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Dixième album studio de Jacques Brel, J'Arrive sera aussi son dernier pendant neuf ans. En effet, malgré la BO de la comédie musicale L'Homme De La Mancha et de nouveaux enregistrements d'anciennes chansons en 1972, ce J'Arrive de 1968 demeure son dernier album studio véritable avant son testament Les Marquises. Comprenant 9 titres pour environ 35 minutes, J'Arrive, nommé ainsi en raison de la première chanson de l'album, est un sommet de plus pour le grand Brel, un disque prenant. Très lent dans sa généralité, parfois pathos musicalement, le disque ne comporte qu'un seul gros classique du chanteur, Vesoul. Cette chanson est d'ailleurs l'un des rares moments légers de l'album, en général plombant, et aux antipodes de cette chanson très drôle et connue par le grand public.

Titre d'ouverture comme je le disais, J'Arrive est l'une des plus grandes chansons de l'album. Brel y aborde son thème fétiche, la mort. Ici, la mort n'apparaît qu'à demi-mot mais reste quand même bien présente. J'Arrive, c'est j'arrive vers l'autre monde, ce monde inconnu qui m'attend. Du moins, c'est comme ça que je l'entends, et je pense ne pas me tromper ! J'Arrive est bouleversant, mais limiter l'album à cette chanson serait une erreur. Dans le registre, on a également l'immensétissime Je Suis Un Soir D'Eté, et le non-moins superbe Regardes Bien, Petit, qui font partie des grands sommets de l'album. L'Eclusier, assez plombante et très lente, relève malgré tout du chef d'oeuvre. L'Ostendaise, plus légère, est églamenent superbe. Passons aux chansons drôles, peu nombreuses, mais tout de même, on en relève trois. Il y a évidemment le grand classique Vesoul, chanson tordante avec une énorme partition d'accordéon, et Brel hurlant à ses musiciens toutes sortes d'encouragements... Immense ! Et on ne saurait pas ne pas passer par Comment Tuer L'Amant De Sa Femme Quand On A Comme Moi Eté Elevé Dans La Tradition (ouf !), dont rien que le titre annonce la couleur. La chanson la plus courte du disque, mais quelle tranche de rigolade ! Du grand Brel comme on l'aime, et un chef d'oeuvre à l'état pur. Tordant. Enfin, la conclusion La Bière n'est pas extraordinaire, elle est même assez légère, mais demeure une sympathique  fin pour le disque. Au final, il n'y a qu'un morceau un peu moyen ici; il s'agit de Un Enfant, chanson certes belle au niveau des paroles, mais pour le moins anecdotique, avec un accompagnement pompeux.

Voilà pour ce qui est de ce disque charnière (car un testament provisoire, réellement) dans l'oeuvre du Belge: une chanson un peu moyenne, mais le reste est géant. Alors, oui, l'ensemble peu paraître pompeux, et plombant de manière péjorative. Mais, diantre ! Cela est bon pour les détracteurs... Ne boudons pas notre plaisir, J'Arrive reste un très très grand disque de la légende Brelienne. Pas aussi immense que Les Marquises ou Ces Gens-Là, mais un petit chef d'oeuvre quand même. Si vous aimez Brel, vous savez ce qui vous reste à faire !

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Chronique complémentaire de ClashDoherty :

Récemment  (hier !), j'ai posé une chronique complémentaire sur un album qui avait déjà été abordé ici par Koamae il y à quelques mois. C'était Ces Gens-Là, de Jacques Brel, album mémorable que Koamae, par ailleurs, me fit découvrir via cette chronique. Quelques jours après cette chronique, Koamae en fit une autre concernant Brel, sur cet album, J'Arrive, sorti en 1968, la chronique située plus haut. Là, en revanche, il ne me fit pas découvrir l'album : je le connaissais déjà ! Je me demande d'ailleurs bien pourquoi je n'avais pas encore abordé cet album sur le blog...Mystère. Mais je rétablis cette erreur en posant ma chronique à la suite de celle, remarquable, de Koamae. J'Arrive, donc, date de 1968. Pendant longtemps (9 ans !), ça sera le dernier opus de Brel. Son suivant sera Les Marquises, en 1977, et ce sera aussi son dernier, Brel étant mort en 1978 d'un cancer, 10 ans après J'Arrive. En 1968, Brel a décidé d'arrêter la scène (un live anthologique en 1967), et de se consacrer au cinéma : Les Risques Du Métier de Cayatte, Mon Oncle Benjamin de Molinaro, notamment, font partie des rôles de Brel acteur (il était vraiment un grand acteur, un des chanteurs ayant le mieux réussi sa reconversion). J'Arrive est donc une sorte de chant d'adieu alors que Brel a déjà entamé sa deuxième carrière. Court (36 minutes pour 9 titres ; le CD offre deux bonus-tracks, totalisant 42 minutes), l'album est une pure merveille, sans être pour autant le sommet de Brel : il passe en troisième, derrière Ces Gens-Là et Les Marquises. Mais être troisième, bref, sur le podium, c'est franchement une place de choix !

