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Pour ce nouveau et 324ème Track-by-track, un classique absolu de la chanson française, sorti en 1969. C'est un album fait à quatre mains, entre Serge Gainsbourg et sa petite amie et future femme Jane Birkin. Il s'appelle donc, logiquement, Jane Birkin - Serge Gainsbourg (belle photo de Jane au recto, et du couple au verso), et offre 11 titres pour une trentaine de minutes (le CD offre un bonus-track). Ce bonus-track, justement, ouvrait l'album en lieu et place de Je T'Aime Moi Non Plus dans certains pays, où la chanson (une des rarissimes chansons françaises ayant cartonné en Angleterre) fut interdite. L'album est interprété à la fois par Serge et par Jane, dont la voix fluette et imprégnée de ce délicieux accent british est craquante. C'est un disque formidable, un des tous meilleurs de Serge Gainsbourg, un disque qui fut pendant longtemps difficile à trouver en CD avant d'être, enfin, réédité. Ce disque, rempli de classiques absolus, le voici :

Je T'Aime Moi Non Plus : Que dire ? Originellement interprétée par Brigitte Bardot et Serge, en 1967, la chanson sera bloquée, par Bardot et Gainsbourg, pour éviter des emmerdes juridiques (elle était mariée, sa liaison avec Serge était de l'adultère, une telle chanson aurait envenimé les choses, et puis, ça aurait été un scandale rien que part le sujet et les paroles), et ne sortira, enfin, commercialement parlant, qu'à partir de 1996. Deux ans après cette première mouture enregistrée mais conservée au coffre, Serge, avec Jane, en fait une nouvelle version, qui, elle, sortira. Scandale monstre, succès monstre (chanson entrée dans la légende car une des rarissimes chansons francophones à être N°1 des charts britanniques, mais en France aussi, ce fut un hit), Je T'Aime Moi Non Plus, remplacée, sur l'album, dans certains pays, par La Chanson De Slogan, est une des plus grandes chansons françaises de l'histoire de la musique. Halètements, soupirs, gémissements, paroles osées (Je vais et je viens entre tes reins, je vais et je viens, entre tes reins, et je me retiens), mélodie inspirée par Bach (comme A Whiter Shade Of Pale de Procol Harum, immense tube des années 60, de 1967, qui puise aussi dans la même mélodie classique), cette chanson, de loin la plus longue de l'album (4,25 minutes !), est un pur chef d'oeuvre sensuel. Ouh la la.

L'Anamour : Chanson beaucoup trop courte (2,20 minutes), car c'est tout simplement une des plus belles de Gainsbourg, tout simplement. L'Anamour, qui fut offerte dans un premier temps à Françoise Hardy (en 1968) avant d'être reprise par Serge, est une chanson magnifique, très pop dans l'âme (musicalement, avec sa guitare, L'Anamour, dont le titre utilise l'amour comme une anamorphose, est une chanson assez dans l'air de son temps), interprétée par Serge en solo. Paroles sensationnelles, musicalement proche, parfois, des mélodies de Burt Bacharach (le maestro de la pop lounge américaine des années 60), L'Anamour est un joyau absolu et une des mes chansons préférées de Gainsbourg. Je t'aime et je crains de m'égarer...

Orang-Outan : 2,25 minutes pour cet Orang-Outan en revanche suffisamment long, lui ! Chanson interprétée en solo par Jane Birkin, c'est incontestablement la chanson la moins bonne de tout le disque. Désolé pour les fans. La chanson parle d'une poupée de singe, celle-là même qui pose avec Jane sur la pochette d'Histoire De Melody Nelson, celle-là même qui dort désormais avec Gainsbourg dans son cercueil (véridique, l'anecdote est de Jane Birkin elle-même). La chanson parlerait-elle aussi, indirectement, de Serge, l'orang-outan de Jane ? Jane l'interprète sympathiquement, cette chanson, mais elle ne chantait pas encore très bien, désolé pour les fans (par la suite, Jane chantera vraiment bien : son album Baby Alone In Babylone de 1983, que Serge lui a écrit, est une pure réussite), et musicalement, c'est sympa, mais pas du niveau du reste de l'album. Dans l'ensemble, pas mauvais, mais mineur, très mineur.

