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Si votre truc, c'est le rock un peu bluesy, un peu jazz, en provenance directe des années 60, alors je ne peux que vous conseiller ultra ardemment (tellement ardemment que ça crame) l'écoute de cet album, si jamais vous ne le connaîtriez pas encore. Mais si vous écoutez du rock depuis un bon moment et que vous vous intéressez à plein de choses, alors, je pense que je pisse dans le vent, parce que logiquement, vous connaissez. Vous devez même connaître très bien. Cet album est légendaire, il sera, à sa sortie (en 1968), l'objet d'un culte insensé et totalement justifié, au point que deux de ses responsables en feront une sorte de suite, surmultipliée, un an plus tard : un double live (enregistré en 1968 au Fillmore West) qui est encore meilleur, parce que plus long, et parce que live, tout simplement. Le live, c'est The Live Adventures Of Mike Bloomfield And Al Kooper (et sa pochette signée Norman Rockwell, excusez du peu), mais je ne vais pas en parler ici, de ce live, un de mes albums de chevet par ailleurs. C'est d'un album studio que je vais parler ici, Super Session, sorti donc en 1968 (en juillet ; enregistré en mai), un album monumental lui aussi, assez généreux (50 minutes, yeah !) et crédité à Mike Bloomfield, Al Kooper et Stephen Stills. Respectivement rouge, jaune et bleu sur la pochette, qui fait très blues/jazz. De même que son verso, riche en notes de pochettes et en photos noir & blanc. 

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Le projet est venu assez facilement grâce à, j'imagine, Bob Dylan. Enfin, indirectement. Al Kooper, claviériste et arrangeur/producteur de génie, fondateur de Blood, Sweat & Tears et de quelques albums solo remarquables, et Mike Bloomfield (guitare, leader de l'Electric Flag, ancien membre du Paul Butterfield Band, un très grand guitariste), ont en effet collaboré ensemble sur l'album Highway 61 Revisited du Barde, en 1965. Ils se connaissent, s'apprécient. Il semblait inévitable qu'un jour ou l'autre, ils fassent quelque chose ensemble. Ce quelque chose est sur la face A de cet album légendaire, ce Super Session qui mérite bien son titre. Sur la face A seulement ? Oui, parce que Bloomfield a des soucis de santé chroniques : il est insomniaque. Il prend sans doute des cachetons pour tenir le coup, mais, le deuxième jour des sessions studio, il ne se pointe pas. Kooper prend vite les choses en main et appelle Stephen Stills, qu'il connaît un peu, et qui est à deux doigts de quitter Buffalo Springfield. Il déboule, et on enregistre ce qui finira sur la face B de l'album. Oui, l'album est démocratiquement crédité aux trois, mais à aucun moment ils ne jouent ensemble. Soit dit en passant, cette mésaventure de Bloomfield qui lâche un peu l'affaire en cours et se fait remplacer se reproduira au cours des concerts de 1968 qui donneront le double live cité plus haut : sur sa face C, on entend un certain Carlos Santana, et Elvin Bishop, appelés en renfort, Bloomfield ayant dû se faire hospitaliser pour une petite cure de sommeil express...

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On notera une grosse différence de durée entre les deux faces : la première dure une demi-heure, et la seconde, 20 minutes seulement. Si le guitariste principal change selon la face, les autres musiciens, eux, sont les mêmes : le batteur Eddie Hoh, le bassiste  Harvey Brooks (de l'Eletric Flag), le claviériste Barry Goldberg (aussi de l'Electric Flag). Kooper chante, joue de quelques claviers (orgue Hammond, Ondioline), un peu de guitare électrique et de 12-string guitar aussi. Les morceaux ? Quatre furent composés pour les sessions (Harvey Brooks a signé, seul, le court instrumental Harvey's Tune, les trois autres sont signés Kooper & Bloomfield et sont sur la face A), Albert's Shuffle, très jazzy ; His Holy Modal Majesty, instrumental aussi, long de 9 minutes, très jazzy aussi ; et Really. Le reste, ce sont donc des reprises. Man's Temptation est repris à Curtis Mayfield et ses Impressions ; Stop, un morceau de Mort Shuman et Jerry Ragovoy autrefois chanté par Howard Tate ; ces deux titres sont sur la face A. La B, elle, offre du lourd elle aussi : It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry de Bob Dylan, You Don't Love Me de Willie Cobbs (que le Allman Brothers Band reprendra eux aussi) et surtout, long de 11 minutes, Season Of The Witch de Donovan. Probablement le meilleur moment de Super Session, du moins pour moi, c'est une envolée inoubliable qui rend la version originale du Dylan britannique quelque peu fadasse, pour vous dire à quel point c'est réussi, parce que le morceau original de Donovan est, il faut le dire, immense... Bref, vous l'avez compris : cet album est un monstre sacré, un monument, un album indispensable à tout fan de rock, de blues et de jazz. Quelle production (signée Kooper, évidemment)... Allez, je me le remets !!

FACE A (Bloomfield/Kooper)

Albert's Shuffle

Stop

Man's Temptation

His Holy Modal Majesty

Really

FACE B (Stills/Kooper)

It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry

Season Of The Witch

You Don't Love Me

Harvey's Tune