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Avant que de mettre à pleine gomme/Juste ce que tu préfères/Le minimum. 

 Il y à un mois presque jour pour jour (c'était un 6 avril) partait le Grand Jacques. Pas Brel, l'autre. Higelin. En même temps, il est parti l'année anniversaire de la mort du Grand Jacques. Pas Higelin, l'autre. Brel. Lequel est mort la même année que l'électrocuté du boulevard Exelmans, il y à 40 ans. Mais on est là pour parler d'Higelin, et croyez-moi, putain, on va en parler. Il est grand temps d'alerter les bébés, voici un album, que j'avais déjà abordé ici à trois reprises (un Track-by-track, et deux versions de la chronique, la précédente avait par ailleurs tenté d'être plus littéraire, en chapitres titrés, mais j'avais foiré mon coup) et qui s'impose, à mes yeux, oreilles, narines et ongles de la main gauche comme étant le sommet absolu, total, complet, intersidéral de la carrière d'Higelin, n'en déplaise aux fans de BBH 75, No Man's Land et de Champagne Pour Tout Le Monde (albums remarquables, il est vrai). Son triple live à Mogador de 1981 touche tous ses albums allant de BBH 75 à Champagne... et son alter ego Caviar Pour Les Autres, mais l'album que j'aborde ici est celui qui est le plus représenté sur le live, avec trois morceaux (et le triple live ne contien que dix morceaux, plus un qui concerne la présentation des musiciens). Cet album, sorti en 1976 et ayant obtenu le Grand Prix du Disque de l'Académie Charles-Cros (cotoyant ainsi le premier Peter Gabriel solo et le Ummagumma de Pink Floyd, notamment, qui l'ont aussi obtenu), sorti au Québec sous le titre de Enfin ! Higelin, s'appelle, vous l'aurez compris, surtout que j'ai cité son titre plus haut dans ce paragraphe introductif, Alertez Les Bébés ! et il dure 46 minutes de folie (pour 10 titres).

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L'album, comme le précédent Irradié (1975) et le suivant No Man's Land (1977, sorti en 1978), a été enregistré au mythique Château d'Hérouville, dans le 95, non loin d'Auvers. Plus précisément, il a été enregistré dans la bergerie attenante au château/studio de Michel Magne (à l'époque géré, il me semble, par Laurent Thibault). Ce dernier, appelé par Bowie pour l'aider à finaliser le The Idiot d'Iggy (qui fut enregistré en grande partie à Hérouville, avec notamment quelques musiciens d'Higelin : le batteur Michel Santangeli, entre autres) à Berlin, n'a pas pu présider à l'enregistrement du Higelin 1976, tâche ici dévolue à Paul Semama et Thierry Vincent. L'année suivante, alors qu'il enregistrait No Man's Land à Hérouville, Bowie et Eno y faisaient, en même temps, le Low de Bowie, des instruments tels que le koto passeront d'un album à l'autre...fin de l'anecdote. Alertez Les Bébés ! (dont la pochette n'est pas sans me rappeler Before And After Science d'Eno, sorti l'année suivante) a été enregistré avec des musiciens immenses, que l'on cite, pour certains, rarement, mais qui le méritent amplement : Michel Santangeli (batterie), Pierre Chéreze (guitare électrique et acoustique), Jacky Thomas (basse), Christian Leroux (guitare électrique, un peu acoustique). Higelin joue de l'accordéon, du piano. Les choeurs sont de Danielle Bartholetti et Françoise Walle. L'album est dédié à celle qui a peur pour moi, Kuelan, à l'époque femme d'Higelin (et mère de son fils Kên), par ailleurs la fameuse China Girl de la chanson d'Iggy Pop (véridique, et pour preuve : elle est chinoise. Si. Sérieux, j'te jure.). 

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Parler de cet album m'est difficile : je l'écoute souvent, c'est probablement mon album français préféré avec le Play Blessures de Bashung, le Long, Long Chemin de Manset (son 2870 aussi), le Pouvoirs de Lavilliers, Le Beau Bizarre de Christophe et Paris Ailleurs de Daho. Impossible de choisir, en tout cas, entre le Higelin, le Lavilliers, le Bashung et les deux Manset, pour une première place du classement. Alertez Les Bébés ! est parfait de bout en bout, un disque à la fois rock et de pure chanson, très varié. On a de la ballade acoustique ou électrique, du ternaire à la Tom Waits français, un délire en guise de final, du rock pur et dur en intro d'album, et un piano/voix déchirant et déchiré de presque 10 minutes en guise de magnum opus. Le morceau-titre, pour ne pas le citer, le seul titre dont les paroles sont dans le vinyle (le CD les propose pour l'ensemble des chansons), un morceau hanté et hantant qui fut écrit, en une nuit fiévreuse, par un Higelin dans un état second, c'est raconté dans le livret CD : il se lève une nuit, se sentant fébrile. Il va dans sa cuisine boire un verre d'eau, s'assit un peu, prend une feuille de papier et un crayon qui traînaient là et se met à écrire, d'une traite, les paroles de ce qui deviendra Alertez Les Bébés !, puis file se recoucher. Le lendemain matin, plus de fièvre, il se sent mieux, et découvre les feuillets épars sur la table de la cuisine, il ne se souvient pas d'avoir écrit ça, ne reconnaît pas vraiment son écriture tant les mots ont été écrits brutalement. Il pense à la notion d'écriture automatique. Il a enregistré le morceau seul au piano, seul dans le studio (à Ferber, studio parisien où fut mixé l'album, pas à Hérouville), demandant à l'ingénieur du son de faire tourner la bande et de partir. Une seule prise, celle du disque. Les soupirs d'essoufflement en final ne sont clairement pas simulés, Higelin a tout donné ici, il braille, susurre, gémit, chante, clame, déclame les 10 minutes de ce texte halluciné qui vous hantera une fois écouté. Dire que c'est le sommet de l'album me semble, pour le coup, légèrement facile et évident. 

