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En vérité, cet album, comme tous les autres de Brel, n'a pas vraiment de nom, mais il s'est fait appeler avec le temps Ces Gens-Là, en raison de sa mémorable et éponyme chanson d'ouverture. Ces Gens-Là est le huitième album studio de Jacques Brel, un des grands maîtres de la chanson française, qui, paradoxalement... est Belge ! En 10 titres pour environ 36 minutes, ce disque sorti en 1965 est tout simplement un sommet, un des meilleurs albums de son auteur. Pas moins de quatre classiques absolus de Brel sont présents sur cet album, qui reprend en réalité des chansons de 45 tours sortis entre 1964 et 1965: il y a bien sûr  Ces Gens-Là, mais aussi Jef, La Chanson De Jacky et Mathilde. Rien que ça ! Commençons d'ailleurs par parler des tubes.

Ces Gens-Là est LA chanson de Brel par excellence. Reprise par Ange puis par Noir Désir (entre autres), elle est tout simplement admirable, monumentale, et, par ailleurs, pas besoin que je m'attarde dessus, car tout le monde la connaît. Je vais juste dire, pour ne pas tomber dans le pathétique, que c'est presque 5 minutes au paradis. Jef est tout aussi sublime, sinon plus. Jef, c'est l'histoire d'un clochard désespéré qui se fait réconforter par son pote. Une incroyable histoire d'amitié, un titre beau qui sort des tripes, une des plus grandes chansons de Brel. La Chanson De Jacky est plus joyeuse, assez auto-dérisoire et drôle: Etre une heure, rien qu'une heure durant, beau, beau, beau et con à la fois !!

Enfin, Mathilde, chanson que je n'aimais pas au début, reste franchement excellente. La plus courte de l'album, par ailleurs ! Et que vaut le reste de l'album ? Tout aussi immense. A commencer par Fernand. Alors là, on ne peut que se mettre à genoux. Fernand est tout simplement BOULEVERSANTE. Une des plus grandes chansons jamais écrites sur la mort, mais aussi sur l'amitié. Le sentiment douloureux d'un narrateur au bout du rouleau, lors d'un enterrement. L'enterré ? Son plus grand ami, Fernand. Le final est beau à pleurer, et toute la chanson d'ailleurs, ferait chialer un dictateur. Dire que Fernand est mort, dire qu'il est mort Fernand... Dire que je suis seul derrière, dire qu'il est seul devant... Impossible de ne pas ressentir un profond malaise, et des frissons, en écoutant cette chanson. La plus belle de Brel ? Fort probable !

Les Désespérés, final de l'album, est tout simplement déchirant. L'Âge Idiot est superbe, surtout dans les paroles. Qu'est-ce que cette âge idiot pour Brel ? Tout simplement la vie entière. Et l'âge d'or, c'est la mort, la tombe. La chanson offre alors, sans jamais le dire, un message d'espoir caché: il faut profiter de cet âge idiot, profiter de la vie. Grandiose. Et c'est un peu le même message que fait passer le non moins superbe Le Tango Funèbre. Deux chansons plus légères, enfin. Grand-Mère est absolument hilarante. L'histoire d'une vieille pleine de fric, qui pense à sa petite personne, tandis que le grand-père court après la bonne, car l'argent ne fait pas le bonheur... Chanson très drôle et amusante, avec notemment une chute à hurler de rire, totalement imprévue et... space. Puis Les Bergers, s'avère être un très très bel hommage à ces hommes des montagnes.

Voilà pour Ces Gens-Là. Naviguant entre lourd pathos et chansons plus légères, tel Brel d'habitude, ce disque est un triomphe. Amateurs de chanson française, il n'est pas trop tard pour découvrir cette grosse pépite Brelienne, farcie de classiques. Un pour triomphe, et probablement le 2ème meilleur disque de Brel, derrière bien sûr son testament Les Marquises... Immense !

