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Pour ce 285ème Track-by-track, un disque qui me tient totalement à coeur, sorti en 1979 sous une pochette représentant 49 drapeaux africains et une représentation planifiée (là où se trouve le titre) de la disposition du stockage des esclaves dans les cales des bateaux qui les transportaient (comme dans le film Amistad). Ce disque, l'avant-dernier album de Bob Marley & The Wailers (du vivant de Marley), c'est Survival. C'est son album le plus engagé politiquement (en faveur de l'Afrique, du tiers-monde), et c'est aussi, avec Exodus, le sommet de la carrière du plus fameux artiste reggae de l'histoire de la musique. Un album totalement parfait, engagé à fond, avec des textes inoubliables, des chansons mémorables, des mélodies parfaites, mais pourtant, aucun tube absolu (prenez la fameuse compilation Legend, et vous constaterez qu'aucun titre de Survival ne s'y trouve). Survival, c'est un peu le disque destiné aux vrais fans de reggae, ou si vous voulez, le disque destiné à ceux qui acceptent de bien fouiller dans la discographie de Marley et ne se contentent pas des albums remplis de tubes ou des compilations. Un disque fabuleux, que voici :

So Much Trouble In The World : Survival démarre en fanfare avec So Much Trouble In The World ('tant de problèmes dans le monde'). Une chanson qui, d'entrée de jeu, met la barre très haut, c'est tout simplement une des meilleures chansons de l'album. Bob Marley livre ici une chanson contestataire remarquablement bien écrite, servie par une interprétation éblouissante (comme sur tout le reste de l'album, les I-Threes - Rita Marley, Judy Mowatt et Marcia Griffiths - assurent totalement dans les choeurs). Les paroles sont inoubliables : So you think you have found the solution/But it's just another illusion/So before you check out your tide/Don't leave another cornerstone standing there behind. Une immense chanson.

Zimbabwe : Une chanson remarquable que ce Zimbabwe, qui parle évidemment de ce petit pays d'Afrique. Brother you're right, you're right/[...]/We gonna fight, fight for our rights. Une chanson totalement engagée en faveur de ce petit pays, la chanson est tellement emblématique qu'elle est devenue tout simplement l'hymne des rebelles de Rhodésie du sud, l'actuel Zimbabwe. Les Wailers furent d'ailleurs invités à chanter lors de la cérémonie d'indépendance du Zimbabwe, en avril 1980, grand honneur pour le groupe et pour Marley, dont la chanson, une des meilleures de Survival, est une chanson somptueuse, un cri de révolte et de liberté.

Top Rankin' : Chanson plus courte (3,10 minutes) que les précédentes, et sans doute un tantinet (mais vraiment un tantinet, hein) moins marquante, aussi, que So Much Trouble In The World et Zimbabwe. Mais ce Top Rankin' n'en demeure pas moins une chanson assez efficace, musicalement parfaite (de remarquables cuivres, des guitares sensationnelles de Junior Marvin, Al Anderson et de Marley himself), et dotée d'un texte, encore une fois, très engagé et puissant. Pas ma préférée, mais très bonne.

Babylon System : We refuse to be what you wanted us to be/We are what we are, that's the way it's going to be. C'est ainsi que commence le remarquable Babylon System, une des meilleures chansons de l'album. Rythme plus pataud et lent, choeurs sublimes, chant inoubliable du Tuff Gong, Babylon System est une chanson mémorable qui dénonce le mode de vie babylonien (selon la croyance rasta, pour qui Babylone est la ville des vices, tandis que Sion est le Paradis, la terre promise), autrement dit, le mode de vie capitaliste, occidental, citadin, urbain. Pour Marley, qui a vécu dans Babylone entre 1976 et 1978 (il a vécu exilé à Londres, où il fera Exodus et Kaya), rien ne vaut la vie à la coule, et ce Babylon Sytem explique que rien ne fera changer son mode de vie, rien. Babylon system is the vampire/Sucking the system day by day/Babylon system is the vampire/Sucking the blood of the sufferers... Une chanson certes lente, musicalement parlant, mais très agressive.

Survival : Mémorable. Survival, la chanson-titre, est une des meilleures de l'album. I tell you that/Some people have everything/Some people have nothing/Some people got hope and dreams/Some people got no aim it seems ('certaines gens ont tout, d'autres n'ont rien/Certains ont pleins de rêves et d'espoir/d'autres n'ont aucun but dans la vie'). Sur un lit musical fantastique (basse immense d'Aston 'Familyman' Barrett, cuivres immenses), Survival offre une confrontation cinglante, à la Men Of Good Fortune (Lou Reed), entre les pauvres et les riches. Une chanson sur la liberté, notamment pour le peuple africain, surtout pour le peuple africain (l'album devait s'appeler Black Survival). Puissant.

