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Pour ce 282ème Track-by-track, une bonne soupe à goûter (jeu de mots sur le titre de l'album) : Goats Head Soup ('Soupe à la tête de bouc', mais, en phonétique française, 'goûte cette soupe'), des Rolling Stones, album enregistré à la Jamaïque en 1972, et sorti en 1973 sous une pochette jaune/orangée et étrange montrant Jagger, Richards (au dos), Wyman, Watts et Taylor (pochette intérieure), dans des sortes de sacs. Sorti après la mythique double album Exile On Main St., Goats Head Soup marque un tournant pour les Cailloux : assez critiqué à sa sortie, il est plus commercial (Angie est la première ballade du groupe, elle passe encore en radio), tout en étant quand même assez rock. La production de Jimmy Miller (le dernier album que Miller produira pour les Stones) est rocailleuse, le son est parfois rugueux, quasi grunge. Néanmoins, ce disque franchement remarquable (et un de mes préférés) est plus accessible que le précédent, et marque le début de la fin, pour certains fans (en fait, c'est Black And Blue de 1976 qui marque le début de la fin, même s'il y aura des sursauts : Some Girls et Tattoo You). Ce disque, certes plus commercial et basique, reste une belle réussite, que voici :

Dancing With Mr. D. : Quel riff ! Assurément un des plus efficaces du groupe, pour sûr. Ouverture frappante, tapageuse, pour Goats Head Soup, ce Dancing With Mr. D. absolument grandiose (le D du titre est évidemment le Diable, Devil). C'est ma chanson préférée de l'album, et une de mes chansons préférées du groupe avec Can't You Hear Me Knocking, Gimmie Shelter, Let It Loose, She's A Rainbow, Slipping Away ou Time Waits For No One, pour ne citer qu'elles. Les Rouling Cailloux sont ici dans une forme olympique (et le pianiste Nicky Hopkins aussi), on sent que malgré le bordel camé que ce fut, les sessions d'enregistrement d'Exile On Main St., qui ont eu lieu à Villefranche/Mer sur la Côte d'Azur je le rappelle, n'ont pas totalement éreinté le groupe. C'est clair, certaines des chansons de Goats Head Soup furent composées en Jamaïque, pendant les sessions d'enregistrement, mais d'autres, aussi, ont vraisemblablement été faites à Villefranche/Mer et mises de côté. Je ne sais pas si Dancing With Mr. D. fait partie des morceaux faits pendant les sessions d'Exile..., mais ce qui est sûr, c'est qu'il aurait très bien pu s'y trouver, tant il est puissamment rock ! Un des sommets de l'album, rock, teigneux, et, aussi, très funky par moments.

100 Years Ago : 4 minutes pour ce 100 Years Ago franchement pas mal. Superbe partition de piano de Billy Preston. La chanson commence doucement, mais s'emballe un peu avant son centre, avec un solo de guitare juste fantastique, dont je ne sais pas s'il est de Keith ou de Mick Taylor. Le final s'emballe encore plus (encore un superbe solo, là aussi, je ne sais pas trop de qui, mais on s'en cogne un peu), et au final, 100 Years Ago est une bien belle réussite, une chanson qui fout la patate et qui, après un Dancing With Mr. D. infernal, permet à Goats Head Soup, d'entrée de jeu, de valoir plus que sa triste réputation d'album fadasse.

Coming Down Again : Avec 5,55 minutes, c'est le morceau le plus long de l'album. Une chanson assez lente, contemplative, et franchement belle, bien qu'un petit peu longue. Cependant, malgré que cela soit la plus longue, ce n'est pas celle qui passe le moins vite (la palme est attribuée à Can You Hear The Music, 5,30 minutes en tout). Morceau interprété en partie par Keith Richards, qui chante décidément très bien, de sa voix un peu fragile et sur le fil. Coming Down Again est un morceau enivrant, splendide ; je saisque je me répête, mais à l'écoute de cette troisième chanson, je ne comprend définitivement pas en quoi Goats Head Soup serait un Stones mineur ! Une chanson donc un petit peu longue (rien de grave), mais sublime quand même, mélodie remarquable (piano de Nicky Hopkins), interprétation de même... La production rugueuse de Jimmy Miller est très back-to-the-bone, aussi.