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Le reste ? Oh putain. Du grand art. Pardon : du Grand Art. Cet album est géantissime du début à la fin. Le Minimum (qui me fait penser au School de Supertramp par moments) est un grand moment qui permet aux guitaristes et au bassiste de briller de mille feux, les paroles s'y font discrètes, rares, les choristes ont plus de rôle que Jacques lui-même, lequel se permet quelques appréciations du travail de ses musiciens (un bien ou un ooh, shake and move ! enthousiaste durant le magistral solo de guitare), un peu comme l'autre Grand Jacques le faisait à Vesoul. Ce morceau est tout sauf le minimum, c'est une tuerie qui ouvre à merveille l'album et le morceau suivant s'enchaîne à lui quasiment sans pause. Géant Jones, chanson bien rock (un riff génial, une basse tuante) sur un champion de boxe perdant lamentablement son combat contre un challenger plus doué que lui. La Rousse Au Chocolat est une petite douceur, le narrateur est dans la salle des pas perdus de la gare de Nantes, et feuillette un magazine. Une publicité pour Mamie Nova (non citée, mais on comprend rapidement vu une référence) l'interpelle, une jolie p'tite rousse qui s'tape une mousse au chocolat. Il en tombe amoureux aussi sec. Je Veux Cette Fille, qui en live (Mogador) durera 16 minutes de folie pure et délirante sur le passage central de la chanson, parle d'un homme déboulant dans un bar et ordonnant qu'on lui (re)trouve cette fille, qui était avec lui, il la lui faut. Ambiance de bastringue à fond. J'Suis Qu'un Grain De Poussière, enregistré selon la légende higelinesque dans la cuisine de la bergerie d'Hérouville, assis par terre, en cercle, est une petite merveille acoustique qui achève idéalement la face A. 

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Aujourd'hui La Crise, qui offre tout le futur d'Higelin (des chansons futures comme Pars, Champagne, Tombé Du Ciel, j'en passe, n'auraient pas pu être faites s'il n'avait fait cette première incursion dans le rythme 3/4, assez incongrue pour la chanson française d'époque), est une monumentale chanson toujours actuelle, Higelin en fera une nouvelle version sur un de ses derniers albums. Un chef d'oeuvre chefdoeuvresquement chefdoeuvresque qu'on ne se lasse pas d'écouter. C'est dur aujourd'hui peut-être, demain ça s'ra vach'ment mieux... Rien, probablement une des chansons les moins cultes du Higelin de la grande époque, est une des plus belles de l'album, une splendeur douce comme une pluie d'été, une ballade/complainte électrique à (re)découvrir à tout prix. Coup De Blues, un blues francaouis à grands coups d'accordéon, est une autre super belle chanson, même si c'est celle que j'aime le moins sur le disque (le délire final mis à part). Elle ne permet pas de se préparer au titre suivant, Alertez Les Bébés ! dont j'ai parlé plus haut. Demain Ca S'Ra Vachement Mieux, qui dure une minute et quelques, achève plaisamment l'album sur une reprise en délire (avec prise de congé de l'auditeur - Ma p'tite soeur est tombée du haut de la falaise, et il va falloir que je vous quitte ce soir, messieurs-dames -  et présentation des musiciens) du thème d'Aujourd'hui La Crise. Higelin se qualifie de dernier des ringards, il surnomme ses musiciens, Chéreze c'est Monsieur Blaireau, Jacky Thomas (de Brest), c'est Blett, et Christian Leroux, c'est Poch'tron. Manière humoristique, higelinesque, de finir l'album. Certains auraient sans doute préféré un peu de retenue, d'autres estimeront à raison qu'après les 10 minutes hantantes e taustères du morceau-titre, ça ne fait pas de mal de rire un peu. Mais la transition est brute. Ca n'empêche absolument pas l'album d'être une date, un des plus grands disques de l'histoire de la chanson française, une somme à écouter absolument, à avoir chez soi. Monumental de A à Z. 

FACE A

Le Minimum

Géant Jones

La Rousse Au Chocolat

Je Veux Cette Fille

J'Suis Qu'Un Grain De Poussière

FACE B

Aujourd'hui La Crise !

Rien

Coup De Blues

Alertez Les Bébés !

Demain Ca S'ra Vachement Mieux