album studio le plus court du groupe (39 minutes, 7 titres) et celui qui, aussi, hélas, souffre de la production la moins réussie (si on met de côté le disque live d'Ummagumma), est unique car c'est le seul album fait par une formation de cinq membres. Le Floyd, avant et après ça, sera toujours un quatuor, sauf sur les deux avant-derniers albums studio. Oui, sur ce disque, et comme le prouve la photo d'époque (située dans le livret CD) ci-dessous, le Floyd était au nombre de cinq : Barrett était encore là (plus pour longtemps), et David Gilmour vient d'arriver pour le remplacer. Et, bien entendu, Roger Waters, Rick Wright et Nick Mason sont là. Barrett, lui, comme je l'ai dit, sera lourdé très peu de temps après, et il ne chante, ici, que sur un seul titre, le dernier et le plus court (3 minutes), Jugband Blues, dans lequel on sent bien qu'il était totalement en perdition. Il joue sur d'autres titres, brièvement (sur Remember A Day, sur Set The Controls For The Heart Of The Sun aussi), mais, clairement, n'est plus dans le groupe qu'en tant que coquille humaine creuse.

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L'album est radicalement différent du précédent et premier opus. A Saucerful Of Secrets, en fait, pose clairement les bases du futur son floydien. On peut vraiment parler de space-rock, ici, de rock planant, même si l'atmosphère de l'album est en fait plus oppressante, lourde, que planante. Il se dégage de l'album un parfum de violence latente et de folie contenue, une atmosphère lourde, prenante, quasiment palpable, accentuée par la production un peu faiblarde (ça en ajoute au charme de l'album, quelque part). Cette atmosphère oppressante sera encore de la partie sur les albums suivants jusqu'à Atom Heart Mother (1970) inclus, puis, disparaîtra, et avec elle, la première période (pour moi la meilleure, en tout cas, de loin ma préférée) du groupe. Ce côté oppressant est présent sur quasiment tous les titres, sauf, en fait, trois : Corporal Clegg, qui est une fantaisie assez drôle mais un peu mineure, interprétée par Waters avec des contrepoints de Nick Mason (la voix nasillarde et amusante dans les couplets, prononçant des lignes telles que He won it in the war, in 1944 ou In orange, red and blue, he found it in the zoo) et des soli de kazoo signés Gilmour ; et les deux chansons écrites et interprétées par Wright, à savoir Remember A Day et See-Saw. La première est une des rares chansons de l'album sur lesquelles joue Barrett : il tient, ici, la guitare acoustique, tandis que Gilmour tient l'électrique (chose rarissime : les deux guitaristes cohabitent sur ce morceau). Une chanson mémorable sur l'enfance, la mémoire, les souvenirs, une chanson pleine de spleen, de mélancolie, de nostalgie... Wright l'interprète avec talent. Son piano est cristallin. See-Saw, remplie de cuivres, est une très belle chanson aussi, également assez nostalgique, mais un peu sombre aussi, dans un sens. Je l'aime énormément aussi, elle a un petit côté kitsch (les cuivres, les choeurs) qui me plaît bien, mais ce n'est pas le sommet de l'album. Ce n'est pas non plus la chanson la moins marquante de l'album, car c'est Corporal Clegg, clairement, qui est la moins aboutie des sept.

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Le reste de l'album est oppressant, sombre, plein de cette violence latente, n'attendant quele bon moment pour exploser. Ce qui n'arrive que très peu souvent, ici. Let There Be More Light, dont le riff de basse sera repris, en version électrorock, par Placebo pour leur Taste In Men (sur Black Market Music), est une chanson mémorable parlant de l'arrivée d'un vaisseau spatial sur un champ anglais. Solo de guitare (de Gilmour) assez impressionnant en final, solo à moitié ruiné, hélas, par la production faiblarde qui fait que l'album sonne plus ancien encore que de 1968 (disons que là où certains albums à venir du Floyd ne sonnent pas de leur époque - Wish You Were Here pourrait avoir été enregistré en 2011 quand on l'écoute -, A Saucerful Of Secrets, lui, est marqué par 1968 à cause de ce son un peu étouffé). Le chant de Waters est excellent, l'ambiance est prenante, palpable, intense. Set The Controls For The Heart Of The Sun est un morceau faisant partie des plus légendaires du groupe, et un des chevaux de bataille de leur répertoire scénique de l'époque 1968/1973 (et même un peu après, sans doute), un morceau sans doute puisé dans le I-Ching (recueil de philosophie et de poésie chinoise qui était un des livres de chevet de Barrett, mais c'est Waters qui a signé le morceau), empli d'une atmosphère planante, reposante, mais aussi un peu oppressante quand même. On sent une tension, qui ne demande qu'à exploser, mais qui tiendra bon, tout du long des 5,30 minutes (qui deviendront facilement 9 en live) du morceau, interprété par Waters (de toute façon, excepté le morceau de Barrett et les deux de Wright, Waters chante tout, ici). En parlant de Barrett, Jugband Blues, chanson acoustique faisant intervenir pour la deuxième fois sur l'album (après Corporal Clegg) une fanfare de l'Armée du Salut, est une réussite bien timbrée qui prouve que Barrett était, mentalement, loin. And I'm wondering who could be writing this song... Voix morne, paroles intriguantes, musique à la fois acoustique et pleine de cuivres dissonnants et space, ce morceau, qui achève l'album, est une merveille, mais il laisse un goût amer, aussi (on sent le gâchis, concernant Barrett, qui est devenu fou et ingérable à cause du LSD), et est même un peu flippant (la musique qui s'interrompt brutalement, vers la fin). L'ère Barrett est alors, on le sait, on le sent, finie.