Doo Doo Doo Doo Doo (Heartbreaker) : Grandiose clavinet de Billy Preston sur cette chanson au titre ridicule (le vrai titre est Doo Doo Doo Doo Doo, vu que Heartbreaker n'est que le sous-titre entre parenthèses). Une chanson pas très longue (3,30 minutes), franchement excellente, remplie de cuivres sensationnels de Jim Price et Bobby Keyes, et sur laquelle Jagger est en grande forme. Les choeurs, signés Richards notamment, sont très remarquables, les doo-doo-doo-doo-doo me font furieusement penser aux whooo-whooo des choeurs de Sympathy For The Devil. Une chanson très simpliste que ce Doo Doo Doo Doo Doo (Heartbreaker), mais franchement, une des plus réussies de Goats Head Soup, aussi ; une chanson à l'apparence assez banale, mais qui offre plus, au final, que la suivante, laquelle est tout de même sublime en tant que telle. Et qui est...

Angie : La face A s'achevait sur Angie, chanson connue s'il en est. Inutile de présenter cette chanson : elle passe encore très fréquemment sur les ondes FM, sur les radios du monde entier, et se pose-là comme étant un des meilleurs... slows... au monde. Oui, c'est un slow. D'ailleurs, ça choquera et consternera pas mal les fans du groupe à l'époque, qui estimeront qu'après une série d'albums aussi incendiaires que Let It Bleed, Sticky Fingers et Exile On Main St., les Stones n'avaient pas à faire de la soupe commerciale comme Angie. C'est la seule chanson de ce genre sur Goats Head Soup, donc, on pardonne ; même si ça reste encore la plus connue de l'album et une des plus connue du groupe, qui, dès lors, fera souvent des chansons de la sorte (If You Really Want To Be My Friend, Beast Of Burden, Worried About You, Streets Of Love). Angie, malgré son côté commercial à donf', reste une très belle chanson, qui ne parle ni d'Angie Dickinson (actrice), ni d'Angela Bowie (femme de Bowie à l'époque), mais d'une femme en général. Jagger chante superbement bien sur cette chanson certes évidente, commerciale, soupe pour jeunes couples d'amoureux, mais reste, vraiment, belle. Le piano (sublime) est d'Hopkins.

Silver Train : La face B s'ouvrait sur ce Silver Train assez efficace, avec Ian 'Stu' Stewart, pianiste attitré n°1 des Stones (il ne joue cependant que sur ce titre et le dernier de l'album) au piano. Guitare slide franchement excellente pour cette chanson sans grande surprise (c'est un rock'n'roll/boogie à la Chuck Berry/Johnny Burnette Trio, faisant penser notamment à une version stonienne de Train Kept A-Rollin' de ces derniers - Johnny Burnette Trio, je veux dire). Silver Train, longue de 4,25 minutes, est une chanson efficace pour ouvrir la face B, mais elle ne fait pas partie des meilleures de l'album, et ne fait pas partie de celles que je préfère non plus, pour tout dire. C'est pas mal du tout, mais il y à mieux ! La production rugueuse rend le tout assez monolithique, le son est proche de celui d'Exile On Main St. ici.

Hide Your Love : Mick Jagger au piano pour ce Hide Your Love assez banal. N'empêche, Jagger ne se démerde pas mal du tout sur les touches d'ivoire, c'est le moins que l'on puisse dire ! Hide Your Love est une sorte de blues-rock bien torché, piano très présent, ambiance down in the bayou de la Louisiane et solo de guitare fantastique et très blues, justement. Tout comme Silver Train, ce n'est pas la meilleure chanson de la Soupe A la Tête de Bouc, mais c'est quand même un morceau assez efficace et très agréable à l'écoute, pas trop long (4,10 minutes), et que demande le peuple, mis à part ça, j'ai envie de vous dire, hein ? Hide Your Love est pas mal du tout. Notons cependant que la face B semble, pour le moment, moins réussie que la A, mais le morceau suivant va améliorer les choses.

