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Pour ce 317ème Track-by-track, un disque très méconnu, sauf des amateurs de rock progressif, et sorti en 1976: Tales Of Mystery And Imagination. C'est le premier album du Alan Parsons Project, groupe de rock progressif crée par Alan Parsons, ancien ingénieur du son (il a bossé notamment pour Pink Floyd) et claviériste/guitariste/chanteur, et Eric Woolfson (claviériste, chant). L'album, basé sur les histoires d'Edgar Allan Poe (si vous ne les avez pas lues, sachez que je révèlerai leurs contenus, pour la majorité d'entre elles, pour chaque chanson), possède quelqes invités : Arthur Brown (chanteur fou des années 60), John Miles, et, à la narration, Leonrd Whitting. On notera cependant qu'en 1987, pour la première édition CD, la narration fut refaite par le plus illustre Orson Welles (l'édition CD la plus récente propose la version 1976 de l'album, ceci dit). L'album, avec son sous-titre Edgar Allan Poe, offre des chansons dont les titres sont sans équivoque : on est vraiment, ici, dans un album-concept sur l'oeuvre de ce grand écrivain du fantastique et du gothique ! L'album, le voici :

A Dream Within A Dream : Basé sur un poème du même nom (de Poe, évidemment), A Dream Within A Dream est un morceau instrumental, même si, dans la version 1987, fut rajoutée une narration signée Orson Welles. D'une longueur de 4,15 minutes, c'est, franchement, un très bon morceau, atmosphérique, pour ouvrir le bal de ces "Contes du Mystère et de l'Imagination", ces Histoires Extraordinaires comme Baudelaire en avait adapté une trentaine par le biais de deux recueils. A Dream Within A Dream est remarquable en tant qu'introduction, et quant à la version de 1987, avec narration d'Orson Welles, elle est également très belle, mais je préfère la version sans narration, malgré la voix remarquable de Welles (une voix de radio, imposante, puissante, pleine de charisme).

The Raven : 4 minutes pour cette adaptation chantée de ce long poème mythique, Le Corbeau (dont le film The Crow se base légèrement, mais alors légèrement, légèrement, légèrement...), cette histoire gothique sur un homme venant de perdre son amoureuse, morte, et recevant la visite d'un corbeau qui, se posant sur un buste de Pallas Athéna, ne cesse dès lors de lui répéter Jamais plus, jamais plus (nevermore en anglais), jusqu'à ce qu'il en devienne (il : le narrateur) fou. Une des premières chansons rock à utiliser un vocoder (Alan Parsons était ingénieur du son, ne l'oublions pas, il connait toutes les techniques pour modifier un son, une voix, un instrument, et il les utilisera à foison dans la musique de son groupe), The Raven est une réussite absolue qui sortira en single (avec le Prelude de la suite The Fall Of The House Of Usher en face B), et qui est interprétée par Alan Parsons lui-même (et très bien interprétée) par le biais d'un vocoder modifiant sa voix, et aussi par l'acteur Leonard Whitting, qui fait par ailleurs la narration de l'album dans la version 1976 (et dont la voix n'est pas modifiée par vocoder). Très grande chanson, une des meilleures.

The Tell-Tale Heart : Interprétée par Arthur Brown (chanteur fou furieux des années 60, auteur de Fire, un mec qui a sans aucun doute influencé Alice Cooper), The Tell-Tale Heart est une chanson (4,40 minutes) basée sur la nouvelle Le Coeur Révélateur, qui parle d'un homme perturbé qui assassine son colocataire, minutieusement. Il cache le cadavre, dépeçé, sous le plancher. La police arrive pour lui poser des questions sur la disparition de l'homme, et le tueur, pourtant sûr de lui, se met à entendre les battements du coeur de sa victime, de sous le plancher. Pris de panique, de remords, il avoue tout, même s'il est, finalement, dans sa folie, le seul à entendre les battements du coeur qui le trahissent. L'interprétation de Brown (un invité) est hystérique, sa voix si particulière correspond bien au personnage, qui est totalement fou, mais se dit sain d'esprit. Musicalement parlant, The Tell-Tale Heart est assez réussie, avec un beau riff de guitare et des claviers très parsoniens. Mais c'est vraiment le chant de Brown qui retient l'attention ici. Et les paroles (qui sont dans le livret). Probablement la meilleure chanson de l'album, juste devant The Raven.

