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Pour ce nouveau et 286ème Track-by-track, un disque fantastique qui a inspiré, dès sa sortie, aussi bien Eric Clapton que les Beatles : Music From Big Pink. C'est le premier album du Band, il date de 1968, ne sera pas un succès commercial à sa sortie, mais deviendra rapidement culte. Sous une pochette peinte par Bob Dylan (et qui n'est pas vraiment belle ; mais par contre, étrange, elle l'est ! Pourquoi cet éléphant, ce pot de chambre sur la tête, ce mec qui joue au piano à l'envers ?), cet album offre une série de chansons mémorables, beaucoup deviendront des classiques du Band. The Band, c'est un groupe de folk-rock un peu country, essentiellement canadien (le batteur, Levon Helm, est américain, les autres sont canadiens), qui a servi auparavant de backing-band pour Dylan, avant de se lancer en solo avec ce premier disque (ils rejoueront souvent avec Dylan, ceci dit, mais le rapport de force aura un peu changé). Les autres membres du groupe sont Jaime Robbie Robbertson (guitare, chant), Rick Danko (basse), Garth Hudson (claviers, accordéon) et Richard Manuel (chant, claviers, guitare). Ce disque remarquable enregistré, ou plutôt conçu, dans une petite maison de briques roses située non loin du futur site de Woodstock, ce disque, donc, le voici :

Tears Of Rage : D'emblée, on est saisis par une mélodie qui semble aussi fragile et instable que si elle était posée sur un chateau de cartes. Tears Of Rage démarre ainsi. C'est une des chansons les plus longues de l'album (avec 5,25 minutes, c'est même la plus longue) et elle est rythmée notamment par une guitare étrange et une partition d'orgue qui ne l'est pas moins. La voix de Richard Manuel, fragile, est sublime (la chanson a été signée par Manuel et Bob Dylan, lequel a par ailleurs des crédits sur deux autres titres, les deux derniers). Enregistrée aussi avec Dylan (sur The Basement Tapes, faites en 1967, sorties en 1975), cette chanson est très triste, mélancolique, on a l'impression que ces larmes de rage (le titre) sont prémonitoires, celles que le groupe aura sans doute par la suite, en constatant l'échec commercial de leur premier album, passé assez inaperçu, pour les masses, entre des disques plus mouvementés et dans le vent tels que Cheap Thrills ou Electric Ladyland. Une des meilleures chansons de l'album.

To Kingdom Come : 3,20 pour cette deuxième chanson, aussi enlevée, mouvementée (tout en restant très folk, hein) que Tears Of Rage était triste et lente. To Kingdom Come est une des meilleures de l'album, et c'est aussi le cas des trois chansons suivantes (la face A est parfaite). Entre le chant admirable de Manuel, l'interprétation musicale sensationnelle (guitare, basse, batterie, claviers, tout est impeccable), les paroles sublimissimes, cette ambiance americana qui se ressent tout du long des 42 minutes de l'album, difficile de dire ce qui est le mieux ici. Une grande réussite méconnue, entièrement signée Robertson (guitare).

In A Station : 3,30 minutes pour ce In A Station très lent, triste, contemplatif...mais franchement sublime. Attention, si vous avez le blues, n'écoutez pas cette chanson, ou vous le sentirez passer, le bourdon, croyez-moi ! On sent toute la détresse du mec qui se retrouve seul, sur le quai d'une gare, à regarder celle qui vient de le quitter, seul au monde, désemparé, triste comme un jour de pluie... In A Station est interprété à la perfection, la voix de Manuel est lacrymale au possible (c'est lui qui a signé cette chanson). Magnifique et sombre.

Caledonia Mission : Chanson la plus courte (3 minutes tout rond). Caledonia Mission est signée, comme la chanson suivante, par Jaime Robbie Robertson, et est une bien belle chanson au rythme très folk/country, remarquablement bien interprétée. Une chanson qui, comme les précédentes (et les suivantes), ne ressemble vraiment pas à ce qui se faisait, alors, dans le rock. On sent considérablement l'influence de Dylan ici, même s'il ne joue absolument pas sur le disque et qu'il n'a pas de crédits d'auteur sur cette courte mais imparable chanson. Magnifique !

The Weight : Si vous avez déjà vu le film Easy Rider de Dennis Hopper, alors, vous connaissez cette chanson, et ce, même si The Band, à la base, et ce disque en particulier, ne vous disent strictement rien. Car The Weight se trouve sur la bande-son du film (pour des raisons de droits, la chanson ne se trouve pas sur l'album de la bande-son, du moins, l'album initial). Une chanson mythique, magistrale, une des meilleures de l'album avec Tears Of Rage et I Shall Be Released, une chanson folk et même un peu pop, au refrain inoubliable (Take a load old fanny, take a load for free, take a load old fanny, and you can put the load down on me), musicalement sensationnel. Et ce chant... Avec The Weight, on tient là un des sommets du groupe, rien d'autre à dire. Cette chanson achevait la première face.

