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Une cathédrale pour une femme en Enfer. Cette phrase, issue d'un article de Lester Bangs (rock-critic américain mort en 1982, extrêmement prolifique et culte), au sujet de cet album, issue d'un de ses articles, m'a toujours fait grande impression...sans doute parce qu'elle résume à la perfection ce qu'est cet album, le deuxième album de Nico, sorti en 1969 : The Marble Index. Cet album, enregistré en 1968, fait suite au premier opus solo de l'Allemande, Chelsea Girl. Bien qu'étant signé de la même Nico (Christa Päffgen de son vrai nom), on ne saurait être plus éloigné de Chelsea Girl (un disque carrément pop en comparaison) avec ce deuxième opus, produit par Frazier Mohawk et arrangé par John Cale, lequel venait alors très certainement de quitter le Velvet Underground, groupe dont Nico était, elle, partie courant 1967, après le premier album du groupe. Long de 30 petites minutes, The Marble Index, sous sa pochette glaçante (comme le disait encore une fois Lester Bangs dans, je crois, le même article, ou un autre je ne sais plus, cette pochette semble suivre des yeux toute personne se trouvant dans la même pièce qu'elle, et possède une sorte de charme vénéneux, reptilien, froid et malfaisant, presque méchant), est un disque à part. Les deux suivants de Nico, Desertshore en 1970 et The End en 1974, sur lesquels Cale a fortement oeuvré aussi (et, pour le dernier cité, Eno également), sont également à part, mais si on les écoute après avoir découvert The Marble Index, on les trouvera presque normaux (pourtant, Innocent And Vain, sur The End...)

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The Marble Index, qui on s'en doute, n'obtiendra aucun succès commercial (mais sera remarqué dans la presse et fait aujourd'hui partie des chefs d'oeuvres du rock, même si ce n'est pas, en fait, du rock ici), n'est pas un disque à écouter le soir avant de s'endormir, ou le matin au réveil. Si vous avez le bourdon, si vous vous battez contre la maladie (courage, dans ce cas), si vous venez de subir une perte ou un gros coup du sort, et si vous êtes d'un tempérament impressionnable, évitez aussi. Enfin, les oreilles en béton armé trouvant inaudibles les albums un peu trop en-dehors des clous, et pour qui le summum de l'audace musicale est Jean-Michel Jarre ou Vangelis, évitez aussi. Ce disque, il faut se le faire. Il faut le supporter durant les 30 minutes de sa première écoute. Si vous parvenez à écouter tout l'album d'une traite, à volume égal et correct (pas en fond sonore, pas à donf' non plus, mais à un volume normal) sans avoir mis sur pause une seule fois, vous avez gagné. Les écoutes suivantes seront plus faciles. A côté de cet album, Trout Mask Replica, c'est Alvin Et Les Chipmunks Chantent Noël. Carrément. Ce disque est FLIPPANT, voilà, et ne me traitez pas de petite nature, c'est que vous ne connaissez pas l'album. Il n'y à que le Prelude de même pas une minute de calme et relaxant, petite pièce instrumentale et lyrique en guise d'introduction, mais pas d'avertissement quant au contenu du reste de l'album. John Cale dira de ce disque qu'il est anticommercial, car le suicide l'est également. C'est lui, selon la légende (d'autres disent que c'est en fait Leonard Cohen), qui a proposé à Nico de jouer de l'harmonium, ce clavier lugubre, synthétique, presque liturgique, utilisé dans les cérémonies religieuses, mais ici bien revampé par la Goth. Un instrument étrange, à part, et totalement cauchemardesque pour Cale (ce n'est donc probablement pas lui qui a eu l'idée de l'harmonium, donc, sinon ça serait se tirer une balle dans le pied), qui remarquera rapidement, durant les sessions d'enregistrement, qu'aucun instrument, mis à part éventuellement le violon (qu'il joue), ne peut correctement s'accorder avec. 

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L'harmonium, qui deviendra le moteur principal de l'univers musical de Nico dès lors, est audible tout du long des 30 minutes et 8 titres de The Marble Index, et délivre ses sonorités glaciales, cathédrale en courants d'airs en pleine hiver sibérien. Comme en plus les textes sont souvent d'une noirceur totale (Frozen warning close to mine, close to the frozen borderline), mis à part peut-être sur Ari's Song, chanson dédiée à Ari Boulogne, le fils qu'elle a eu avec Alain Delon (qui ne l'a pas reconnu, et pourtant, il ne peut pas le renier, c'est son portrait craché), et comme en plus la voix de Nico est froide, rauque, sombre, grave, bref, allemande (avec en plus zeu betit akssent chermanikeu pien zympathikeu), inutile de dire que ça colle bien au concept. Suicidaires, beware avant d'écouter ce disque. Si Ian Curtis avait écouté cet album avant de se tuer au lieu du The Idiot d'Iggy Pop, il ne se serait probablement pas pendu, il se serait charcuté à l'ouvre-boîte. Histoire de coller au concept. Hum. Non, non, rassurez-vous, je vais bien. Je n'écoute pas souvent ce disque, cependant, et jamais le soir, parce que faut pas déconner, mais s'il me fallait établir une liste des 50 meilleurs albums de 'rock' depuis les années 60 jusqu'à maintenant, The Marble Index serait dedans, et pas en dernier (pas en premier non plus tout de même). Pourtant, c'est pas rock. C'est classique, lyrique, lugubre, expérimental, avant-gardiste, c'est une collection de chansons (Nico, sur la pochette du premier opus du Velvet, était créditée comme chanteuse, en français dans le texte), mais c'est pas rock. Pas de guitare, pas de batterie. Pas de rythmes dignes de ce nom. Evidemment, aucun tube. Passez ce disque en night-club, vous n'en ressortirez qu'inculpé d'incitation au suicide de masse, ou vous n'en ressortirez pas du tout. Mais, sincèrement, qui peut se targuer d'avoir écouté beaucoup de chansons du calibre de No One Is There, Julius Caesar (Memento Hodi) ou Frozen Warnings ? Et qui peut se vanter de les avoir écoutées sans trembler, voire même avoir envie de pleurer de terreur ? Ce disque est malsain, froid comme un index de marbre, une sépulture, aussi irrévocable que la mort. Paradoxal mais vrai : il est aussi d'une irréelle, incompréhensible et totale beauté. 

FACE A

Prelude

Lawns Of Dawn

No One Is There

Ari's Song

Facing The Wind

FACE B

Julius Caesar (Memento Hodie)

Frozen Warnings

Evening Of Light