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Pour ce 334ème Track-by-track, un disque remarquable sorti en 1968 : J'Arrive, de Jacques Brel (appelé ainsi en raison de sa première chanson, mais en réalité, officiellement, l'album n'a pas de nom). Ca sera, pendant 9 ans, le dernier album de Brel, qui se consacrera dès lors au cinéma, pendant ce délai, tournant dans des films, et en réalisant deux (une chanson issue d'un de ces deux films, L'Enfance, tirée du Far West, est en bonus-track sur le CD, d'ailleurs). J'Arrive est un disque remarquable, un peu pompeux parfois musicalement parlant, contenant, il est vrai, peu de chansons légères, mais c'est vraiment une des plus belles réussites de Brel. Il faudra par la suite attendre 1977 pour avoir à nouveau un album studio inédit de Brel, et ça sera Les Marquises, et ça sera son dernier, juste avant sa mort en 1978. Ce disque court (35 minutes pour 9 titres ; on a deux bonus-tracks qui font que le CD dure 42 minutes) est remarquable, et le voici :

J'Arrive : L'album démarre fort avec la chanson-titre (ou plutôt, la chanson qui fait que l'on appelle l'album ainsi, comme à chaque fois qu'un album ne possède pas de titre ; on prend le titre de la première chanson par défaut, généralement), qui est aussi une des plus longues (4,45 minutes) de l'album. J'Arrive est une immense chanson, lyrique, parfois pesante dans ses couplets (De chrysanthèmes en chrysanthèmes, faut le faire, pour ouvrir l'album sur une note aussi funèbre !), mais avec un refrain très enlevé, lyrique, fort. Une chanson quasiment mythique, faisant partie des plus fameuses de Brel et de l'album. Un sommet absolu qui, malgré sa durée (deux autres chansons de l'album atteignent ou approchent cette durée de quasiment 5 minutes), est totalement parfaite. Sublime.

Vesoul : Cultissime. 3,05 minutes cultissimes, la chanson la plus connue de l'album, et une des plus connues de Brel. Vesoul est une chanson assez légère, répétitive, baignée par le remarquable accordéon de Marcel Azzola (les exhortations de Brel à faire jouer plus fort sont remarquables, chauffe, Marcel, chauffe ! pousse-t-il entre deux paroles). Ce qui est drôle, c'est que Brel, dans le refrain, dit avoir horreur de l'accordéon, que l'on entend en permanence sur ce morceau ! Paroles cultissimes (T'as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon/T'as voulu voir Vesoul et on a vu Vesoul/T'as voulu voir Honfleur et on a vu Honfleur/T'as voulu voir Hambourg, et on a vu Hambourg/J'ai voulu voir Anvers, on a revu Hambourg/J'ai voulu voir ta soeur, et on a vu ta mère/Comme toujours), mélodie sobre mais imparable, ambiance légère malgré la voix morne de Brel, paroles qui partent dans un délire (Maint'nant j'confond Hortense et le Mont Valérien), Vesoul est une immense chanson.

L'Ostendaise : 4,45 minutes pour cette sublime chanson qui, sans être triste, est quand même assez mélancolique, nostalgique. L'Ostendaise parle d'une femme de marin qui attend, se lamente, résignée, seule, le retour de son mari, marin, parti au large. Aucun moment de légèreté, mais aucun moment de grande gravité non plus. A noter qu'à un moment donné, Brel est obligé, pour la rime, de prononcer 'Singapour' 'Singapeur', pour rimer avec 'belle-soeur' (mais 'Singapour' rime aussi avec 'retour', de la ligne précédente). L'Ostendaise, avec son sublime refrain (Il y à deux sortes de temps/Y à le temps qui attend, et le temps qui espère/Il y à deux sortes de gens/Il y à les vivants et ceux qui sont en mer), est une pure réussite.

Je Suis Un Soir D'Eté : 4,05 minutes achevant avec douceur et gravité la première face de J'Arrive. Je Suis Un Soir D'Eté est, comme la précédente chanson, une chanson mélancolique, nostalgique, mais pas vraiment triste. Pas légère non plus, certainement pas légère ! Une pure réussite de plus, une chanson mémorable, interprétée avec passion mais sobriété par un Brel magistral. Brel y décrit un soir d'été, entre une fête à la sous-préfectureles dîners familiaux faits la fenêtre ouverte pour laisser passer la fraîcheur du soir, les terrasses des cafés, les places de villages avec les vieux près des fontaines, les bals, les fêtes, etc... Une chanson franchement sublime, qui laisse un profond sentiment de quiétude, mais aussi de nostalgie, de spleen. Pour les possesseurs du vinyle (comme moi), une seule chose, alors, est envisageable : changer de face, illico ! 

Regarde Bien, Petit : 4,35 minutes pour Regarde Bien, Petit, qui ouvrait la face B. Encore une fois une chanson tout sauf légère, mais pas spécialement triste non plus. Enfin, si, quand même... Une chanson qui parle d'un homme et d'un enfant, qui aperçoivent, au lointain, un homme, que l'homme demande à l'enfant de bien le regarder pour lui dire qui il est. On apprend à la fin que les deux personnages sont armés, et que, l'homme inconnu partant, on peut baisser les armes (tout danger écarté ?). La chanson se passe-t-elle en pleine guerre (pourtant, on parle d'un revenant de guerre pour tenter de découvrir qui est l'inconnu) ? En tout cas, une très belle chanson, triste, mélancolique, mystérieuse, une des plus remarquables de l'album.