The Cask Of Amontillado : Interprétée par John Miles (qui, la même année que l'album du APP, dont il n'est qu'invité, connaîtra un immense succès commercial en solo avec sa fameuse chanson Music), The Cask Of Amontillado est une chanson qui, en 4,30 minutes, adapte La Barrique D'Amontillado, une excellente nouvelle des Nouvelles Histoires Extraordinaires. L'histoire d'un homme qui, par vengeance, va enchaîner et emmurer vivant Fortunato, l'homme qui l'a insulté et humilié, dans les caves de son palais ; il l'attire dans le piège en lui faisant croire qu'il a reçu une barrique d'amontillado (un vin) et lui demande de le goûter pour lui donner son avis d'expert. En fait, il l'emmure... Une chanson, ma foi, très bien interprétée par Miles et dont le chant et les paroles sont, comme pour The Tell-Tale Heart, plus intéressants que la musique, qui est franchement bien foutue ceci étant. Pas le sommet de l'album, mais sincèrement, une très bonne chanson !

(The System Of) Dr. Tarr And Professor Fether : Sorti en single (avec A Dream Within A Dream en face B), long de 4,20 minutes et achevant la face A, (The System Of) Dr. Tarr And Professor Fether, adaptation d'une nouvelle du même nom (en français, Le Système Du Docteur Goudron Et Du Professeur Plume, nouvelle que je ne connais pas) est interprétée par John Miles (encore) et Jack Harris (un des nombreux vocalistes du APP, au fil des albums). Une chanson bien plus légère que les chansons précédentes (qui parlent toutes de folie et de mort violente, de meurtres) et que la suite de la face B. Interprétation vocale franchement excellente, musique assez sympathique, ce morceau, comme le précédent, n'est pas le meilleur de l'album (de la face 'chansons', je veux dire), mais il est franchement très bon. Quant à l'histoire, elle est humoristique (oui, Poe a écrit des histoire légères), et parle d'un homme qui visite un asile psychiatrique du sud de la France, qui semble autogéré par les fous eux-mêmes !

The Fall Of The House Of Usher : Suite de 5 morceaux séparés sur l'album, ouvrant la face B, et atteignant, en totalité, environ 16 minutes.

a) Prelude : 7 minutes pour cette première partie, Prelude, qui possède, dans sa version 1987, une narration signée Orson Welles. Cette première partie de la suite se base sur l'oeuvre de Debussy, même si ce n'est pas crédité officiellement. Entre la narration (basée sur le texte de Poe; La Chute De La Maison Usher est une longue nouvelle, remarquable, que je préfère ne pas décrire pour vous laisser le plaisir de la lecture si jamais vous avez envie de la découvrir) et la musique assez minimaliste, un peu inquiétante mais pas trop (ça m'a toujours fait penser au Atmosphere de Gyorgi Ligeti, morceau de musique contemporaine présent dans la bande-son de 2001 : L'Odyssée De L'Espace), ce Prelude, en 7 minutes sans doute un peu longues mais tout de même excellentes, permet à la suite de s'ouvrir avec efficacité et, en même temps, sobriété.

b) Arrival : Une durée nettement plus courte, 2,40 minutes, pour Arrival, deuxième partie de la suite The Fall Of The House Of Usher. Ambiance gothique assurée avec des claviers plus ou moins dissonnants, il ne manque plus que du vent et des bruits d'orage violent pour se mettre dans l'ambiance ! Le morceau devient plus rock, plus soutenu, avec batterie et tout le bordel, arrivé au milieu, mais Arrival, dans l'ensemble, met dans l'ambiance de la même manière que Prelude. Cette suite The Fall Of The House Of Usher, probablement le meilleur moment de l'album, est essentiellement atmosphérique, propice à déliver des ambiances glauques et gothiques. Deuxième partie très réussie.

