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Brian Eno n'avait plus rien à prouver, en 1977, quand il publia son cinquième album solo : outre la réussite complète de ses précédents opus (enfin, exception faite d'un Discreet Music quelque peu inégal), il réussit aussi, depuis son départ de Roxy Music en 1973, à prouver qu'il était un vrai catalyseur, collaborant aussi bien avec Robert Fripp (pour deux albums étonnants d'ambiant) que Genesis (via The Lamb Lies Down On Broadway, sur lequel il participe en enossifiant, selon les crédits de pochette, le son de l'album), sans oublier bien entendu Nico, John Cale, Phil Manzanera et David Bowie. 1977 est l'année de sortie des deux premiers opus de la désormais cultissimement culte 'trilogie berlinoise' (sans doute appelée ainsi parce que seul le deuxième volet a été fait à Berlin, pour les deux autres ce fut respectivement Hérouville et Montreux), à savoir Low et "Heroes". Entre les deux, est sorti ce disque à la pochette noir et blanc m'ayant toujours furieusement fait penser à celle du Alertez Les Bébés ! de Jacques Higelin sorti l'année précédente. Ce cinquième opus solo d'Eno, désormais crédité avec son prénom, dure 39 minutes, ce qui est frustrant, et contient 10 titres. Enregistré en Angleterre avec une foule de grands musiciens, il s'appelle Before And After Science, et ce disque sera, quelque part, la fin d'une époque pour le non-musicien de génie : la suite de sa carrière sera, en effet, placée sous le signe de l'ambient, et de la production pour d'autres artistes (Talking Heads, Devo, Bowie, U2, Coldplay...). Comme je l'ai dit, la liste des musiciens ayant oeuvré à ce disque est assez impressionnante, et varie selon les morceaux (tout est détaillé sur la pochette) : Paul Rudolph, Percy Jones, Phil Collins, Robert Fripp, Rhett Davies, Brian Turrington, Jaki Liebezeit (de Can), Phil Manzanera, Dave Mattacks, Bill MacCormick, Fred Frith et, le temps d'un morceau (By This River), le duo d'ambient allemand Cluster, avec qui Eno fera deux albums entiers en 1977 (Cluster & Eno) et 1978 (After The Heat, crédité à Eno Moebius Roedelius, Möbi Moebius et Achim Roedelius étant les noms des deux membres de Cluster). Deux albums dont je parlerai ici très bientôt, et qui sont remarquables (ils clôtureront le cycle Eno, par ailleurs).

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Verso de pochette vinyle (pour la réédition 2017, les images sont en noir & blanc...)

Cet album produit par Eno et Rhett Davies, publié à l'époque avec quatre reproductions colorées en pastel de dessins de Peter Schmidt (ce qui fait qu'au dos de pochette, on avait la distinction 14 Pictures, pour les 10 titres et les 4 images qui, hélas, n'ont pas été reproduites dans la réédition vinyle, et il est difficile de dénicher un vinyle d'époque avec ces quatre reproductions dedans) possède un titre qui fleure bon le concept. Sans aller jusque là, on peut cependant s'amuser à surnommer les deux faces de l'album 'before' et 'after', tant elles sont distinctes l'une de l'autre. La première est par ailleurs très courte (dans les 16 minutes !) tandis que la seconde totalise 23 minutes, une sacrée différence qui ne rend pas l'album inégal, mais un tantinet frustrant : si la seconde face est sublimissime, la première est tellement jubilatoire qu'on aurait aimé 5 ou 6 minutes de plus ; non seulement la durée de l'album aurait été amplifiée, mais la différence de timing entre les deux faces aurait été moindre. Cette première face, essentiellement chantée (seulement un instrumental, Energy Fools The Magician, morceau de 2 minutes et des poussières), est très rock, et nous rappelle parfois aux grands moments de Here Come The Warm Jets. No One Receiving, avec sa structure étrange (la batterie est proéminente par rapport à la guitare, le rythme est syncopé et il y à une sorte de souffle/crépitement qui vient parasiter l'ensemble, de manière probablement volontaire car après tout Eno aime les expérimentations. Il se peut aussi que ça soit un défaut de mastering, mais compte tenu que l'album vient d'être réédité en remastérisé et que ça sonne toujours ainsi (alors que des défauts de ce genre peuvent être corrigés), je ne pense pas que ça soit un problème, mais c'est bien volontaire. Backwater, qui suit, est sautillant, léger, avec les claviers qui sonnent comme un orchestre de cuivre, et Kurt's Rejoinder fait intervenir, sur un rythme chaloupé (la basse est immense, ici), un sample de la voix de l'artiste allemand Kurt Schwitters déclamant Ursonate, un extrait sonore datant des années 30. Arrive ensuite le court instrumental que j'ai cité un peu plus haut, puis, en guise de final de la face 'before', un morceau ultra rock, quasiment punk quand on y réfléchit bien (et 1977 est l'année punk par excellence), King's Lead Hat, morceau dont le titre est l'anagramme de Talking Heads, groupe de rock américain qu'Eno produira de 1978 à 1980, et dont 1977 est l'année de sortie du premier album. Jubilatoire.

