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290ème Track-by-track ! Et pour l'occasion, un de mes disques de chevet pour la musique des années 80, clairement, j'ai nommé Empires And Dance, troisième album (et leur meilleur, probablement) des Simple Minds, sorti en 1980. Sorti sous une pochette imposante représentant, si je ne trompe pas, Atatürk (un héros de l'histoire turque ; une des chansons fait explicitement référence à la Turquie), Empires And Dance, 46 minutes, est aussi éloigné du son pop que les Simple Minds adopteront dès 1982 que faire se peut. Aucun tube (deux mineurs : Celebrate et I Travel, mais qui n'auront aucun succès à l'époque), mais un disque totalement parfait, à réserver aux oreilles attentives et exigeantes : l'album n'est pas commercial et facile d'accès. Plus un disque de cold-wave que de new-wave, c'est un pur trésor méconnu, que je vous propose dès maintenant :

I Travel : Comme je l'ai dit plus haut, on ne peut pas parler de tubes pour Empires And Dance. Deux chansons sortiront en single, mais ne marcheront pas (le groupe, à l'époque, n'était rien, commercialement parlant ; par la suite, il ressortira ces chansons (I Travel, en tout cas), une fois le succès arrivé, mais elles ne marcheront pas fort pour autant), et I Travel, qui ouvre le bal avec une redoutable efficacité, est l'une d'elles. Chanson mémorable qui s'ouvre sur des bidouillages électroniques avant de laisser la place à un rythme aussi effréné (le chant de Kerr, puissant) que très arty/new-wave. Ecoutez la manière de chanter de Kerr, on dirait Ghostdancing (1985), une autre chanson du groupe ! Kerr s'est sûrement inspiré de cette manière de chanter sur I Travel (les couplets) pour Ghostdancing (couplets aussi). La chanson est totalement réjouissante, un modèle de dance music, avec des paroles assez marquantes, et notamment une allusion amusante et caustique à Brian Eno et son Music For Airports (1978), allusion qui, dans les paroles du livret (imprimées avec ce même lettrage que le titre, à la russe, avec les R et les N à l'envers et en majuscules), est masquée, sans doute pour des problèmes de droits : au lieu de "Brian Eno", on lit "Bi Some Lo". Mais ce que l'on entend est bel et bien le nom du musicien, pas de doute ! Une grande chanson, une des meilleures de l'album et du groupe.

Today I Died Again : Climat radicalement différent pour cette chanson au titre glauquissime ('Aujourd'hui, je suis encore décédé'). Comportant le titre de l'album dans ses paroles (Back to a year, back to a youth/Of men in church and drug cabarets/Is this the age of empires and dance ?), Today I Died Again est un morceau remarquable et sombre, baigné de claviers envoûtants, batterie très efficace et chant assez glauque de Kerr. Le morceau serait inspiré par la lecture d'un texte sacré hindou issu du poème épique Mahābhārata : la Bhagavad-Gītā. Enfin, en surface, pour l'inspiration, mais la chanson ne parle pas spécialement de ça. Un morceau un peu oppressant (le refrain), franchement remarquable. Et très étrange, aussi.

Celebrate : Deuxième chanson sortie en single, sans grand succès (pas sûr que cette chanson soit ressortie en single par la suite, contrairement à I Travel, en revanche), Celebrate est un morceau franchement immense - un autre après deux chansons également immenses. D'apparence trompeuse, ce morceau construit sur un tempo martial (qui semble se désarticuler, ainsi que la voix de Kerr, entre des nappes de synthés assez sombres), est une autre tentative dance/arty/cold-wave de la part de Minds. Celebrate est un morceau remarquable, le genre de morceau immédiatement accrocheur, même si on ne se rend pas spécialement compte, à la première écoute, de l'aspect oppressant de la chose : on croit, au départ, que ce morceau est un pur morceau de new-wave dansante, mais pas du tout. Déjà, les paroles ne sont pas spécialement gaies (sans atteindre non plus des sommets de glauque attitude), mais on sent une tension tout du long, quelque chose de pas normal. Ce morceau a été décrit, ailleurs sur le Net (sur le site sur lequel je tiens une ou deux informations sur l'album, le site est Pop-Rock.com), comme un pantin désarticulé par la lourdeur des paroles. C'est très bien vu. Immense morceau. Mais la suite est encore plus marquante !

This Fear Of Gods : Fin de la face A avec le morceau le plus long de l'album (7,05 minutes), j'ai nommé This Fear Of Gods. Et là, attention, on est face à l'impalpable, au grandiose, au monstrueux. C'est le sommet d'Empires And Dance, album qui, par ailleurs, contient énormément de grands moments. Ce morceau est remarquable et flippant. Les paroles sont parfois étonnantes (Someone singing in the shower est certes un peu basique, mais on parle, plus loin, dans un autre couplet, de Violence and vivisection, et de là à penser que le morceau parle des sinistres camps de la mot, il y à un pas à franchir que je ne franchirai d'ailleurs pas, n'étant pas sûr du tout de ça, mais avouez qu'entre les allusions à la douche et à la vivisection (et on sait quelles saloperies les nazis ont faites dans ces camps), il y à de quoi se poser des questions. This Fear Of Gods est martial, prenant, oppressant. Le chant de Kerr est bluffant, sa voix est étouffée dans la musique (un riff de claviers entêtant et grandiose), le refrain (Gods...Gods...This fear of Gods...) est inoui. Distillant une atmosphère lugubre, tétanisante et glauque, This Fear Of Gods ('Cette peur des Dieux') est une Oeuvre d'Art à lui tout seul. Oui, je sais, j'exagère un peu, mais croyez-moi : quand vous aurez écouté ce morceau assez marquant, il risque fort de vous devenir indispensable, malgré son aspect difficile et angoissant !