Comment Tuer L'Amant De Sa Femme Quand On A Eté Comme Moi Elevé Dans La Tradition : 2,35 minutes pour cette chanson qui est à la fois la plus courte de J'Arrive et celle qui possède le titre le plus long de l'album, et même de tout le répertoire brelien (si je ne me trompe pas, mais je ne pense pas me tromper) ! Comment Tuer L'Amant De Sa Femme Quand On A Eté Comme Moi Elevé Dans La Tradition est une chanson assez connue, du moins, elle l'était à l'époque (mes parents, pas spécialistes en Brel mais aimant bien, la connaissent, et ne possédaient pas l'album), et c'est la plus drôle de l'album. En fait, la seule qui est drôle, car si La Bière et Vesoul sont légères, elles ne sont pas non plus à se tordre. Tout est dans le titre, pour ce qui est du sujet de la chanson. Paroles très caustiques (Y à l'arsenic, mais c'est trop long/Y à l'revolver, mais c'est trop court/Y à l'amitié, c'est trop cher/Y à l'mépris, c'est un péché) sur une chanson qui pose un vrai dilemme, un vrai problème de société (mais non, j'déconne). Comment, en effet, tuer quelqu'un qui vous cause du tort, quand on a été élevé dans la foi ? Brel se le demande, ici, dans cette chanson vraiment fendarde, mais, en même temps, la moins bonne de l'album. Plus longue, elle aurait même été énervante au bout d'un certain temps.

L'Eclusier : 4,15 minutes très très plombantes pour cette chanson, L'Eclusier. Accordéon (de Marcel Azzola ? Ce n'est pas précisé, pour ce titre) très présent et un peu oppressant, livrant une mélodie assez sombre, et paroles qui ne sont pas en reste et parlent de la dure vie d'un éclusier, chargé du passage des bateaux sur son écluse, du transit (Les mariniers me voient vieillir, je vois vieillir les mariniers/On joue au jeu des imbéciles où l'immobile est le plus vieux). C'est sans aucun doute la chanson la plus triste de l'album, la seule vraiment triste en fait, et musicalement, la plus chargée, plombante, à ne pas écouter quand on a le cafard. Mais L'Eclusier n'en demeure pas moins une pure merveille (de plus) pour ce remarquable album. Les fins des deux derniers couplets (Dans mon métier c'est en hiver qu'on pense au père qui s'est noyé et Dans mon métier c'est au printemps qu'on prend le temps de se noyer) sont on ne peut plus déchirantes et lourdes de sens.

Un Enfant : Encore une chanson assez pompeuse, musicalement parlant (les arrangements sont assez chargés, dans le registre lyrique et kitsch), mais pas une chanson triste, elle, juste lyrique et nostalgique. Une chanson sur l'enfance que cet Un Enfant de 3,40 minutes, une très belle chanson, mais quand même une chanson un peu moins remarquable que les précédentes si on excepte Comment Tuer L'Amant De Sa Femme Quand On A Eté Comme Moi Elevé Dans La Tradition qui est, comme je l'ai dit, la moins bonne (tout en étant plus que correcte). Très jolies paroles, une chanson pas trop longue... Oui, ce n'est pas le sommet de J'Arrive, mais, franchement, c'est bon !

La Bière : 3,10 minutes qui achèvent J'Arrive sur une note assez légère. Ca sent la bière de Londres à Berlin/Ca sent la bière, Dieu qu'on est bien... La Bière est une excellente petite chanson, assez amusante sans être à se tordre de rire, un peu comme Vesoul en fait. Une petite fantaisie qui fait du bien à l'auditeur après une série de chansons tristes (L'Eclusier, Regarde Bien, Petit) ou assez mélancoliques (Un Enfant, Je Suis Un Soir D'Eté). Ce n'est pas la meilleure chanson de l'album, comme la précédente, mais c'est tout de même franchement très bon, et on prend beaucoup de plaisir à l'écouter. A noter que l'album, sur le CD, offre à la suite de La Bière deux chansons en bonus : La Chanson De Van Horst (musique du film Le Bar De La Fourche, 1972) et L'Enfance (du film Le Far West que Brel a réalisé en 1973), qui sont très bonnes ; mais je pense que les 9 chansons de l'album original se suffisent à elles-mêmes.

Au final, donc, J'Arrive est une incontestable réussite, malgré une chanson certes amusante (et au titre à rallonge) mais assez mineure, ce Comment Tuer L'Amant De Sa Femme Quand On A Eté Comme Moi Elevé Dans La Tradition court et fendard. La chanson la plus drôle de l'album est aussi la moins bonne, tout en étant plus que correcte, ce qui fait de ce disque le plus sombre, probablement, de la carrière du Belge flamboyant, le grand Jacques. Disque sombre, triste, introspectif, lyrique, offrant quelques chansons mémorables (J'Arrive, Vesoul, Regarde Bien, Petit), J'Arrive est à conseiller à tous les amateurs de bonne chanson française, ou plutôt, francophone, vu la nationalité du bonhomme ! Après, je pense que Les Marquises et Ces Gens-Là sont supérieurs, mais, au final, de peu.