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Ca faisait longtemps qu'on n'avait pas parlé de Bob Dylan ici, suffisamment pour que la nécessité de réaborder un de ses albums, et incontestablement mon préféré de lui, fasse loi. Dylan, c'est un des artistes sans lesquels je ne pourrais, probablement vivre normalement. On ne saurait suffisamment dire à quel point ce chanteur, cet auteur-compositeur, est important, et quand il a reçu le Prix Nobel de littérature pour son oeuvre, en 2016, je n'ai pu qu'applaudir, malgré le Sub-30 Steakhouse que je tenais alors dans les mains. Car non seulement ça faisait de lui le premier musicien, auteur de chansons, à recevoir cette distiction, mais en plus, c'est amplement mérité. Il y à, tout de même, des albums de Bob Dylan que je n'aime pas. Je ne suis pas fan du tout de son tout premier album, un de ses plus faibles. La période chrétienne (1979/1982) ne me plaît pas, sauf Slow Train Coming (1979) et un ou deux titres de Saved (1980). Entre 1983 et 1997, il n'y à que trois albums que j'aime : Infidels (1983), Oh Mercy (1989) et Time Out Of Mind (1997). Puis, j'aime énormément Modern Times (2006) et Tempest (2012). Le dernier album que j'ai abordé de lui, dernier album sorti je veux dire, c'est Shadows In The Night, en 2015, qui m'a tellement déçu, écoeuré même, que je n'ai pas acheté les deux suivants (Fallen Angels en 2016, et le triple Triplicate en 2017), constitués, comme l'album de 2015, de reprises de chansons du Great American Songbook, des vieilles chansons, qui plus est, à la sauce ancienne (comme le Sentimental Journey de Ringo). Si Dylan, 79 ans en mai prochain, ressort un jour un disque de chansons folk originales, je l'achèterai. S'il persévère dans sa mélasse de disques de reprises, ça sera sans moi. Mais bon, je suis dylanophile tout de même, et j'adore tout ce qu'il a fait de son deuxième album à Slow Train Coming, enfin, l'album Dylan de 1973 excepté (mais je dois être un peu maso sur les bords : je le passe souvent, l'air de dire est-ce que je vais continuer de le trouver aussi merdique ? et la réponse est toujours oui, d'ailleurs), soit 16 ans de discographie. Cet album-ci, Desire, Dylan l'a sorti en 1976, en tout début d'année (l'album est d'ailleurs parfois considéré comme sorti en 1975), et enregistré entre juillet et octobre 1975. Dylan interprètera des chansons de ce disque en live un peu avant qu'il ne sorte. 

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Verso de pochette vinyle

Où en est Dylan à l'époque ? Petit et rapide (enfin, je l'espère) retour en arrière, on arrive à 1970 (ah oui, pour un retour en arrière, c'est un beau retour en arrière !). Dylan en a marre qu'on le prenne pour un 'prophète' folk, et sort Self Portrait, double album essentiellement constitué de reprises, un disque assez bâtard et étrange, en partie gâché (et apparemment, volontairement), qui sera mal reçu, et que Dylan a fait l'air de dire vous me considérez toujours comme un prophète, maintenant ? Puis, la même année, New Morning fait un petit peu remonter la pente. Mais mis à part un single (produit par Leon Russell) en 1971, Watching The River Flow, et une participation au Concert For Bangladesh la même année, Dylan se fera 'oublier' jusqu'en 1973. Cette année, il joue dans un film de Peckinpah (un petit rôle, mais intéressant), Pat Garrett & Billy The Kid, et en fait la bande originale (tu te rappelles Knocking On Heaven's Door ? Ben tiens, je penses bien, que tu t'en rappelles !). La même année, il quitte Columbia pour signer sur Asylum Records. En représailles, Columbia sort l'album Dylan, jamais officiellement sorti en CD, constitué de chutes de studio des sessions 1970, et qui est infâme à mort (il l'est vraiment à ce point-là. Si.). Dylan, chez Asylum, enregistre le sensationnel Planet Waves avec le Band (1974), fait une tournée avec le même Band (le double live Before The Flood, même année), et en fin 1974, revient chez Columbia, et enregistre Blood On The Tracks, chef d'oeuvre sorti en 1975. La même année sort le double The Basement Tapes, qui offre une partie des sessions 1967 de Dylan et The Band. Puis Dylan va marquer un grand coup et constituer une troupe de musiciens (et, globalement, d'artistes), une troupe qui va mener une tournée, un spectacle itinérant, comme des bohémiens de l'ancien temps, la Rolling Thunder Revue. Desire est le seul album studio fait durant cette étonnante période de la carrière de Dylan, période immortalisée, aussi, en 1976, avec le live Hard Rain. Et aussi, plus tard, avec le cinquième des Bootleg Series. On peut aussi citer le film réalisé par Dylan, très long et relativement barbant, Renaldo And Clara.