c) Intermezzo : Seulement une petite minute pour la troisième partie, Intermezzo, qui mérite bien son titre, car c'est avant toutes choses une sorte de pause, d'intermède, avant la conclusion de la suite. Un orgue religieux et assez angoissant, tout du long, de cet Intermezzo qui offre encore une fois une ambiance sépulcrale. On sent la tension à son comble, ce morceau court servant surtout d'interlude ne fait rien pour la faire retomber. Arrivé à ce moment-là, on est bien dans l'ambiance. Dans un sens, cette suite est à écouter en lisant la nouvelle, même s'il vous faudra sans aucun doute plus que 16 minutes pour la lire (et à moi aussi, même si je lis vite). Encore une fois excellent, mais pris séparément de la suite, ça n'a que peu d'utilité. Comme pour toute suite de la sorte.

d) Pavane : Cette quatrième partie est la deuxième plus courte avec 4,35 minutes en tout, et s'intitule donc Pavane. La plus mouvementée des cinq parties, Pavane est aussi la plus légère, dans un sens, et offre une mélodie franchement sublimissime, même si le début du morceau fait encore une fois 'musique d'atmosphère' (normal, elle suit Intermezzo, et continue, pendant quelques secondes, son ambiance sépulcrale). Pavane est un des meilleurs moments non seulement de la suite The Fall Of The House Of Usher, mais aussi de l'album en totalité. Un instrumental tout simplement grandiose, et qui permet, dans un sens, de relâcher quelque peu la pression avant une conclusion aussi courte qu'abrupte et sinistre.

e) Fall : Cette cinquième et ultime partie de The Fall Of The House Of Usher est également la plus courte : 50 secondes uniquement, en tout et pour tout, pour Fall. Qu'entend-on tout du long des 50 secondes ? Une musique dissonnante, angoissante, jouée sans aucun doute par un mellotron (instrument, un clavier, capable d'imiter le son d'un orchestre symphonique de cordes), et offrant une ambiance d'épouvante. Impossible de ne pas imaginer la chute de la maison Usher, la chute physique, la destruction, en écoutant cet instrumental cacophonique et flippant ; une conclusion parfaite pour la suite, mais pris séparément, ça n'a que peu d'intérêt.

To One In Paradise : Le final de l'album, sorti en single, avec Terry Sylvester au chant et Eric Woolfson dans les choeurs. 4,45 minutes franchement remarquables, indépendantes donc de la suite The Fall Of The House Of Usher, pour achever en beauté Tales Of Mystery And Imagination. Le chant de Sylvester (un ancien du groupe The Hollies, qui remplacera Graham Nash, qui faisait partie du groupe, quand ce dernier partira pour rejoindre Crosby et Stills) et de Woolfson est vraiment sublime, les paroles sont très belles, cette chanson admirable fait partie des plus réussies, sublimes, de l'album. Une conclusion admirable, que dire de plus ?

 Au final, Tales Of Mystery And Imagination est donc un excellent album de rock progressif, et même un des plus grands albums (si ce n'est même le sommet) du Alan Parsons Project. D'autres albums sont bons (The Turn Of A Friendly Card, Eye In The Sky ou bien encore I, Robot), mais ce premier cru du APP est vraiment une réussite remarquable. Entre les chansons de la face A, interprétés par divers chanteurs, et la suite de la face B, difficile de dire ce qui est le mieux ici. Pas trop long, de plus (40 minutes), cet album relativement méconnu, desservi, de plus, par une pochette ne faisant pas partie des plus belles qui soient (mais il y à pire chez le APP, en même temps), est à découvrir absolument ! Si vous aimez les histoires de Poe, et si vous aimez le rock progreffis (deux choses, en effet, bien différentes, mais tout de même 'mariées' ici), alors vous devriez aimer cet album, voire même l'adorer !