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Critique complémentaire de ClashDoherty :

Alors là... Si on m'avait dit, un jour, qu'il existait un meilleur album que Les Marquises (1977) en ce qui concerne Jacques Brel, j'aurais difficilement cru la personne qui m'aurait dit ça. Mais lorsqu'en juillet dernier, j'ai découvert, par le biais de la chronique de Koamae située plus haut dans l'article, cet album, j'ai ressenti, une fois cette chronique lue, l'irrépressible envie de me procurer, séance tenante, Ces Gens-Là. Dès le lendemain, je le commandais, et le lendemain encore, je le recevais et l'écoutais sur ma chaîne hi-fi. Cet album, sorti sous une pochette photographique montrant Brel fumant une clope et buvant une petite chopine de bière dans un bistrot à l'ancienne, est monumental. Il est sorti en 1966, mais les morceaux datent pour certains de 1964 (quatre d'entre eux). A la base, l'album est sorti sous la forme d'un mini-album de 6 titres (ceux de 1966), mais a été réédité en album long-format (35 minutes) de 10 titres, celui abordé là. Le CD offre en plus quatre titres enregistrés en 1965, quatre versions en flamand de classiques de Brel, sortis en un mini-album à l'époque, des versions en flamand du Plat Pays (Mijn Vlakke Land), Rosa (même titre), Les Bourgeois (De Burgerij) et Les Paumés Du Petit Matin (De Nuttelozen Van De Nacht). Ces bonus-tracks CD sont très bons, mais il faut savoir apprécier, aussi, l'écoute, inhabituelle, du flamand, et ce n'est pas donné à tout le monde (personnellement, j'ai un peu de mal, quand même, et j'écoute rarement ces quatre titres du CD).

Le reste ? Oh behave ! C'est monstrueux. Clairement. Alternant toujours entre rire et larmes, cet album de Brel est bel et bien son sommet, DEVANT Les Marquises et J'Arrive (que Koamae a abordé peu après avoir abordé Ces Gens-Là, et dont je ferai aussi une chronique complémentaire bientôt). En fait, c'est simple : cet album offre quatre chansons drôles, quatre chansons tristes, et deux chansons neutres. Les chansons neutres, d'abord (ça ira plus vite, y en à que deux) : L'Âge Idiot est une chanson mémorable (toutes le sont), présente sur le mini-album de base (seuls les morceaux de 1964 étaient absents du mini-album), et parlant des différents stades de la vie : la vie de jeune homme, la vie d'adulte, la vie de vieil homme, la mort. A chaque fois, Brel explique pourquoi avoir 20, 30 ou 60 ans, est être dans l'âge idiot : soit on est à l'armée et on n'apprécie pas, soit on n'y est plus et on regrette ce temps, soit on est vieux et on se sent protégé par l'armée, on se sent rassuré, à cause de la vieillesse qui fragilise. Avec en fond musical (un peu pompeux mais assez logique) une fanfare militaire, ce morceau est franchement immense. Les Bergers (datant de 1964) est une petite fantaisie à la Jean Ferrat, dans laquelle, sur fond de musique champêtre et très méridionale, très Pagnol/Alphonse Daudet (une partition de fifrelin, notamment), Brel nous parle des bergers de montagne. Une chanson très jolie, gentiment niaise, probablement la moins forte du lot, mais elle n'en est pas moins très belle. Je l'aime beaucoup !

Place aux chansons gaies, drôles, légères. Il y en à quatre : Grand-Mère est un pure délire tuant (le final, osé surtout selon les moeurs de l'époque) parlant d'une vioque qui gère son ménage et sa société à la baguette pendant que son mari court après la bonne pour se la farcir. Une chanson franchement drôle qui reste longtemps en mémoire, malgré qu'au premier abord, elle puisse paraître secondaire ; il n'en est rien. On a aussi La Chanson De Jacky (alias Jacky sur l'album vinyle), avec sa mélodie assez pompeuse (une fanfare) et ses paroles hilarantes, une chanson dont Brel fera une sorte de faux remake en 1977 sur Les Marquises (Knokke-Le-Zoute Tango), une chanson au refrain cultissime (Beau, beau et con à la fois) et dans laquelle Brel s'interroge sur sa notoriété, avec humour. Le Tango Funèbre (de 1964) est une chanson hilarante sur la mort, un sujet par ailleurs assez présent sur l'album comme on le verra dans le paragraphe suivant. Brel y use de beaucoup de bonhommie, parler du cercueil comme d'un costume de bois est bien trouvé, on se marre à écouter cette chanson dans laquelle, sur fond de musique tango, il imagine son enterrement. Enfin, il y à un des plus grands classiques breliens, Mathilde (de 1964), dans laquelle Brel parle d'une femme, Mathilde, ancienne conquête, qui revient, ce qui le rend à la fois excité comme une puce et assez tendu, marqué, on sent qu'il n'a pas eu une vie facile avec elle, mais il doît être un peu maso, car il est quand même content qu'elle soit revenue. C'est encore une fois une grande chanson.

