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Pour ce 279ème Track-by-track, un disque qui me tient totalement à coeur, une réussite absolue dans le registre du rock psychédélique et du folk-rock, premier album solo de Syd Barrett, j'ai nommé The Madcap Laughs. Il a été enregistré (difficilement !) en 1969, et est sorti en 1970 (sous une pochette sublime sur laquelle on voit, au dos, une femme nue, la petite amie de Syd à l'époque), quelques mois avant un deuxième album du nom de Barrett, qui sera le dernier album de Syd Barrett, déjà bien fou à cause des drogues dures qu'il prenait. Il ne redescendra jamais vraiment de sa folie, jusqu'à sa mort en 2006. L'album a été enregistré avec des musiciens de Soft Machine (Hugh Hopper, Mike Ratledge, Robert Wyatt), de Pink Floyd (David Gilmour, Roger Waters), avec aussi Jerry Shirley de Humble Pie, notamment. Barrett tient le chant et des parties de guitare. Il suffit de regarder dans le livret CD pour constater que l'enregistrement fut dur : des morceaux sont indiqués comme étant les prises 5, 11 parfois ! L'album est assez bizarre, de la folk psychédélique complètement timbrée, avec un Syd parfois à côté de la plaque, des arrangements et accords sur le fil... On sent la folie, ici, mais l'album est, en même temps, magnifique. Et le voici :

Terrapin : 5 minutes en tout, pour Terrapin, le morceau le plus long de The Madcap Laughs, et de loin (aucun autre morceau n'atteint ne serait-ce que 4 minutes). Seul morceau de l'album dont on retrouve les paroles dans le livret, c'est une pièce absolument magnifique à mettre au dossier oui, Syd était fou, mais il avait du talent et aussi suffisamment de moments de lucidité pour composer et enregistrer de merveilleuses chansons. Le chant est prenant, dépressif et morne, mais marquant : I really love you, and I mean you/The stars above you, crystal blue... Accords sobres et instables de guitare, mélodie discrète et élégante, ambiance puissante malgré la sobriété de la musique et le côté atone de la voix de Syd, Terrapin est un des morceaux les plus grandioses non seulement de l'album, mais tout simplement du chanteur. Bluffant et définitif. A noter qu'apparemment, une seule prise a suffi pour ce titre.

No Good Trying : Excellente chanson, sur laquelle l'orgue de Mike Ratledge, de Soft Machine, fait des merveilles. Amusant de constater que trois des Soft Machine jouent sur l'album, quand on sait que le Floyd et Soft Machine étaient des concurrents, rivaux (il n'y avait pas, entre eux, de guéguerre à la Oasis/Blur, mais bon, ils étaient en concurrence, clairement, jusqu'à 1971 et la mainmise du Floyd sur ce genre musical qu'est le rock psychédélique planant) ! C'est évidemment pour en venir en aide à un Syd en perdition que Ratledge, Wyatt et Hopper participent à ce disque. No Good Trying est une chanson assez sombre, musicalement parlant, et franchement remarquable, une des meilleures de The Madcap Laughs. Fantastique.

Love You : Syd est en forme et en état de gaieté apparente quand il enregistre ce Love You (dont au moins trois autres prises ont été faites, car c'est la quatrième qui est sur l'album !) assez léger et sautillant. 2,30 minutes assez amusantes, mais aussi très instables, il suffit d'entendre la voix de Barrett pour en convenir. Pas ma préférée de l'album (elle est, de plus, totalement en désaccord avec les deux chansons qui la sandwichent sur le disque, et qui sont toutes deux assez obscures), mais Love You est un assez beau moment de gaieté musicale, un peu frénétique et instable, mais amusant.

No Man's Land : Fantastique. Morceau très psychédélique, sans doute le plus rock psychédélique pur de l'album, No Man's Land est une pure réussite. Riff fantastique en intro, chant parfait (dans le plus pur style barrettien, par ailleurs), paroles bien foutues, durée idéale (3 minutes, pas trop long, pas trop court), cette chanson est une des grandes réussites de The Madcap Laughs, et une chanson aussi sombre, obscure, que Love You était gaie, guillerette. Désolé de ne pas plus parler sur No Man's Land, mais je crois que là, ça se passe vraiment de commentaires tellement c'est immense. Et puis, je vais me rattraper avec le morceau suivant.