We Can Talk : La face B s'ouvrait sur ce guilleret We Can Talk, qui est probablement la chanson la moins remarquable de Music From Big Pink pour tout dire. 3,05 minutes (la chanson suivante fera la même durée) assez gaies, enlevées, presque pop, bien interprétée, une chanson signée Richard Manuel (définitivement la tête pensante du Band avec Robertson, qui prendra quelque peu le contrôle du Band par la suite). We Can Talk est agréable, mais assez mineure, franchement correcte mais banale, aussi.

Long Black Veil : Reprise d'une chanson country signée Danny Dill et Marijohn Wilkin, qui fut notamment chantée par Johnny Cash, EmmyLou Harris, Joan Baez, Bruce Springsteen, et même par le groupe de hard-rock Nazareth et par Mick Jagger ! Cette version du Band est, avec celle de Johnny Cash (notamment sur le live At Folsom Prison de 1968), la plus connue et probablement une des meilleures de cette triste chanson, ce Long Black Veil admirable et pesant. Très beau, mais triste.

Chest Fever : Deuxième chanson la plus longue de l'album avec 5,20 minutes (pas très loin derrière Tears Of Rage), Chest Fever, qu'il me semble Led Zeppelin reprenait en live au tout début de leur carrière, est une chanson remarquable et étrange, étonnante : entre la partition d'orgue de Garth Hudson, qui arrive à sonner aussi bien fantaisiste que classique, car la mélodie se base un peu sur la Toccata et Fugue in D Mineur de Bach, et le reste, assez rock (chant excellent de Manuel) assure totalement. Une chanson mythique. Après la mort de Manuel (en 1986), le Band continuera de se produire live, et c'est Helm qui chantera.

Lonesome Suzie : Entièrement signée Richard Manuel, Lonesome Suzie est une complainte de 4 minutes (sans doute un peu longue), interprétée par l'auteur, et assez triste, pesante même. La musique est à l'image de l'interprétation vocale, autrement dit, c'est lourd, pesant, triste à en crever. Une belle chanson, mais franchement un peu trop longue (une minute de moins, ça aurait été parfait), et trop triste, difficile de l'écouter, de plus, sans ressentir un peu d'ennui de ci de là... Oui, une chanson correcte, mais sans plus !

This Wheel's On Fire : Co-écrite par Bob Dylan et Rick Danko, This Wheel's On Fire (chanson qui parle de l'Apocalypse nucléaire, la roue en feu étant le champignon atomique, le nuage), a été enregistrée, avant cette version, par Dylan et le Band en 1967, sur les Basement Tapes dont j'ai parlé plus haut (et ce fut enregistré à Big Pink aussi). En 1969, les Byrds reprendront la chanson sur leur remarquable (et peu connu) Dr Byrds & Mr Hyde, en en faisant une version limite heavy, très rock en tout cas. Cette version Band est, elle, très folk pur, avec une partition d'orgue rendant le tout assez étrange. Une très très bonne chanson, très très bien interprétée !

I Shall Be Released : Un peu plus de 3 minutes pour cette chanson mémorable. Entièrement signée Dylan, I Shall Be Released deviendra rapidement un classique en concert, aussi bien pour le Band que pour Dylan (il ne se gênera pas pour la chanter, et il a bien raison, après tout : il l'a entièrement faite, cette chanson, non ?). Le chant de Manuel est bluffant, magnifique, avec des vocalises de Helm et Danko. Une chanson triste, très triste, mélancolique, pleine de spleen, qui sera reprise par divers artistes de différents horizons, tels Sting, les Byrds, Joan Baez, Neil Young, Eddie Vedder, Jeff Buckley, Ben Harper, Joe Cocker, U2 ou les Who (entre autres, car il y en à d'autres), essentiellement en live pour ces différentes interprétations. Une grande chanson sur laquelle il n'y à pas grand chose à dire, si ce n'est : écoutez-la.

 Bref, Music From Big Pink est un disque fantastique, rempli de sublimes chansons dont certaines (The Weight, I Shall Be Released, Chest Fever) deviendront des classiques absolus du Band (quel nom de groupe à la con, au fait:  The Band = Le Groupe). Magnifiquement interprété, bien produit, ce disque sent bon le terroir, l'Amérique du mid-west, profonde, country, et ce, même si le groupe est essentiellement canadien. Entre reprises et chansons composées par le groupe, cet album marque le début d'une carrière remarquables (d'autres immenses albums : The Band, Stage Fright, Cahoots) et fait partie des classiques absolus du rock. Un essentiel, quoi ! Sans ce disque, Clapton n'aurait pas fondé Blind Faith, et les Beatles ne seraient pas revenus à un son plus rock (avec Lady Madonna, Come Together...), pour commencer ! Vous dire donc son influence ! Et son statut d'album culte et essentiel...