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Et puis, il y à les chansons graves, sombres, tristes. D'abord, Jef (de 1964), chanson qui sera, on s'en doute fortement, une source d'inspiration pour Renaud, pour son Manu en 1981 (même sujet, traité un peu différemment, pas les mêmes personnages) ; Jef, c'est un clochard, qui chiale dans son coin, devant tout le monde, dans la rue, car il vient de se faire larguer. Son ami, sans nom, clodo lui aussi, vient le consoler, lui demandant de ne plus pleurer, Non, Jef, t'es pas tout seul, et lui proposant d'aller se taper une bière, ou une pute au bordel, pour se remettre de tout ça, la vie continue. Une chanson sublime, triste, au refrain lyrique, enlevé, on ne s'en lasse pas. Tout comme on ne se lasse pas de ce Fernand monumental ouvrant le bal de la face B, une chanson incroyablement triste, la plus longue (5 minutes), dans laquelle un homme, seul, suit le cortège de l'enterrement de son pote Fernand. Une incroyable crise de rage lacrymale contre le bon Dieu, contre cette putain de vie, cette putain de mort, qui fait partir trop tôt ceux qu'on aime et apprécie. Dire que je suis seul derrière, dire qu'il est seul devant. Immense, mais à ne pas écouter quand on est en deuil. On a aussi Les Désespérés, qui achève l'album, chanson magnifique et plombante sur les suicidés se jetant du haut des ponts. Quand je disais qu'un des thèmes majeurs de l'album était la mort, soit humoristiquement (L'Âge Idiot, Le Tango Funèbre), soit tristement (Fernand, Les Désespérés) ! Enfin, comment ne pas parler de la chanson qui ouvre l'album, Ces Gens-Là, chanson terrible, tuante, le sommet de Brel selon moi, qui parle d'une famille haineuse, décrite avec haine, par le narrateur, amoureux d'un des membres (Frida) de cette famille qui, Frida exceptée, ne veut pas de lui comme pièce rapportée. Une chanson pleine de haine, de colère, de tristesse, de mépris, mais aussi assez drôle parfois (la voix de Brel quand, dans les trois premiers couplets, il décrit les différents membres de cette famille, est parfois irrésistible, y'à l'portrait du père, qu'est mort d'une glissade...).

Ces Gens-Là est une claque émotionnelle, un disque parfait, renversant, qui vous fait passer, en abordant le même sujet, du rire (Le Tango Funèbre) aux larmes (Fernand) en une seconde, les deux chansons se suivant. On rit de Jacky, on pleure avec Jef, on frissonne en imaginant cet homme seul derrière le costume de bois de son pote Fernand, ou en imaginant ces malheureux, ces Désespérés, sur leur pont, prêts à se jeter à la baille, ou bien, on jubile à voir ce que la bonne prend, entre le grand-père et Grand-Mère, on se demande ce qu'à fait Mathilde au narrateur pour qu'il soit dans un tel état en apprenant son retour, on a envie de suivre Les Bergers dans la montagne, on pisse à la raie de Ces Gens-Là qui sont bien moins respectables qu'ils ne veuillent le montrer, et on se demande quand est-ce qu'on en aura fini avec cet Âge Idiot se comptant en fleurs. Un disque immense, trop court, et franchement indispensable. Merci, Koamae, de la découverte (je me demande encore comment j'ai fait pour ne pas découvrir ce disque plus tôt, surtout que je connaissais déjà pas mal des titres, ainsi que l'album J'Arrive, de 1968, qui est un peu moins connu) !

FACE A

Ces Gens-Là

Jef

La Chanson De Jacky

Les Bergers

Le Tango Funèbre

FACE B

Fernand

Mathilde

L'Âge Idiot

Grand-Mère

Les Désespérés