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 1969 : année Led Zeppelin. Deux albums, un en début et un en fin d'année, et deux cataclysmes dans le monde du rock. Alors, forcément, le groupe ne va pas s'arrêter en si bon chemin. Mais ceux qui attendront un nouvel opus du Zep pour début 1970 seront déçus : le troisième album, si attendu, ne sortira que le 5 octobre, soit presque un an après le deuxième. A ce moment-là, ce n'est plus de l'attente, c'est carrément de l'impatience fébrile. On espère un disque qui enfoncera les deux précédents opus, ainsi que tous les albums rock et hard-rock (In Rock de Deep Purple sorti en juin, le premier Black Sabbath, le deuxième - Paranoid, sorti en septembre - aussi) de l'année. Ce que les gens ne savent pas, à l'époque, c'est ce que le groupe a fait durant tout ce temps, avant d'enregistrer le disque (de mai à août, dans divers studios, mais surtout aux studios Island et Olympic de Londres et à la Headley Grange, dans le Hampshire, un ancien hospice reconverti en home-studio). Jimmy Page et Robert Plant se sont en effet reclus volontairement dans un petit cottage gallois situé dans la région de Gwynedd, Bron-Yr-Aur, avec leurs familles. Là, ils ont écrit les différents morceaux qui se retrouveront sur le troisième album, un troisième album au titre on ne peut plus logique, Led Zeppelin III. Ca sera le dernier album du groupe avec un chiffre dans le titre.

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L'album sort donc en octobre, sous une pochette qui laissera les gens assez pantois. Il faut dire qu'elle est...spéciale. Jimmy Page ne se pardonnera jamais d'avoir confié le travail de l'artwork à un certain Zacron (en fait le nom du studio ayant fait le design) : une pochette au fond blanc, gatefold (qui s'ouvre, donc), avec un amoncellement de détails divers, différents dessins, graphismes, y compris à l'intérieur (avec la liste des morceaux comme il se doit), et avec, aussi et surtout, sur le côté droit de la pochette (là où il y à l'ouverture pour le disque, donc), une roulette cartonnée à faire pivoter, avec, dessus, des graphismes divers. Et, sur la pochette recto, à divers endroits, des trous. Bref, on peut légèrement changer les graphismes avec la roulette (inutile de dire que l'édition CD, sauf la vinyl-replica, ne propose pas la roulette). Ce petit coup de génie original rattrape un petit peu l'artwork franchement raté. D'autant plus que cet artwork, qui reste, avec celle de CODA, la pire pochette de l'histoire du groupe, cet artwork, donc, est assez pop, et laisse présager un album pop, dans l'air du temps...or, Led Zeppelin III est tout sauf pop, et même tout sauf rock. Car ce que je n'ai pas encore dit au sujet de ce disque, c'est qu'il n'y à pas qu'à cause de sa pochette ratée (mais que j'aime assez quand même, elle à un petit coté amusant) que le disque sera accueilli bizarrement et étonnera les gens. L'album, si on excepte deux chansons, est acoustique. Quasiment tout le disque (toute la face B, en tout cas) !

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Intérieur de pochette vinyle

Les gens, les rock-critics, la maison de disques Atlantic elle-même, tout le monde s'attendait (et espérait) à un disque encore plus bourrin que les précédents. Et Immigrant Song, la première chanson, 2,20 minutes seulement, est effectivement une chanson très rock, heavy, musclée, barbare, une chanson qui bute, avec ces cris de guerre de Plant (depuis utilisés à mauvais escient dans une stupide émission de TV de TF1 diffusée tous les samedis en access-prime time), ce riff ultra tueur de Page, la batterie mortelle de Bonham, la basse violée par Jones, et ces paroles sur une invasion Viking vue du côté des envahisseurs. How such a field so green can whisper tales of gore ? Mais les gars de Led Zeppelin sont des roublards : Immigrant Song est certes violente, heavy, teigneuse, mais elle est la seule de l'album à être ainsi. On se prend une claque en intro, et puis...et puis, Friends, avec sa mélodie acoustique et orientale, et puis Celebration Day, avec son riff certes rock, mais pas hard-rock du tout, font que l'on commence à s'interroger. Il y aura bien Since I've Been Loving You, 7,30 minutes ahurissantes sur lesquelles on a tout dit ou presque (quel solo ! Et quelle voix !), un blues-rock parfait (au riff piqué au New York City Blues des Yardbirds, riff qui avait été trouvé par Jeff Beck), pour remettre un peu de rock et de blues dans tout ça, mais ensuite, retour à de l'acoustique. Enfin, oui, on a le très sympathique Out On The Tiles, avec son riff assez efficace (en live, il servira d'intro à des soli de batterie, ainsi que d'intro pour Black Dog, dont l'intro studio est infaisable en live), chanson assez enlevée, mais tout comme Celebration Day, on ne peut pas parler de hard-rock ici. Led Zeppelin III trompe son monde. Atlantic en sera déçu (malgré les ventes colossales de l'album, même si d'autres albums du groupe se vendront encore mieux par la suite), certains fans et critiques aussi, mais ce disque, au bout du compte, est, comme les autres de la période 1969/1976, fait pour durer.