Winter : Une pure merveille qui, du long de ses 5,30 minutes, nous embarque en plein hiver (ça tombe bien, la chanson s'appelle Winter). Nicky Hopkins au piano. Winter est une chanson tout simplement grandiose qui permet à Mick Taylor (pour le coup, je sais que c'est lui !) de briller pour une de ses dernières fois au sein du groupe, vu qu'il partira après l'album suivant (It's Only Rock'n'Roll, 1974). Jagger en forme absolue pour cette chanson construite quasiment sur le même principe que Coming Down Again, en plus rock, mais tout en restant assez aérien et lent. Que dire, si ce n'est que c'est assurément une des meilleures chansons de l'album (et du groupe, probablement, du moins, de la période 1969/1974, la période Mick Taylor) ? Winter est sensationnelle (quelle guitare !).

Can You Hear The Music : 5,30 minutes aussi pour Can You Hear The Music, qui est probablement le seul morceau inutile et raté de Goats Head Soup. Hé bien, oui, osons le dire, c'est vraiment une mauvaise chanson que ce Can You Hear The Music : plus proche, en terme de niveau musical, des chansons de Black And Blue (album moyen, sans être à chier) que des 9 autres chansons de Goats Head Soup, elle est définitivement trop longue, ennuyeuse, et seul le chant de Jagger et le piano de Hopkins valent vraiment le coup d'oreille, la musique étant franchement soupasse, banale, sans envergure, sans intérêt. A oublier, d'autant plus qu'elle est vraiment trop longue. Et aussi, la face B est moins marquante que la A, pour l'instant, seul Winter est vraiment grandiose (et le morceau suivant et dernier, heureusement) !

Star Star (Starfucker) : Remarquable chanson (avec Stu au piano) pour achever l'album. Star Star (appelée aussi Starfucker, mais ce titre est trop osé et ne se trouve pas sur la pochette) est un rock endiablé et fantastique qui permet pour une dernière fois aux Stones de briller et de prouver que Goats Head Soup vaut bien mieux, bien bien mieux que sa réputation d'album commercial, fainéant et inégal. Ce n'est pas parce qu'il y à Angie dessus que l'album ne vaut rien ! En 4,25 minutes, on a ici une chanson trépidante, au refrain aussi simple que réussi (Star(fucker), star(fucker), star(fucker), star(fucker), star...). Une chanson de rock pur à la Chuck Berry, l'insolence stonienne en plus. A noter que Starfucker était le titre initial de la chanson juqu'à ce qu'Ahmet Ertegün, patron d'Atlantic Records (distributeur des Stones aux USA), exigera un changement. Mais si le groupe acceptera de changer le titre en Star Star, il ne cessera de toute façon de faire allusion à la chanson via son titre initial (dans les interviews, en concerts...) ! Excellente chanson aux paroles bien osées, sexuellement parlant, et citant quelques célébrités telles que Steve McQueen ou John Wayne.

 Alors, que dire, au final ? Oui, Goats Head Soup est un chouia (mais vraiment un chouia) moins grandiose que Beggars' Banquet, Let It Bleed, Sticky Fingers et Exile On Main St. (autrement dit, les quatre précédents opus studio), mais ça ne signifie pas pour autant que ce disque plus ou moins long (46 minutes) soit mauvais ! On ne peut pas comparer avec les précédents, en fait. Et Goats Head Soup reste quand même un fantastique opus, bien rock, servi par une production rugueuse et brutale. En fait, c'est après ce disque que les choses commençeront à se gâter quelque peu pour les Galets : It's Only Rock'n'Roll, abordé dernièrement, est très bon, mais inégal, Black And Blue est, lui, férocement moyen, Some Girls est un miracle, Emotional Rescue est minable, Tattoo You (aussi abordé dernièrement) est un autre miracle, et après Tattoo You, dans l'ensemble, à trois exceptions près (Steel Wheels que j'adore, Voodoo Lounge qui est très bon, A Bigger Bang qui assure), c'est aussi franchement médiocre. Mais en 1973, ce disque enregistré chez les rastas, avec son lot de classiques, est franchement un opus remarquable ! Et je vais même aller plus loin, c'est un de mes chouchous absolus du groupe, hé oui !