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Une des quatre images qui étaient glissées dans la pochette du vinyle original

La face 'after', elle, est totalement différente : elle prend son temps (déjà, elle en prend plus que la première, rappelez-vous, elle dure 7 minutes de plus !), est totalement ambient dans l'âme, et sur ses 5 titres, dont un est instrumental. On commence avec Here He Comes, presque 6 minutes de douceur aérienne sur laquelle la voix d'Eno, calme et atone, fait des merveilles. Lors de mes premières écoutes de l'album, j'étais assez critique avec ce morceau, le trouvant trop long, mais je ne pense plus du tout pareil aujourd'hui ; au contraire, je trouve que tout l'album passe vite, trop vite, et ce morceau ne fait pas exception. Le morceau suivant, Julie With..., 6,20 minutes (le morceau le plus long), est une chanson au message ambigu : selon certaines personnes, elles parleraient d'un homme venant de tuer (ou s'apprêtant à tuer) une jeune femme du nom de Julie, qui se trouve sur un bateau à ses côtés, en pleine mer. On serait donc dans la tête d'un (futur) tueur. Ou alors la chanson parle de deux personnes perdues sur un bateau au milieu de l'immensité aquatique, c'est selon. Eno n'a jamais rien dit, et les paroles sont suffisamment ambigues pour qu'on s'imagine tout. Musicalement, ce morceau est le sommet de l'album, une splendeur mélancolique d'une lenteur hypnotique et aux claviers cristallins. By This River, qui suit, morceau fait avec Cluster (et assez proche de ce que l'on entendra sur le Cluster & Eno de 1977), est une petite douceur mélancolique à base de piano. Difficile de ne pas frissonner devant tant de beauté. Through Hollow Lands (To Harold Budd) est l'instrumental de la face, morceau dédié à un musicien contemporain avec qui Eno collaborera par la suite. Assez sombre et même pesant (mais néanmoins magnifique), il cède la place au final, Spider And I, vraie merveille chantée par un Eno en état de grâce et dont la voix n'a jamais aussi bien ressemblé à celle de Roger Waters. C'est la conclusion parfaite d'un album majeur et aussi la conclusion d'un pan entier de la discographie d'Eno, qui fera dès l'année suivante (ou cette même année, via sa première collaboration, entièrement instrumentale, avec Cluster), un revirement dans l'ambient, via des albums tels que Ambient 1 : Music For Airports, Music For Films ou Ambient 2 : The Plateaux Of Mirrors. Une suite de carrière sporadique (il pensera stopper sa carrière personnelle pour se consacrer à la production, et alternera les deux) et loin d'être inintéressante, mais personnellement, j'ai cessé d'adorer Eno (pour juste aimer) après le deuxième opus de sa collaboration avec Cluster. Et quant à ce Before And After Science, c'est une claque monumentale qui, selon certaines personnes, est le sommet de sa carrière.

FACE A

No One Receiving

Backwater

Kurt's Rejoinder

Energy Fools The Magician

King's Lead Hat

FACE B

Here He Comes

Julie With...

By This River

Through Hollow Lands (For Harold Budd)

Spider And I