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 On peut parler d'un groupe bizarre. Mal-aimés et adulés en même temps (mais pas par les mêmes personnes, évidemment), les Stranglers sont un des groupes les plus atypiques qui soient. Où les classer ? 'Rock classique' me semble beaucoup trop facile et réducteur. 'Punk' semble plus logique (ils ont commencé leur carrière au milieu des années 70, leur premier album, cet album-ci d'ailleurs, date de 1977, année punk par excellence, et ils ont, par bien des aspects, du punk en eux), mais quand même pas totalement vrai. 'New-wave' semble, aussi, pas mal, surtout que, par la suite, dès les années 80, ils s'y risqueront (jamais entendu leur tube Always The Sun ?). Non, vraiment, c'est un groupe chiant à classifier. Dès leur premier album, ce disque donc, produit par Martin Rushent, ils allaient faire parler d'eux et bousculer les règles. Tout est étrange ici, avec cet album : la pochette, le titre, le IV sur la pochette alors que ce disque est leur premier opus (apparemment, personne n'a su, à l'heure actuelle, trouver une explication rationnelle à la présence de ce 'quatre' en chiffre romain sur la pochette recto), certaines chansons et thèmes abordés, et, tout simplement, leur son. Le son des Stranglers... Comment en parler ? Imaginez un groupe avec la hargne des Clash, la prouesse technique des meilleurs groupes de rock (c'est un fait, ces musiciens sont de meilleur niveau que ceux des, disons, Damned, Sex Pistols ou Ramones ; ils sont dans l'ensemble un peu plus âgés qu'eux, aussi), et des claviers tellement chelous que, direct, on pense aux Doors et à Ray Manzarek (leur claviériste). En plus space. Parfois, ces claviers, joués dans le groupe par Dave Greenfield, sonnent génialement, et parfois, on aurait envie qu'ils ne soient pas là tellement ça fait con, énervant et à côté de la plaque. La force des Stranglers : un groupe qui aime ne pas se faire aimer quand l'envie leur en prend.

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Greenfield, Black, Burnel, Cornwell

Les autres membres du groupe sont le chanteur et guitariste Hugo Cornwell, qui ressemble un peu à un clodo sur certaines photos présentes dans le livret de la réédition CD de l'album (mal rasé, tenue improbable, regard fixe, coiffé à la va-comme-je-te-pète-à-la-gueule-vu-que-ça-semble-te-plaire-petit-salopard) ; Jet Black, batteur ancien marchand de glaces (!!!) et amateur de jazz, le doyen du groupe, et Jean-Jacques Burnel, le bassiste et chanteur occasionnel, d'origine française, surnommé JJ pour que ça fasse plus cool, et assurément l'élément keupon du groupe. Un temps avec un autre line-up, le groupe d'origine tourne encore, depuis 2006. Ils sont actifs depuis 1974, et si certains de leurs albums suivants (No More Heroes, The Raven, The Gospel According To The Meninblack, La Folie) sont remarquables, je pense clairement que leur meilleur reste, et de loin, ce premier opus, baptisé Rattus Norvegicus, sorti en 1977, et possédant donc un curieux IV sur sa pochette. Rattus Norvegicus, autrement dit le gros rat brun commun, le rat d'égoût, la saloperie quoi, et on distingue ce charmant animal au verso de la pochette, de profil et en mouvement sur un tronc d'arbre, sur fond de soleil couchant, poétique, quoi. Plus poétique que la musique du groupe et leurs thèmes. Les thèmes... En fait, il y en à un qui prédomine, ici, c'est les femmes, vues par les machistes. Des salopes à cogner (Sometimes parle d'une dispute conjugale bien comme il faut ; London Lady, chantée par Burnel et une des chansons les plus punk de l'opus, règle son compte à une journaliste un peu connasse, apparemment, à qui le groupe en voulait pour X raisons ; Ugly, aussi chantée par Burnel, parle avec des paroles bien délirantes - le passage sur l'acide - d'une femme ayant fait bien des méchancetés à son jules, qui s'est vengé et s'en explique), des salopes à zieuter (Walkin' on the beaches, lookin' at the peaches, comme le refrain de Peaches le dit), des salopes à admirer (Princess Of The Streets, chantée par Burnel sur un rythme vocal volontairement raaaaaleeeentiiiii, parle d'une jeune femme dont le narrateur est fou amoureux). Ce côté très macho déplaira à pas mal de monde, la conroverse Stranglers enflera, le groupe serait-il phallocrate, misogyne ?

