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Pour ce nouveau et 313ème Track-by-track, un disque sensationnel sorti en 1978, un des meilleurs albums de Tom Waits (dont un autre album a déjà été abordé, très dernièrement, dans la catégorie TBT), j'ai nommé Blue Valentine. Sur la pochette, un Waits aux fausses allures de Ben Affleck intelligent (c'est dire si ce sont de fausses allures !), et au verso, le même Waits, debout face à une jeune femme blonde à moitié avachie sur un capot de bagnole, et qui n'est autre que la compagne de Waits à l'époque, Rickie Lee Jones (elle ne participe pas à l'album). Blue Valentine offre une ribambelle de classiques pour Waits : sur les 10 titres, pas moins de 5 sont des classiques absolus faisant partie intégrante de la légende waitsienne ! Un disque enregistré avec Roland Bautista, Harold Battiste, Earl Palmer, Rick Lawson, plein d'autres musiciens (quasiment que des musiciens différents par morceau), plusieurs musiciens certes peu connus, mais, croyez-moi, très talentueux. Ce disque, un des plus accessibles de Waits malgré sa voix très particulière et terriblement cassée (il sonne souvent moins déglingué sur certains de ses albums suivants), le voici :

Somewhere : Unique chanson dont les paroles ne sont pas dans le livret...pour raisons de droits. En effet, Somewhere n'est pas signée Waits, mais est une reprise d'une des plus fameuses chansons du film de Robert Wise West Side Story, une des plus fameuses comédies musicales cinématographiques au monde. Une sublime et touchante reprise de cette chanson immortelle, un des meilleurs moments de Blue Valentine, et une ouverture assez admirable et étonnante pour l'album. Que dire de plus, si ce n'est qu'entre le chant de Waits, particulier mais sublime, et la musique sensationnelle, tout est divin ici ? Somewhere est une pure réussite.

Red Shoes By The Drugstore : La chanson la plus courte (mais une autre de l'album la dépasse de très peu, de 5 secondes), avec seulement 3,10 minutes. Red Shoes By The Drugstore est la première chanson de l'album signée Waits, la précédente étant, comme je l'ai dit, une reprise. Une chanson, ma foi, excellente, sans être le sommet de l'album. Avec Byron Miller, Da Willie Gonga, Roland Bautista et Rick Lawson à l'accompagnement, Waits, ici, livre une chanson franchement très réussie sur une jeune femme en chaussures rouges, accompagnant, sous la pluie battante, son petit ami au drugstore. Il la trouve sublime dans ces chaussures, elle est folle amoureuse de lui et irait partout avec lui, ferait tout pour lui... Une chanson d'amour, ambiance un peu jarmuschienne, quasiment noir & blanc malgré la couleur des chaussures. Impossible de ne pas penser, aussi, au verso de pochette montrant Ricky Lee Jones, la petite amie de Waits de l'époque, en tenue rouge (et probablement en chaussures rouges, mais impossible de le dire, ce n'est pas visible), devant une boutique que l'on suppose être, probablement, un drugstore. Très belle chanson.

Christmas Card From A Hooker In Minneapolis : Un sommet, tout simplement. 4,30 minutes écrites à la perfection, et dont le titre ('carte de Noël d'une pute à Minneapolis') explique tout. Oui, dans cette chanson sur laquelle Waits est accompagné de Da Willie Gonga au piano électrique (lui-même joue du piano classique en plus du chant), on parle d'une pute enceinte (Hey Charley, I'm pregnant) qui écrit à son ami, son petit ami, même (à la fin, elle lui explique qu'elle n'est pas mariée, et qu'elle est éligible pour le jour de la St Valentin !), de là où elle se trouve, Minneapolis, pour le jour de Noël. Christmas Card From A Hooker In Minneapolis est encore une fois une chanson mémorable qui offre une histoire sublime (Waits est décidément un conteur hors pair, il devrait écrire des livres), un petit scénario en elle-même. Une pure merveille douce-amère, un des meilleurs morceaux de l'album avec le suivant, qui est...

Romeo Is Bleeding : Chanson mémorable (le titre sera aussi celui d'un film bien des années plus tard, pour l'anecdote) de quasiment 5 minutes, sur laquelle Waits est accompagné de Bobbye Hall, Chip White, Frank Vicari, Ray Crawford, Charles Kynard et Jim Hughart, tout en jouant de la guitare électrique. Romeo Is Bleeding ('Roméo saigne') est une des plus grandes chansons du répertoire de Tom Waits, tout simplement (dire donc qu'il s'agit d'une des plus belles chansons de Blue Valentine semble donc superflu, non ?). Encore une fois, sens de l'écriture remarquable, sur un homme atteint d'une balle en pleine poitrine, saignant, agonisant, dans une rue glauque au possible. Interprétation exceptionnelle pour une chanson qui ne l'est pas moins.

$29.00 : Morceau le plus long (8,15 minutes), et si ce n'est pas le sommet absolu de Blue Valentine, ce $29.00 est franchement une excellentissime chanson, encore une fois interprétée par un Tom Waits au sommet de son art vocal. Enregistré avec Roland Bautista, Byron Miller, Rick Lawson et Da Willie Gonga, ce morceau très long, sans doute un poil trop long (deux minutes de moins, ça aurait été préférable, mais bon, je chipote quand même), est une chanson encore une fois remarquablement bien écrite sur une jeune femme de couleur, à L.A., qui transporte un sac en croco ne contenant que 29 dollars, et a qui il arrive bien des mistoufles (agression, drogues, etc). Une histoire digne d'un film d'Abel Ferrara ou de Jim Jarmusch, ce cinéaste ayant souvent fait jouer Waits dans ses films (Down By Law, Coffee And Cigarettes). Une très bonne chanson.