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Verso de pochette

Il reste un morceau à aborder, et non des moindres, car c'est le morceau-titre, A Saucerful Of Secrets, instrumental long de quasiment 12 minutes. Un morceau intense qui, lui aussi, sera un classique du groupe, en live et en général. Le morceau, qui à lui seul résume toute la deuxième période du groupe (1968/1970, car le premier album, The Piper At The Gates Of Dawn de 1967, est à lui tout seul une période du groupe), est divisé en quatre sous-parties, toutes réunies sur la même plage audio (il n'est, nulle part, fait mention, sur la pochette ou dans le livret, de ces quatre sous-parties). La première s'appelle Something Else (comme la chanson d'Eddie Cochran, mais ça n'a évidemment rien à voir) et est constituée d'une section d'orgue, assez calme, mais virant lentement mais sûrement, durant quasiment 4 minutes, en un crescendo assez intense et oppressant, avec quelques coups de cymbales pour agrémenter le tout. A 4 minutes, la deuxième partie commence, elle s'appelle Syncopated Pandemonium, et là, c'est la part belle à la folie pure : cymbales en folie, batterie bien marquée, et des bruits de distorsion de guitare (de Gilmour), le tout, pendant environ 3 minutes ; à 7,05 minutes environ, la troisième partie, relativement courte (elle dure 1,30 minute), appelée Storm Signal, commence. Elle fait la part belle à un solo d'orgue relaxant de Wright, avec quelques effets sonores (peu avant la fin de cette sous-partie, vers 8,30 minutes, on entend un bruit assez étendu, comme un gémissement, que je trouve sublime). A 8,40 minutes et jusqu'à la fin (11,50 minutes), la dernière partie, Celestial Voices, se fait entendre, en conclusion : toujours cet orgue intense, quasiment religieux ici, de Wright, avec la basse de Waters, un mellotron, aussi, et des choeurs sans paroles (des vocalises) sublimissimes de Wright et Gilmour, qui filent le frisson et s'accordent parfaitement à l'ensemble ; en live (voir Ummagumma), ça sera Gilmour seul, essentiellement, et ça ne sera plus des vocalises quasiment murmurées, mais carrément braillées ; pas pareil, beau aussi, mais moins subtil et envoûtant qu'ici. Le morceau s'achève en apothéose et on ressent alors un frisson le long du corps, frisson qui, de toute façon, a commencé à se faire sentir dès les premières secondes d'A Saucerful Of Secrets. Cet instrumental-fleuve est, selon moi, le sommet de la période 1967/1970 (autant inclure le premier album dedans, quand même) du groupe, et un des sommets de leur carrière entière.

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Et l'album, excepté sa prise de son un peu moyenne et un Corporal Clegg amusant mais mineur, est une réussite totale.La suite aussi sera immense (More Soundtrack, Ummagumma, Atom Heart Mother, Meddle aussi, et la suite, tout en étant différent, changement d'univers, de style, d'orientation), et dans l'ensemble, je le dis sans hésitation, A Saucerful Of Secrets est, avec les trois albums suivants (les trois premiers que je viens de citer), mon grand préféré absolu du groupe, qui est un de mes groupes de chevet. Un disque que j'ai l'impression d'être quasiment le seul à aimer vraiment, tant il semble sous-estimé, même un peu oublié (comme More Soundtrack, d'ailleurs). Je sais que je ne suis pas le seul à adorer ce deuxième opus floydien, mais il est vrai, aussi, que ce disque est nettement moins souvent abordé, cité, que The Dark Side Of The Moon, The Wall, albums qui, tout en étant excellents, surtout le premier, sont quand même surestimés et sont un peu l'arbre cachant la forêt floydienne. Sans cet album, pas de The Dark Side Of The Moon, de Meddle, de Wish You Were Here (un de mes albums de chevet), car pas mal du son Pink Floyd est là, dans ces 39 minutes ! Dire donc de A Saucerful Of Secrets qu'il est immense et important est être encore loin de la vérité. En fait, il est crucial, tout simplement.

FACE A

Let There Be More Light

Remember A Day

Set The Controls For The Heart Of The Sun

Corporal Clegg

FACE B

A Saucerful Of Secrets

See-Saw

Jugband Blues

Attention, tout l'album en un seul clip !!