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Amateurs d'humour noir, très noir, et souvent de mauvais goût (certains mauvaises langues diraient que les claviers de Greenfield sont, déjà, une preuve de cet amour du mauvais goût !), les Stranglers ne reculent devant rien. N'ont-ils pas enscotché Philippe Manoeuvre à un des piliers de la Tour Eiffel (et l'ont laissé se démerder seul après) en 1979, au cours d'une interview que le journaliste de Rock'n'Folk leur faisait à l'occasion de The Raven ? Manoeuvre mettra apparemment du temps à digérer cette plaisanterie. Une des chansons de l'album s'appelle Down In The Sewer et, en cette année punk, l'année des chansons de 2,25 minutes avec couplet/refrain/couplet/refrain/solo acharné/couplet/refrain, elle dure la bagatelle de 8 minutes et est un mini-opéra en quatre parties (sur la même plage audio), du progressif, quoi, quelque part. Elle parle d'un homme chutant dans les égoûts, y découvrant la faune locale (le rat brun ; originellement baptisé Dead On Arrival, l'album gagna son titre définitif suite à l'écriture de la chanson), et cherchant à se tirer. L'album se finit sur cette chanson fulgurante (l'intro instrumentale est dévastatrice ; pour le coup, les claviers de Greenfield sonne foutralement bien ici, et la basse, la guitare, mamma mia...), et cette chanson fulgurante se termine (et, donc, l'album se termine) sur un bruit d'évier qu'on vide, ou de chasse d'eau... mauvais goût, on vous dit. Une des chansons des Stranglers, datant de 1981, La Folie (issue de l'album du même nom), chantée en français par Burnel, parle entre autres d'Isseï Sagawa, ce Japonais fou ayant dévoré sa petite amie à Paris il y à 35 ans environ... Les habitants de la ville rose ont-ils appréciés Goodbye Toulouse, dans laquelle les Stranglers racontent la destruction de la ville, selon les Centuries de Nostradamus ? Sur un air de valse à la Stranglers...

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(Get A) Grip (On Yourself), chanson virevoltante et au final assez irritante (le saxophone, les claviers glougloutants...), sortira en single, et ne restera pas longtemps dans les charts, apparemment à cause d'une erreur de programmation (qui ne serait pas une erreur, mais un acte volontaire, selon le groupe). Hangin' Around, chanson bien plus réussi, faillit, elle, sortir en single, mais le groupe était tellement occupé à préparer leur album suivant, No More Heroes (avec sa pochette représentant une couronne funèbre, ce qui ne manque pas de sel en sachant que le titre de l'album est un jeu de mots avec le français : 'nos morts héros'), qu'il laissa passer l'occasion. Une chanson puissante, une des meilleures d'un album alternant entre furie (Sometimes, Ugly, London Lady) et douceur relative (Princess Of The Streets), entre ambiance bien décalée (Down In The Sewer, Goodbye Toulouse, Ugly qui cite le nom du poème Ozymandias de Percy Bysshe Shelley en entrée de jeu, quand même) et rock'n'roll (Peaches, (Get A) Grip (On Yourself), London Lady). Et je n'ai pas encore eu le temps de parler du recto de pochette, photo sombre prise dans une antique demeure londonienne du quartier de Blackheath, datant du XVIIIème siècle. On y voit, dans un décor lugubre à base de trophées animaux et armes, le groupe, en perspective, et une étrange forme humaine au chapeau, en arrière-arrière-plan. Selon les membres du groupe, tous les albums suivants (du moins, cinq d'entre eux) sont symboliquement et prémonitoirement (et tout à fait involontairement) représentés par des détails de la pochette : Cornwell tient une poupée par la main, allusion à une chanson de No More Heroes (Bring On The Nubiles) ; Burnel tient des lances vikings (The Raven et son corbeau viking, le groupe posera même dans un drakkar pour la promo de l'album) ; Greenfield a un chat sur les genoux (en 1983, le groupe sortira l'album Feline) ; Cornwell a un tube transparant dans l'oreille (un des albums du groupe s'appellera Aural Sculpture, 'sculpture aurale') ; enfin, pour la forme humaine du fond de pochette, voir The Gospel According To The Meninblack. 'Men in black' était d'ailleurs aussi le surnom du groupe, qui avait l'habitude de se fringuer tout en noir sur scène...Il semblerait, enfin, que le IV de pochette serait une allusion aux membres du groupe, qui sont quatre, mais cette explication semble un peu facile, non ? Sinon, pour finir, Rattus Norvegicus est un immense album. Je pense même qu'il est l'album des Stranglers à avoir (enfin, The Raven aussi est immense), même si ça serait un peu dommage de passer à côté de la discographie complète de ce si particulier groupe...

FACE A

Sometimes

Goodbye Toulouse

London Lady

Princess Of The Streets

Hanging Around

FACE B

Peaches

(Get A) Grip (On Yourself)

Ugly

Down In The Sewer :

a) Falling

b) Down In The Sewer

c) Trying To Get Out Again

d) Rats Rally