Capital City : 6,15 minutes pour ouvrir la face B. Capital City est une chanson aussi trompeuse que Celebrate : le refrain est faussement gai, la voix de Kerr s'envole dans des torrents de synthés assez légers... Mais la chanson est, malgré cela, assez angoissante. Notamment le chant de Jim Kerr, encore une fois (Pulse...Feel...Pulse...). Si les claviers sont assez faussement guillerets dans les refrains, ils sont, en revanche, très étranges pendant le reste du morceau, délivrant des accords assez orientaux. Une basse grandiose, des paroles peu nombreuses mais très réussies achèvent de faire de ce Capital City une des pièces maîtresses de l'album.

Constantinople Line : 4,45 minutes remarquables pour ce Constantinople Line dont le titre est une allusion assez évidente à la Turquie (comme la pochette qui, il me semble, représente un buste d'Atatürk). Le morceau, prenant (une partition de claviers entêtante, syncopée, une basse marquante), parle d'un voyage dans un train, évidemment l'Orient-Express. En écoutant ce morceau assez hypnotique et musicalement très space (le groupe ne joue décidément pas, sur ce disque, une musique facile d'accès et commerciale : accords étranges, mélodies sur le fil, tout ça sonne très très bizarre), difficile de ne pas s'imaginer à bord de ce mythique train, à regarder les paysages turcs par la fenêtre, à interpeller un barman (Hey waiter). Constantinople Line...Red, Red Star, Red... Immense. Entêtant.

Twist/Run/Repulsion : Terrifiant. Twist/Run/Repulsion est flippant, clairement. Vous qui pensez que les Simple Minds, auteurs de Someone, Somewhere, In Summertime et de Mandela Day, ne savent pas créer des climats terrifiants, écoutez cette chanson qui, en 4,30 minutes, prouve tout le contraire ! Ce morceau alterne, sur fond de musique hypnotique et minimaliste (basse assez marquante de Derek Forbes, batterie syncopée de Brian McGee), des passages chantés d'une voix oppressante par Kerr et des passages de spoken-word en français dits par une jeune femme anonyme (apparemment, une amie du groupe, on ne sait pas qui), et qui lit, en français donc, des passages d'un livre qui serait le Lolita de Vladimir Nabokov. L'ensemble est assez glaçant, marquant, inutile de savoir de quoi parle Kerr pour avoir quelque peu peur en écoutant ce morceau : il est tout sauf relaxant. Un des sommets de l'album, mais c'est assez éprouvant.

Thirty Frames A Second : Morceau faussement pop que ce Thirty Frames A Second. En fait, après Twist/Run/Repulsion, tout paraîtrait pop ! La chanson parle d'un homme qui perd pied, devient fou, perte d'identité, autour de ses proches, le mec ne sait plus qui il est. Today I saw a film running backwards ('Aujourd'hui, j'ai vu un film qui défilait à l'envers') est une assez bonne métaphore pour décrire ce que ce mec ressent dans sa tête, l'impression d'être un étranger dans son crâne. Le chant de Kerr est énergique, le morceau est quasiment pop. 5 minutes assez réussies, même si Thirty Frames A Second n'est pas le morceau que je préfère sur Empires And Dance.

Kant-Kino : Le plus court morceau de l'album : 1,50 minute seulement. Et Kant-Kino est aussi à part pour une autre raison, c'est un instrumental. Morceau assez étonnant qui, après des chansons aussi sombres que Twist/Run/Repulsion ou Today I Died Again, livre ici une mélodie aussi synthétique (claviers) qu''étonnamment light. Enfin, Kant-Kino n'est pas un instrumental new-wave dansant, mais ce qui est sûr, c'est que l'atmosphère est moins prenante et oppressante ici que sur le reste de l'album (les morceaux précédents et le suivant, le dernier) ! C'est pas mal, répétitif, mais pas mal.

Room : Autre morceau très court (2,30 minutes). Room est assez oppressant, délivrant un climat poisseux, très sombre, et est interprétée assez sobrement, comme une comptine glauque, par Jim Kerr. Apparemment (j'ai lu ça sur Internet), au départ, Room parlait de choses pas très claires et gaies, de sang, de suicides, de mort violente. Les paroles ont conservé une allusion à ça, The razor's song, dans les paroles. Un climat poisseux et profondément oppressant baigne cette chanson courte et distillant une certaine angoisse, malgré la douceur relative de la voix de Kerr (qui sonne bien plus agressif sur This Fear Of Gods) et une musique pas violente, mais plutôt contemplative. Pour achever l'album, c'est radical.

 Bref, vous l'avez compris, si vous ne connaissez, des Simple Minds, que les orfèvreries pop/new-wave à la Glittering Prize, I Promised You A Miracle, Alive And Kicking ou (Don't You) Forget About Me, vous allez déchanter (sauf si vous avez l'oreille musicale et que la new-wave arty et complexe ne vous rebute pas) ! Empires And Dance est en effet, comme je l'ai dit plus haut et tout le long de l'article, un album complexe, froid, dictatorial, limite flippant par moments (Twist/Run/Repulsion ou This Fear Of Gods). Une oeuvre fantastique, méconnue par ailleurs (et c'est dommage), comptant parmi les meilleurs albums de new-wave qui soient. Probablement, aussi, le meilleur opus de la bade à Jim Kerr et Charlie Burchill (guitare). Indispensable.