Wrong Side Of The Road : La face B s'ouvrait sur les 5,10 minutes de Wrong Side Of The Road, une chanson sur laquelle le Waits est accompagné par Charles Kynard, Chip White, Frank Vicari, Jim Hughart et Ray Crawford. Wrong Side Of The Road est une très bonne chanson qui ouvre très bien la face B, sur une note plus 'sobre' que le long (mais très réussi) $29.00. Sans être, comme Red Shoes By The Drugstore ou A Sweet Little Bullet From A Pretty Blue Gun, un des meilleurs morceaux de l'album, c'est cependant une chanson très très bien écrite et interprétée, encore une fois. Les paroles sont vraiment littéraires, Waits est décidément un des meilleurs auteurs de chansons de sa génération, inutile de le nier. On a ici une chanson très bien, niveau musical, mais on préfèrera nettement Romeo Is Bleeding ou Christmas Card From A Hooker In Minneapolis, sur l'album.

Whistlin' Past The Graveyard : Deuxième chanson la plus courte (3,15 minutes), Whistlin' Past The Graveyard ('siffloter en passant près du cimetière') est probablement la chanson la moins mémorable de Blue Valentine. Malgré la durée assez rikiki, on a énormément de paroles (une double page entière et la moitié d'une troisième !) pour cette chanson sur laquelle on a, comme musikos d'accompagnement, Harold Battiste, Herbert Hardesty, Earl Palmer, Scott Edwards et "Shine" Robinson. Comme toujours, ce n'est pas du coté du chant ou des paroles qu'il faut chercher la petite bête. Si Whistlin' Past The Graveyard est la moins bonne, c'est musicalement parlant (c'est moyennement réussi), et, aussi, ça va trop vite (pas le temps de s'ennuyer, certes, mais ça fait un peu expédié). Ce n'est pas mauvais, mais c'est clairement le moins bon de l'album.

Kentucky Avenue : Sur ce morceau de 4,45 minutes, Waits est seul au piano, avec, cependant, un accompagnement d'un orchestre dirigé par Bob Alcivar. Kentucky Avenue est une sublime chanson (de plus) pour l'album, une chanson mémorable me faisant penser à On The Nickel (album Heartattack And Vine de 1980, abordé ici dernièrement en TBT), aussi belleet construite sur le même principe de l'accompagnement orchestral d'un Waits seul aux touches d'ivoire. Musicalement remarquable, Kentucky Avenue est également remarquable pour son chant et ses paroles. Blue Valentine offre décidément des chansons magnifiquement écrites, et celle-ci, pas trop longue par rapport à d'autres (aux deux suivantes, déjà), est vraiment une pure petite merveille à écouter.

A Sweet Little Bullet From A Pretty Blue Gun : 5,35 minutes pour cette chanson franchement très réussie, A Sweet Little Bullet From A Pretty Blue Gun. Ce n'est pas le meilleur morceau de l'album (ceci dit, il est meilleur que Whistlin' Past The Graveyard, qui était bien, mais pas exceptionnel), et comme $29.00, il est probablement un poil trop long (en même temps, il est moins long, mais 5,35 minutes, ici, c'est sans doute une minute de trop), mais il offre encore une fois de sublimes paroles et une interprétation remarquable, vocalement parlant, de Waits. Les musiciens, ici, sont Harold Battiste, Herbert Hardesty, Earl Palmer, Scott Edwards, et "Shine" Robinson. Waits tient la guitare électrique (et il est très bon à cet instrument). Dans l'ensemble, c'est encore une fois une très belle chanson.

Blue Valentines : Quasiment 6 minutes (à 10 secondes près) pour cette quasi-chanson-titre (mis à part le pluriel), Blue Valentines, une chanson qui achève franchement superbement bien l'album. Peu d'accompagnement musical ici : Waits à la guitare électrique, et Ray Crawford pour le solo de guitare. Rien d'autre. Des paroles tout simplement sublimes sur un homme recevant des cartes de St.Valentin de sa copine, mais des cartes 'bleues', des cartes probablement pas aussi gentilles que l'on pourrait le croire. Entre le mec et sa copine, une longue distance les sépare (loin des yeux, loin du coeur, semble dire la chanson), et on sent bien que ce n'est pas vraiment le beau fixe, apparemment, le mec, qui raconte la chanson, a déconné (She sends my blue valentines, it reminds me of my cardinal sin). Une chanson pleine d'amertume, de tristesse, de regrets, pour achever ce remarquable et 'blue' album. Excellent.

 Au final, que dire d'autre ? Blue Valentine offre une ribambelle de grandes et mythiques chansons de Waits (ainsi que d'autres moins connues mais également très belles), et se pose là comme étant une de ses plus belles réussites avec Heartattack And Vine, Swordfishtrombones et Rain Dogs. Un album essentiel à tout amateur de rock et de blues-rock. Il faut s'y faire, à la voix déglinguée de Tom Waits, mais une fois qu'on s'y est habitué, c'est tout simplement grandiose (quels textes !). Au final, donc, un disque franchement immense, 50 minutes (environ ; en fait, un petit peu moins, 49 minutes) de totale réussite !