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La Rolling Thunder Revue était constituée, outre des musiciens de Dylan (et parmi eux, le bassiste Rob Stoner, le batteur Howard Wyeth, la violoniste Scarlet Rivera), de pointures telles que Roger McGuinn (Byrds), Joan Baez, Mick Ronson (guitariste de Bowie période glam), EmmyLou Harris, le poète et acteur Sam Shepard, Joni Mitchell... Sur Desire, on n'a ni McGuinn, ni Baez, ni Mitchell, ni Shepard, ni Ronson (bah alors ? Oui, mais la Rolling Thunder Revue, c'était une troupe live, pour la tournée, nuance !). Clapton fait une apparition guitaristique sur Romance In Durango, ceci dit. Sans être officiellement crédité, je le précise. Bon. Desire est mon album préféré de Dylan, je l'ai dit plus haut. Je le préfère donc à Highway 61 Revisited, Blonde On Blonde et Blood On The Tracks. Certains dylanologues/dylanophiles/dylanophages trouveront sans doute ça quelque peu étrange, voire même blasphématoire, mais je maintiendrai toujours cette affirmation. Et j'adore tout de même ces trois autres albums. Je reconnais leur totale importance. Mais Desire, pour moi, c'est vraiment un disque majeur, important. Ce n'est pourtant pas celui qui m'a fait découvrir le Barde (aussi curieux que ça puisse paraître, ce fut Self Portrait). Mais les 56 minutes, oui l'album est long, de ce disque, ah je sens que je vais avoir du mal à en parler, sont vraiment... J'aime tout ici, la pochette montrant Dylan en bohémien (son look de l'époque, et ça me rappelle la vanne de Coluche sur Danyel Gérard, folkeux français qui, entre le chapeau de Dylan et le talent de Dylan, a choisi le chapeau, ah ah ah), le texte signé Allen Ginsberg dans la sous-pochette, et les 9 chansons, évidemment, certaines assez longues. L'album est long, plus long que de coutume, presque une demi-heure par face, ça semble interminable au premier abord. J'imagine que certaines critiques de la presse, à l'époque, insisteront sur ce détail. Dave Marsh, dans Rolling Stone, en parlera comme du meilleur de Dylan depuis 1967. Lester Bangs, lui, dans un long article assassin et drôle (il avait un style bien à lui) publié dans le Village Voice, démontera ce disque et traitera Dylan de faux-cul...

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Faux-cul ? Il faut dire que l'album offre les 11 minutes de Joey, chanson pleine de pathos qui raconte la vie et la fin de vie (tué dans un règlement de comptes) d'un truand new-yorkais, un membre de la Mafia, Joey Gallo, tué en 1972. Gallo, qui a fait de la taule et était, de toute façon, un mafioso et un tueur, est ici presque encensé comme un homme qui a été mal compris, qui n'était pas si méchant que ça, beaucoup de bruit pour rien, et puis il a été abattu dans le dos, quelle infâmie, etc... Lui et son parolier sur l'album (Jacques Levy qui, malgré son nom n'est pas français) livrent ici une chanson musicalement réussie (le refrain, chanté par Dylan et EmmyLou Harris, est superbe, malgré les paroles douteuses), mais le texte est un grand déballage de conneries éhontées, de demi-vérités... Ce mec était un truand, je ne dis pas que c'est bien qu'il soit mort, mais c'était un truand, on ne va pas pleurer sur sa mort, il a eu la fin qui correspondait à sa vie, violente et brutale. Il n'a rien fait qui puisse justifier qu'on l'encense dans une chanson. Mais j'aime bien ce morceau, d'un point de vue musical, même s'il est long.