Africa Unite : Chanson la plus courte (2,55 minutes) Africa Unite ouvre la face B, laquelle est aussi bonne que la A. On trouvera difficilement chanson plus en faveur des droits des africains, si ce n'est, évidemment, les autres chansons de l'album. Le seul reproche est que cette chanson est beaucoup trop courte, car mis à part ça, c'est tout simplement quintessentiel : les paroles sont sublimes et marquantes (Africa unite, 'cause we're moving right out from Babylon and we're going to our father's land). Une grande chanson, quoi !

One Drop : C'est moi, ou cette chanson (au demeurant fantastique, notamment le refrain) ressemble un peu, par moments, au Is This Love de l'album précédent (Kaya) ? Le début m'y fait penser : la voix de Marley, sa manière de chanter. One Drop, mis à part ça, est une bien belle chanson, pas ma préférée, mais c'est pas loin. Chanson mémorable qui offre quasiment 4 minutes d'engagement africain. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Bob Marley n'a pas déconné : il voulait faire un album engagé, hé bien, il l'a fait ! La seule chose qu'il voulait était que cela sonne comme du Stevie Wonder, ce qui est moyennement atteint, mais en même temps, c'est du reggae, et le reggae sonne difficilement comme de la soul/pop !

Ride Natty Ride : Une sorte de suite à Natty Dread, si on veut (Natty Dread rides again). J'ai dit plus haut que Survival ne contient aucun tube. Dans un sens, c'est faux, car si Ride Natty Ride ne se trouve pas sur le best-of Legend, c'est tout de même une chanson faisant partie des plus connues de Bob Marley. Une réussite absolue comptant évidemment parmi les meilleures de l'album. On notera un harmonica assez sympathique, à la Stevie Wonder (voir ma remarque sur la partie concernant One Drop) sur cette chanson mémorable aux paroles sublimes et à l'interprétation épatante.

Ambush In The Night : Une des chansons les moins connues de l'album avec Top Rankin', mais Ambush In The Night ('embuscade dans la nuit') est une pure réussite. 3,10 minutes en tout pour cette chanson encore une fois engagée, qui semble parler des coups d'état pour prendre le pouvoir. Des embuscades nocturnes, des règlements de comptes aussi (All guns aiming at me). Refrain remarquable, chanson encore une fois mémorable, même si elle n'est pas aussi quintessentielle que Ride Natty Ride, Zimbabwe, Survival ou Wake Up And Live. Mais c'est une réussite quand même !

Wake Up And Live : Enfin, le final, grandiose, de Survival : Wake Up And Live. Avec 5 minutes, c'est la plus longue de Survival, et une des plus grandes réussites de l'album, aussi. Refrain fédérateur, ambiance parfaite, choeurs inoubliables, cuivres sensationnels, cette chanson assure totalement et est une de mes préférées de Bob Marley & The Wailers, tout simplement. Wake up and live now, wake up and live... Une conclusion parfaite pour ce disque décidément fantastique et très cohérent, un des sommets de Marley, mais un disque difficile à décrire (son homogénéïté le rend difficile au détaillage) !

 Bref, aucun tube sur Survival, mais une moisson de classiques tels que Ride Natty Ride, Zimbabwe (qui a failli devenir l'hymne de ce pays) ou Africa Unite, pour faire de Survival un des albums majeurs de Bob Marley & The Wailers, avec Exodus de 1977 (que je place devant), le Live ! de 1975, et Catch A Fire de 1973. Une oeuvre colossale, engagée à fond, puissante, un modèle de reggae interprété à la perfection par un artiste totalement et sincèrement engagé en faveur du continent africain (l'album devait à la base s'appeler Black Survival, mais Marley, estimant ce titre trop sectaire, le renommera d'un Survival plus universel ; mais la pochette reste sans équivoque sur la teneur de la survie en question). Un album grandiose, qui ne contient aucun défaut : textes puissants, mélodies parfaites, production réussie, interprétation excellente, cohérence des morceaux les uns avec les autres (aucun n'est léger, pop, ce qui aurait été bizarre par rapport au côté engagé de l'album ; ce n'est pas comme Exodus qui a une face engagée et une face légère). Une oeuvre forte et parfaite ! Allez, je me demande, finalement, si ça ne serait pas, dans le fond, le meilleur album de Marley, juste devant le pourtant phénoménal Exodus !