Si Ces Gens-Là était un savant mélange entre gravité et légèreté, J'Arrive est, lui, quasi-intégralement grave, plombant. Malgré trois chansons plus légères : Vesoul, qu'on ne présente plus ; Comment Tuer L'Amant De Sa Femme Quand On A Eté Comme Moi Elevé Dans La Tradition ; et La Bière. La première de ces trois chansons gaies, Vesoul, est un classique brelien total, rythmé par un accordéon magistral (et pourtant, Dieu sait si je n'aime pas cet instrument, à la base) signé Marcel Azzola, et avec un Brel survitaminé, qui martèle son texte irrésistible et très rapide, une chanson culte sur laquelle Brel encourage fortement ses musiciens, et surtout Azzola, à tout donner, chauffe, Marcel, chauffe !, gueule-t-il entre deux lignes de texte. La deuxième chanson possède un titre inversement proportionnel à sa durée, car Comment Tuer L'Amant De Sa Femme Quand On A Eté Comme Moi Elevé Dans La Tradition est la plus courte de l'album, pas même 3 minutes ! Et dans un sens, heureusement, car, pour tout dire, bien que drôle et amusante, elle est assez moyenne, limite un peu énervante, cette chanson, une chanson plutôt connue, par ailleurs, sans toutefois se placer dans le Top 20 des chansons de Brel. C'est une des deux chansons un peu moyennes de l'album, qui font que J'Arrive n'arrive (justement) qu'en troisième. Enfin, La Bière est une fantaisie qui, en fin d'album, donne envie de s'en jeter une, de bière. Ca ne va pas très loin, mais c'est amusant et rafraîchissant !

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Mais le reste de l'album est soit triste à en crever, soit pas forcément triste, mais certainement pas follement gai, en tout cas : Un Enfant est la deuxième chanson un peu moyenne de l'album, et c'est surtout à cause de la mélodie, kitsch, pompeuse, pompière, même. Dommage, car niveau texte, sans être le meilleur de Brel, c'est tout de même bien écrit, une chanson sur l'enfance comme on s'en serait douté. Le reste de l'album est parfait : J'Arrive, qui ouvre l'album, est une tuerie bien lyrique, une chanson très connue. Quand Brel nous hurle ses J'arrive !! J'arrive !! dans les refrains, on sent qu'il y croit, qu'il compte bien arriver, quelle puissance dans la voix, c'est sublime. L'Ostendaise est comme Un Enfant, pas gaie ni triste, mais en version remarquable. Une chanson tragicomique sur une femme de marin d'Ostende, qui attend le retour de son mari parti en mer, une chanson enivrante, hypnotisante, envoûtante, au refrain cruellement vrai. Je Suis Un Soir D'Eté achevait la face A avec une touche de gravité et de poésie contemplative totalement magnifique ; une chanson certes plombante, mais quel chef d'oeuvre ! Tout comme la chanson suivante, qui ouvre la face B, Regardes Bien, Petit, dans laquelle Brel nous transporte, apparemment, en temps de guerre, une guerre lointaine ; un homme et un enfant, ensemble ; l'homme demande au gamin de bien regarder l'inconnu qui arrive au loin, et l'homme se demande qui ça peut bien être (sûrement prêt à faire feu si jamais l'inconnu s'approche trop vite ou trop près). Mais niveau gravité, rien ne bat L'Eclusier, chanson absolument remarquable et très très, mais alors très très sombre, sur un éclusier, dont le père s'est noyé, et qui vieillit en regardant passer les bateaux à son écluse, dans un état dépressif. Même l'accordéon est sinistre !

 Comme je l'ai dit, il y à deux bonus-tracks sur le CD, deux morceaux courts (moins de 3 minutes chacun, de peu, cependant) mais quand même bienvenus, car ils en rajoutent à la durée du disque et, donc, au plaisir de l'écoute. Ces deux morceaux datent de 1972 et 1973, et sont des chansons présentes dans des films dans lesquels a joué Brel : La Chanson De Van Horst (issu du film Le Bar De La Fourche, de 1972, pas le meilleur rôle de Brel, sans doute même le moins bon, mais tout de même très très bon et méconnu film de Alain Levent) et L'Enfance, issue du film Le Far-West, de 1973, lequel est, avec Franz (1971), un des deux films réalisés par Brel (qui joue dedans aussi), deux films méconnus, bides commerciaux, pas extraordinaires, mais vraiment pas mal quand même. Mais ce sont les chansons qui nous intéressent ici, et je dois dire qu'elles sont excellentes, surtout L'Enfance (pas très grand fan de La Chanson De Van Horst, mais c'est un simple goût personnel). Elles auraient été à leur place sur l'album si seulement elles avaient été enregistrées en 1968 ou avant ! En tout cas, ces deux bonus-tracks ne rendent pas l'album moins intéressant, loin de là. Au final, J'Arrive est un disque sensationnel, triste la plupart du temps (ne pas écouter L'Eclusier et Je Suis Un Soir D'Eté quand on a le blues), pas totalement parfait on l'a vu, mais rien de grave. C'est, vraiment, un grand cru de Jacques Brel, un de plus, en attendant le dernier, 9 ans plus tard.

FACE A

J'Arrive

Vesoul

L'Ostendaise

Je Suis Un Soir D'Eté

FACE B

Regardes Bien, Petit

Comment Tuer L'Amant De Sa Femme Quand On A Eté Elevé Comme Moi Dans La Tradition

L'Eclusier

Un Enfant

La Bière