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 Verso de pochette (a servi de recto dans certains pays d'Europe)

Mais si la face A offre des morceaux rock (disons, électriques), la face B, elle, est totalement unplugged. Elle offre une chanson qui compte parmi les pires de Led Zeppelin (hé oui, n'ayons pas peur des mots), mais dans l'ensemble, elle est aussi belle que le première, tout en étant différente. On va parler tout de suite de ce morceau raté ; c'est Hats Off To (Roy) Harper. Manque de bol absolu, ce morceau achève l'album ; c'est la deuxième fois qu'un disque de Led Zeppelin se finit sur une chanson anecdotique après Bring It On Home sur le précédent opus, mais il y à quand même une différence, car Bring It On Home était quand même pas mal, tandis que Hats Off To (Roy) Harper est vraiment mauvaise. Une chanson dédiée à Roy Harper, chanteur folk anglais (qui se rendra célèbre dans le monde du rock en chantant sur le Have A Cigar de Pink Floyd, sur Wish You Were Here en 1975), interprétée par un Plant qui aura rarement été aussi énervant qu'ici, en singeant un vieux bluesman. L'effet est assez médiocre, et ce morceau, s'il ne dure que 3,40 minutes, est limite interminable. C'est vraiment dommage d'avoir achevé Led Zeppelin III par cette chanson ! Heureusement, le reste assure : Gallows Pole (inspiré par un standard blues de Leadbelly, Gallis Pole) est une pure merveille dans laquelle un condamné à mort par pendaison (le titre de la chanson signifie 'la potence') tente par tous moyens de soudoyer son bourreau, pour le laisser vivre et libre ; mais rien n'y fait...Swingin' on the gallows pole ! Bron-Y-Aur Stomp est une petite chansonnette bien sympathique, mais pas la meilleure de l'album et du groupe, dont le titre est une allusion évidente au lieu de création de l'album, ce cottage gallois où, enfant, Plant passait ses vacances. Dans cette chanson, Plant parle de son amour pour son fidèle chien (une version live, sur How The West Was Won, permet d'apprendre que le chien s'appelait Strider, ce qui est le nom anglais pour Grand-Pas, alias Aragorn, un des personnages-clés du Seigneur Des Anneaux). On a aussi That's The Way, sublime chanson que je préfère dans sa version live (sur le même album précité) qu'en version studio, mais elle est franchement jolie comme un coeur. Et Tangerine, qui semble avoir été un coup d'essai acoustique pour le futur Stairway To Heaven, est probablement ma chanson préférée de la face B.

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L'album sent bon le pastoral et est très sincère, dans l'ensemble, malgré ce petit côté trompeur (ouverture sur la seule chanson bourrine de l'album, une poignée de chansons enlevées sur la face A) qui étonnera pas mal de monde. Deux des chansons de Led Zeppelin III ont plus que les autres ce côté sincère : Tangerine commence par une fausse intro, une sorte de plantage, avant de vraiment démarrer ; et Celebration Day commence bizarrement, par un long magma sonore, du à une erreur de l'ingénieur du son : la batterie avait été enregistrée, mais l'ingénieur a oublié de changer la bande, et la guitare a été enregistrée par dessus. Page a décidé, pour réparer cette erreur, d'allonger le son que l'on entend en fin de Friends, et de le placer pendant les premières secondes de Celebration Day, faisant une sorte de lien entre les deux morceaux, et réparant l'erreur. Le fait d'avoir conservé ça tel quel plutôt que de refaire complètement le morceau montre bien que le groupe voulait sonner le plus naturel possible, et cet exemple n'est pas le seul dans la carrière du groupe (Black Country Woman, en 1975, en est un autre). Avec sa face électrique et assez classique (malgré le premier titre) et sa face acoustique, avec son avalanche de classiques (Immigrant Song, Since I've Been Loving You, Tangerine, That's The Way, Celebration Day), avec sa durée idéale (43 minutes), Led Zeppelin III est le troisième chef d'oeuvre consécutif du groupe. Un album plus recherché que de coutume, qui s'imposera avec le temps comme un classique au même titre que les deux premiers. Personnellement, je me demande même si je ne préfère pas ce troisième opus aux deux précédents (c'est même le cas) ! Dire que la suite sera encore plus belle, encore plus forte, peut trouer le cul de toute personne normalement constituée... Led Zeppelin n'a vraiment pas fini de faire tripper ses fans...

FACE A

Immigrant Song

Friends

Celebration Day

Since I've Been Loving You

Out On The Tiles

FACE B

Gallows Pole

Tangerine

That's The Way

Bron-Y-Aur Stomp

Hats Off To (Roy) Harper