Dark Globe : 2 minutes fantastiques. Aussi connu sous le titre Wouldn't You Miss Me, Dark Globe est une chanson phénoménale, interprétée par un Syd en grande forme. C'est le dernier titre qui fut enregistré pour l'album, et une chanson sur laquelle Barrett fait preuve de beaucoup de lucidité et d'amertume sur son éviction du Floyd (rappelons qu'il a été évincé, viré par le groupe, remplacé par Gilmour, car il devenait instable à cause des drogues qu'il prenait). On sent Syd amer, désabusé, en colère et triste en même temps. Est-ce que je ne vous manque pas ? glapit-il dans les refrains. Est-ce que je ne vous manque vraiment pas ? On se consolera en se disant que si le groupe ne l'avait pas viré, il y aurait eu des soucis internes qui auraient probablement freiné leur ascension, ça aurait été difficile, voire impossible pour le Floyd d'avoir une aussi grande carrière avec un musicien fou comme leader... Mais, aussi, en écoutant Dark Globe, on comprend l'amertume, la colère, la tristesse de Syd, ce n'est pas parce qu'il était dans son monde la plupart du temps que ça n'a pas été difficile à vivre pour lui. Cette chanson le prouve. Tout comme son interprétation, car, ici, Syd n'en fait qu'à sa tête, chantant en-dehors du tempo, accélérant ou ralentissant à sa guise, au grand énervement, apparemment, des musikos qui tentent de l'accompagner. La revanche de l'évincé.

Here I Go : 3,10 minutes pour raconter l'histoire d'une jeune femme qui quitte Syd parce qu'elle préfère un groupe plus important que lui pour s'éclater. Interprété d'une voix plus ou moins atone (pas comme Terrapin, quand même), Here I Go est musicalement assez réussi, qui s'appelait, à la base, Boom Tune. Ce morceau sympathique comme tout achevait la face A de l'album sur une note, sinon gaie, du moins assez optimiste, légère, amusante. Franchement pas mal du tout, mêe si ce n'est pas non plus le sommet absolu de l'album. J'aime assez ce titre plutôt efficace.

Octopus : Ouverture de la face B avec Octopus, qui sortira en single (un des singles les plus mythiques, difficiles à dénicher, et l'unique single de Barrett en solo), une chanson assez entraînante, gaie, guillerette qui, en 3,45 minutes, aurait très facilement pu se trouver sur le premier album du Floyd, The Piper At The Gates Of Dawn. Syd est ici transfiguré, en forme, il livre une prestation assez éclatante, remplie de bonne humeur contagieuse. Octopus est une chanson légère comme une bulle de savon, avec cependant de grain de folie classique, typique de Syd, qui la rend un peu étrange, mais pas trop. Clairement, avec des musiciens comme Waters, Wright, Mason et même Gilmour derrière (Gilmour et/ou Waters, voire les deux, jouent probablement sur ce titre ; Gilmour, vraisemblablement, en tout cas), Octopus aurait pu être une chanson du Floyd, période 1967/68 ! A noter, la prise sur l'album est la onzième !!

Golden Hair : Avec seulement 2 minutes, Golden Hair est un des morceaux les plus courts de l'album. C'est de plus le seul morceau de The Madcap Laughs qui n'a pas été écrit, pour les paroles, par Syd Barrett. Qui a cependant composé la musique (très calme, acoustique, enivrante, reposante). Pour les paroles, Golden Hair est en fait un poème de James Joyce, fameux auteur irlandais de Ulysse ou bien encore du complexe Finnegans Wake, un des plus grands écrivains du XXème siècle. Barrett n'a heureusement pas oublié de préciser sur la pochette qu'il s'agit d'un poème (un très beau poème, d'ailleurs) de Joyce. Un morceau, donc, poétique (forcément) et sublime, musicalement parlant. Là aussi, c'est la onzième prise qui fut, apparemment, la bonne...

Long Gone : Chant très sombre, mélodie également très sombre pour ce Long Gone dépressif au possible, remarquable et quelque peu oppressant (les refrains sont assez space). 2,45 minutes pour cette chanson qui fait partie des plus réussies de l'album, mais pas de mes préférées (ben oui, c'est comme ça), mais je l'aime quand même beaucoup. On sent que Syd n'était pas dans un bon jour quand il a écrit cette chanson, car elle est vraiment dépressive, sombre, le chant est assez marquant. Une ambiance prenante, noire, un peu glauque, qui reflète bien l'instabilité de Syd (le refrain, où il pousse des vocalises assez étranges). Excellent.