Sous Le Soleil Exactement : Issu de la bande-son de la comédie musicale Anna, Sous Le Soleil Exactement est plus connus sous sa version chantée, autrefois, par Anna Karina. Ici, c'est Serge en solo qui nous offre cette nouvelle version, une chanson franchement remarquable à la base, et interprétée, ici, avec talent. Certes, on est en droit de préférer la version d'Anna Karina (parce que c'est la première, et que la chanson a été écrite pour une femme), mais cette reprise par Serge est franchement grandiose, quasiment 3 minutes de bonheur, la classe intégrale. Une chanson, bref, magnifique et culte. Une de plus.

18 - 39 : A nouveau Jane au chant, en solo, pour les 2,35 minutes de 18 - 39. Le titre est étrange, mais s'explique par les paroles : la chanson parle de l'entre-deux-guerres (après la fin de la première guerre mondiale, soit 1918, et avant le début de la deuxième, soit 1939 - faut tout vous dire, hein ?), les années folles. Même sans les paroles (qui ne sont pas extraordinaires, mais pas catastrophiques non plus), on s'en rendrait compte : musicalement parlant, la chanson fait penser à la musique de Borsalino de Jacques Deray, ou à de la musique datant des années 20 et 30, dansante, à base de piano, du charleston, etc... Comme pour Orang-Outan, le chant de Jane est à la fois charmant (accent, petite voix incertaine) et moyen (elle n'était pas encore au point, vocalement ; normal, ce n'est pas son métier de base). 18 - 39 est une chanson que j'aime beaucoup, sincèrement, mais je reconnais qu'elle est un peu secondaire (enfin, un peu...non, elle est secondaire, point barre !).

69 Année Erotique : 3,20 minutes pour la fin de la face A, le remarquable et osé (le titre !) 69 Année Erotique, interprété en duo par le couple. Ce n'est pas depuis cette chanson que le chiffre 69 équivaut à une position sexuelle, mais ça n'a rien fait pour changer les choses, cette chanson, ça, c'est clair ! Pas aussi scandaleuse que Je T'Aime Moi Non Plus (ou la future Décadanse), c'est une chanson somptueuse, grandiose, pas ma préférée de l'album ceci dit, mais une des meilleures. Une des plus mythiques. Une chanson qui, comme Je T'Aime Moi Non Plus, résume parfaitement l'année 1969 en France, et offre à l'album une de ses deux facettes (d'un côté, le sexe ; de l'autre, la mort, via quelques chansons sombres comme sur la face B, j'y reviendrai).

Jane B. : Ouverture de la face B (laquelle est largement, mais largement, plus courte que la A : dans les 13 minutes au lieu de 19 pour la A !) avec ce Jane B. interprété par Jane Birkin. Se basant sur Chopin (le Prélude N°4 en mi mineur, opus 28) pour la mélodie, Jane B. est une magnifique chanson, la plus longue de la face B avec 3,05 minutes. Toujours cette voix si craquante, avec cet accent anglais, qu'elle n'a jamais perdu (heureusement, ça fait tout son charme), et des paroles à tomber, aussi, et une mélodie qui, si elle n'est pas originale, n'en demeure pas moins marquante. Une grande chanson de plus ! Une chanson assez sombre, on y parle de meurtre. La deuxième facette de l'album (après Eros, place à Thanathos), en gros...

Elisa : Chantée à la base par Zizi Jeanmaire (dans une version différente, niveau paroles), Elisa, qui donnera son nom à un film de Jean Becker avec Vanessa Paradis et Gérard Depardieu (anecdote à la con, même si la chanson est entendue dans le film), est une sublime chanson, courte (2,30 minutes), et tout simplement indémodable. Elisa, Elisa, Elisa saute-moi au cou... Interprétée en solo par le grand Serge, c'est une de ses plus fameuses chansons, et un des trésors de l'album. Que dire de plus, franchement ? Ah oui, je n'ai jamais aimé la manière qu'à Serge de prononcer dans la jongle de mes cheveux au lieu de dans la jungle de mes cheveux, en revanche, je trouve ça un peu con, mais c'est secondaire. Immense chanson.