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Et il y à un autre morceau, très connu, vraiment très connu, que Lester Bangs qualifiera de chanson faux-cul : Hurricane. Tube mondial, la chanson parle de Rubin 'Hurricane' Carter, boxeur afro-américain accusé de meurtre, mort en 2014, condamné à vie. Un film avec Denzel Washington sera fait par la suite. Carter, emprisonné au moment de la chanson (Dylan ira le voir), clamait son innocence, on organisera des pétitions et manifestations, gueulant au racisme. Le boxeur passera presque 20 ans en prison avant d'être libéré pour procès non équitable. Il est mort de maladie. La chanson clame son innocence avec une verve, une ferveur, une rage totales. Dylan chantera par la suite rarement aussi puissamment qu'ici, son phrasé est redoutable, sa voix, souvent blanche de rage froide (Now all the criminals in their coats and their ties are free to drink martinis and watch the sun rise/While Ruben sits like Buddha in a 10-foot cell, an innocent man in a living hell). Le souci ? Si Carter a été libéré, ce n'est pas parce qu'on l'a reconnu innocent. Rien ne dit qu'il l'est. Il l'était peut-être, mais, il était, peut-être, aussi, coupable, le dossier est complexe, lourd. Dylan cessera de chanter cette chanson après le 25 janvier 1976. Dans son article, Bangs semble vouloir dire que Dylan, en fait, se contrefout de Carter, qu'il a juste fait une chanson d'actualité pour se trouver un sujet controversé susceptible de faire parler de la chanson...Ce n'est, sans doute, pas faux, vu le succès que la chanson a eu !

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Desire offre de grandes chansons (Hurricane, longue de 8,30 minutes, et qui ouvre le disque, en est clairement une), comme One More Cup Of Coffee (Valley Below), et son ambiance un peu gitane, agrémentée du sublime violon de Scarlet Rivera (audible tout du long de l'album, d'ailleurs) et des contrepoints vocaux d'EmmyLou Harris. Comme Sara, chanson qui achève le disque sur une ode à sa femme, mais qui, Lester Bangs pointera ça du doigt aussi, maquille la réalité. Dans la chanson, Dylan dit qu'il a passé des heures et des heures dans une chambre du Chelsea Hotel (fameux hotel new-yorkais, repère de pas mal d'artistes intellos tels que Leonard Cohen, Patti Smith...) à écrire, pour elle, Sad Eyed Lady Of The Lowlands, chanson qui certes parle de Sara, mais n'a pas été écrite dans ces conditions, mais plus vraisemblablement en studio, par un Dylan défoncé à l'acide ou au pétard. Mais c'est un détail qui n'empêche pas Sara d'être une chanson touchante, et belle, magnifique même, une chanson que Dylan a enregistré en studio en présence de sa femme (qui divorcera de lui en 1977) et qui est, après les quelques chansons bien cyniques à son égard sur Blood On The Tracks (Idiot Wind, notamment), une tentative de total apaisement. Autre merveille, Oh, Sister, absolument indescriptible de par sa beauté. Ou bien les 7 minutes du prenant et hypnoique Isis, et son piano martelé inoubliable, son violon saisissant, son chant parfait, ses paroles cryptiques. Peut-être mon morceau préféré sur l'album. Le reste est exemplaire aussi, que ce soit le très latino Romance In Durango, qui pourrait très bien participer à l'ambiance d'un film de Sam Peckinpah (beaucoup se passent au moins en partie au Mexique), Black Diamond Bay et son ambiance quadrille (avec 7,30 minutes, le morceau est un peu trop long, tout de même). A la rigueur, je dis bien à la rigueur, Mozambique, morceau le plus court (3 minutes), avec ses paroles un peu idiotes rimant en -ique, est le moins bon ici, mais c'est tout de même franchement bon. Non, vraiment, du début à la fin, malgré ses quelques petits défauts, Desire est un grand cru de Dylan, et vraiment celui que je réécoute avec le plus de plaisir. Mais pas forcément le plus souvent, même s'il passe sur ma platine au moins deux fois par semestre !

FACE A

Hurricane

Isis

Mozambique

One More Cup Of Coffee (Valley Below)

Oh, Sister

FACE B

Joey

Romance In Durango

Black Diamond Bay

Sara