She Took A Long Cold Look : 1,55 minutes pour She Took A Long Cold Look, une chanson assez simpliste, mais sympathique. Autant le dire, de cette chanson à la douzième et avant-dernière, on arrive à une sorte de passage à vide, trois chansons très correctes, mais nettement moins marquantes que les précédentes de l'album. Celle-ci est bien écrite, assez bien interprétée, musicalement dans le ton de l'album (mélodie étrange, accords abrupts), avec cette folie latente pour couronner le tout, mais si on la compare avec Terrapin, No Good Trying ou même Long Gone, c'est clair que ce n'est pas du même tonneau. C'est pas mauvais quand même.

Feel : Pas mal, cette chanson (2,35 minutes au compteur), mais ce n'est pas pour autant une des meilleures chansons de l'album. Loin s'en faut, même. Feel est, comme la suivante (mais en plus structurée et longue), une chanson folk assez touchante, construite sur des accords assez bancaux, une mélodie instable, avec des ruptures abruptes et étonnantes. On sent bien, en écoutant ce morceau sympa mais pas immense, clairement mineur pour The Madcap Laughs, que l'enregistrement de cet album fut un chemin de croix, pas forcément pour Syd (dans son monde, ce dernier devait être bien), mais pour Gilmour, Waters, Shirley, Wyatt, Hopper, Ratledge, bref, pour les musiciens accompagnateurs (c'est surtout Gilmour qui a aidé Syd à faire ce disque, pendant que le Floyd terminait de monter Ummagumma). Bref, une chanson correcte, dans le ton, mais pas la meilleure.

If It's In You : Un petit peu moins de 2 minutes (1,55 minutes), ce qui fait de If It's In You le plus court de l'album, a égalité avec She Took A Long Cold Look. D'autant plus que les trente premières secondes sont constituées de foirages de studio, on entend Syd commencer à chanter, et merder, à deux reprises, puis parler un peu, et, enfin, c'est la bonne. La chanson, en fait, dure dans les 1,30 minutes, et est donc, définitivement, la plus courte ! Il faut dire que la chanson n'est pas facile à chanter, Syd montant très haut et sur une bonne durée, chant assez chaloupé, pour cette chanson assez correcte. Avoir placé ces plantages vocaux en intro est assez sincère, dans un sens, mais je pense qu'il aurait mieux valu les virer, quitte à les mettre en bonus-tracks (car il y en à sur le CD, six en tout, des prises alternatives, mais aucune de ce morceau). Déjà que Syd a une réputation (non usurpée) de cadet de l'espace, inutile d'en rajouter avec ces plantages éhontément placés en intro de chanson, histoire de dire voyez-bien qu'il n'allait pas bien, à l'époque. Sinon, pas la meilleure de l'album, comme Feel, mais franchement pas mal.

Late Night : Là, en revanche, c'est bonnard. Une chanson mémorable, puissante, touchante au possible, servie par des arrangements sobres mais racés (le son de guitare est inoubliable). Par la suite reprise par Etienne Daho sur Pop Satori (je ne pense pas qu'il ait été le seul à reprendre la chanson, mais c'est la seule reprise que je connais de Late Night), Late Night est une des plus grandes chansons de The Madcap Laughs, et de Syd Barrett en général. Rien à dire si ce n'est que c'est aussi mémorable que Terrapin, No Man's Land ou Golden Hair. Ou que Opel, cette chanson enregistrée pendant les sessions de l'album, mais restée inédite jusqu'à 1988. Late Night, magnifique, interprétée à la perfection, est une manière admirable d'achever l'album.

 Au final, donc, The Madcap Laughs (le titre est une allusion au roman Alice Au Pays Des Merveilles, le Madcap étant le Chapelier Fou, en anglais) est un disque mémorable, mais aussi très space. Enregistré dans la douleur par un Syd perdant complètement les pédales (il n'était pas rare, apparemment, que Syd s'endorme en pleine prise, qu'il pète un plomb, qu'il bafouille et ne parvienne pas à chanter convenablement, etc... à ce titre, avoir conservé les ratés en début de If It's In You est à la fois preuve de sincérité et de voyeurisme le plus pur, car Syd n'était clairement pas dans sa meilleure forme à ce moment-là), il offre de grands moments de folk psychédélique, et conserve une emprise sur l'auditeur ; un charme fou, une force incroyable, qui font que l'album reste longtemps en mémoire. Le deuxième album, Barrett, avec sa pochette 'sciences naturelles' (des insectes dessinés sur fond blanc), tout en étant un tantinet moins puissant, est également fantastique (Maisie, Dominoes, Baby Lemonade). Et après Barrett, le rideau s'est abaissé...