Le Canari Est Sur Le Balcon : Dernière chanson interprétée en solo par Jane Birkin, et aussi la plus courte de l'album (2,15 minutes), Le Canari Est Sur Le Balcon, comme Jane B., offre une ambiance assez morbide. On y parle, en effet, de suicide par défenestration ! Une chanson interprétée d'une voix assez guillerette, dans un sens, par Jane (qui chante mieux, ici, que sur Orang-Outan ou 18 - 39, mais ce n'est toujours pas ça), ce qui accentue le côté tragique des paroles, et crée un certain décalage. Une très bonne petite chanson (j'insiste sur le 'petite' : Le Canari Est Sur Le Balcon n'est définitivement pas une immense chanson de Serge, mais elle est quand même très bonne) dans l'ensemble !

Les Sucettes : Reprise de la fameuse chanson scandaleuse (on y parle de fellation, ça n'aura échappé à personne, sauf à la principale intéressée) que Serge avait fait chanter à la prude, adolescente, naïve France Gall quelques années plus tôt. Le saligaud s'était fait plaisir avec cette chanson d'Annie qui aime les sucettes à l'anis, le sucre d'orge qui coule dans la gorge d'Annie, l'envoyant au Paradis, que de double-sens ! Etonnant que France Gall ne se soit pas rendue compte à temps (elle en a voulu à Serge, je crois, quand elle a découvert le double-sens...) du côté sexuel, salace, de ces Sucettes ! Ici, c'est Serge qui chante. En 2,35 minutes, une version, ma foi, très belle, sympathique, mais on est en droit de préférer l'originale. Mais c'est du bon, sincèrement !

Manon : Chanson issue d'un TVfilm oublié, Manon 70 (fait en 1969, ceci dit), Manon est nettement plus belle que le TVfilm en question. Interprétée par Serge, elle achevait l'album initial avec 2,40 minutes assez sombres, les paroles étant vraiment cinglantes (Non tu ne sais vraiment pas, Manon, à quel point je te hais, Manon). Comme pour 69 Année Erotique, ce n'est pas une chanson qui compte parmi mes préférées de l'album et de Serge, mais sincèrement, Manon est une sublime chanson, qui achève superbement bien Jane Birkin - Serge Gainsbourg, lequel album est clairement un de mes préférés de l'artiste. Sublime.

Bonus-track CD :

La Chanson De Slogan : Ouvrant la face A de l'album en lieu et place de Je T'Aime Moi Non Plus sur certaines éditions (dans certains pays), cette chanson sans titre (La Chanson De Slogan), ou chanson éponyme, est tirée de la bande-son du film Slogan, sorti en 1969, réalisé par Pierre Grimblat, et interprété par Serge et Jane. En fait, c'est bien simple, ils se sont rencontrés sur le tournage. Serge, au départ, snobait Jane, qu'il ne trouvait pas intéressante, mais leurs relations se sont, évidemment, réchauffées par la suite, et comment ! Une idée de Grimblat les réconciliera : il les invitera tous deux à un dîner à trois, avec lui, mais décidera de ne pas y aller, les laisser seuls, tous deux, en tête à tête, pour se donner une deuxième chance, et ça marchera ! La chanson, très belle, aurait parfaitement mérité sa place sur l'album plutôt que de se trouver en bonus-track pour le CD. En effet, les albums de Serge Gainsbourg étant déjà suffisamment courts (sauf les deux derniers qu'il a faits), et avec La Chanson De Slogan en plus, Jane Birkin-Serge Gainsbourg atteint une durée de 34 minutes environ, ce qui est bien mieux que les 31 minutes de l'album initial (11 titres) ! Une chanson franchement superbe, rien à dire.

 Au final, que dire sur Jane Birkin - Serge Gainsbourg ? Album essentiel, rempli de joyaux et qui, s'il contient en effet une ou deux chansons un peu moyennes, fait vraiment partie, malgré cela, des plus immenses albums de Gainsbourg. Un album mythique, qui marque le début d'une nouvelle ère pour Serge : les albums suivants seront immenses, Histoire De Melody Nelson, Vu De L'Extérieur, puis L'Homme A Tête De Chou aussi... Constitué à la fois de chansons faites pour l'album et de chansons plus anciennes et reprises, ce disque fait avec Jane est un must-have absolu, un disque dont il est impossible de se lasser ; et impossible, aussi, pour un fan de Serge Gainsbourg, de l'ignorer, cet album !