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Pour ce 277ème Track-by-track, un disque qui, je le sens, fera polémique : avant-dernier album studio de Serge Gainsbourg, il est sorti en 1984 sous une pochette le montrant en androgyne outrancièrement maquillé, et s'appelle Love On The Beat. Très ancré sur le sexe (les paroles sont tout simplement pornographiques pour certaines des chansons, qui parlent toutes de sexe, aussi bien le sexe hétéro qu'homo, et même l'inceste), l'album, très ancré aussi dans son époque (sonorités 80, l'album sera un immense succès à sa sortie, et un scandale aussi), n'est clairement pas un des meilleurs crus de Serge. Il est cependant mille fois supérieur à l'album que Gainsbourg fera par la suite (You're Under Arrest en 1987, le dernier), ce qui n'est pas dur. Et je dois dire qu'avec le temps, j'arrive à vraiment bien mieux l'apprécier qu'autrefois (je le détestais). Produit par Billy Rush et Philippe Lerichomme, enregistré avec des musiciens américains (Billy Rush, Larry Fast, Stan Harrison, les Simms Brothers aux choeurs), l'album devait à la base être produit par Nile Rodgers, mais ce dernier refusera, ne pouvant pas ; c'est lui qui proposera Billy Rush et les musiciens à Serge. L'album, que voici, est certes mineur pour Gainsbourg, un disque surestimé et souvent trop bien considéré par rapport à son niveau réel, mais il n'est pas si atroce que ça :

Love On The Beat : 8 minutes (sur le CD, c'est 3,55 minutes qui est indiqué ! Erreur, évidemment) totalement pornographiques. Love On The Beat, c'est un morceau immense, gigantesque, monstrueux, une pièce de 8 minutes qui vous met en transe. Cris de Bambou (la dernière compagne de Serge), à la fois de jouissance et de douleur, musique martiale, choeurs (les Simms Brothers) omniprésents répétant le titre de la chanson, synthés, basse, et la voix de Gainsbourg, qui annonne un texte scandaleux, sexuel à 100000000000000000%, rempli d'allusions salaces et de détails très poussés sur la partie de baise qu'il est en train de fare subir à la fille qui est avec lui, et qui en prend, vous pouvez me croire ! Une décharge de 6000 volts vient de gicler dans le pylône... C'est du lourd, du salace, de l'osé, puritains, passez votre chemin sans détour !

Sorry Angel : Autre grande chanson, que j'ai cependant mis énormément de temps avant de réussir à l'aimer, ce Sorry Angel sinistre. La chanson, là, ne parle pas de cul, mais de suicide. C'est moi qui t'ai suicidé, mon amour, je n'en valais pas la peine, je sais, maintenant tu es avec les anges, pour toujours, pour toujours et à jamais. Mélodie inoubliable, choeurs omniprésents et même un peu saoûlants par moments, chant parfait, Sorry Angel est une des deux meilleures chansons de l'album, l'autre étant I'm The Boy. Serge est ici plus subtil et touchant que partout ailleurs sur ses albums des années 1978/1987.

Hmm Hmm Hmm : Choeurs omniprésents répétant le titre, synthés, batterie puissante... En 2,50 minutes, Hmm Hmm Hmm est aussi rigolote (J'ai doutes, j'ai des affreux, les affres de la création) qu'idiote et même médiocre. Une chanson aussi entraînante que ridicule, les choeurs des Simms Brothers (George et Steve) sont à la longue franchement insupportables. Musicalement, c'est très daté. Le texte est parfois lourdaud (quand il parle de Poe, de Rimbaud, les jeux de mots sont franchement mauvais). Mais ce n'est pas non plus la pire de l'album, autant que vous le sachiez tout de suite.

Kiss Me Hardy : Allusion à la prétendue dernière phrase prononcée par l'amiral Nelson, au moment de mourir, alors que sa flotte était attaquée par ces salauds d'français (ah ah ah), il aurait demandé à son aide de camp Hardy, qui était son amant, de l'embrasser une dernière fois. Kiss Me Hardy, au rythme langoureux, suave, mélodie magnifique et choeurs répétant le titre sans cesse (marque de fabrique gainsbourgienne fin de vie), est donc une chanson sur l'homosexualité. Sublime partie de saxophone (Stan Harrison), texte pas trop douteux, cette chanson est un peu trop longue (4,25 minutes) mais n'est pas désagréable ; pas un chef d'oeuvre, mais ça se laisse écouter !

No Comment : 5,10 minutes qui méritent bien le titre de la chanson : No Comment se passe de commentaires. J'avoue apprécier la chanson de temps à autre, car la mélodie synthétique, à petites doses, passe bien, mais mis à part ça, cette chanson qui ouvrait la face B est une des moins bonnes de l'album, sans être pour autant la pire. Serge nous parle de lui, explique qu'il est obsédé sexuel, qu'il bande, etc, très subtil tout ça, hein ? Encore une fois, les choeurs des frangins Simms sont, à la longue, aussi insupportables que faire se peut. No Comment est une chanson médiocre, répétitive, outrancière, à se demander comment ça a pu marcher à l'époque. Mais suis-je con, c'était la mode, à l'époque, ce genre de chansons (Bowie aussi l'a bien compris, et d'ailleurs c'est après avoir entendu l'album Let's Dance que Gainsbourg a voulu faire Love On The Beat, et engager Nile Rodgers, comme je l'ai dit plus haut) !

I'm The Boy : Intro grandiose, synthétique mais grandiose. Les choeurs des Simms, répétant Im the boy, who can enjoy invisibility, sont répétitifs, mais passent bien ici. I'm The Boy, chanson qui parle d'homosexuels, de backrooms dans les clubs gays, ambiance comme dans le film Cruising de William Friedkin, est une des meilleures chansons de l'album. Une chanson entraînante, osée, provocante, qui laisse un profond sentiment de malaise au vu du sujet, et qui est franchement super bien balancée. Le garçon qui a le don d'invisibilité... Superbe solo de saxophone, synthés omniprésents mais quand même assez sobres, le thème est sublime... Guitare efficace...Et cette voix, Serge est en forme ici. Géniale chanson, quoi.

Harley David Son Of A Bitch : La voilà, la pire chanson de l'album. Voire même de Serge Gainsbourg tout court. Rien que le titre est un poème. Harley David Son Of A Bitch. Oh, mon Dieu. Heureusement, la chanson ne dure que 3 minutes, une minute de plus et ça aurait été insoutenable. Déjà que c'est insoutenable, en fait ! Musique putassière (guitare tronçonneuse qui semble surgir comme une bécane, synthés, batterie surpuissante), choeurs insupportables, et texte ridicule et putassier aussi au sujet d'un mec, un loubard, qui hésite entre aller faire un tour chez les putes ou chez les gays, autrement dit, il hésite entre enfiler ou se faire enfiler. Bravo la subtilité ! Et ce Hé dis-donc David fils de pute, qu'est-ce que tu fous sur ma Harley ? introductif est d'un risible... Le pire : sur le live de 1986, cette chanson est présente et dure plus de 5 minutes... Ca y est, t'as le gourdin, t'es en rut... Oh, mon Dieu...qu'on l'achève, cette chanson, qu'on l'achève !

Lemon Incest : Fameuse chanson interprétée en duo avec Charlotte, et dont le sujet se passe de commentaires : l'inceste. Sujet évidemment de chanson et pas inspiré par la réalité, inutile de le préciser. Charlotte a toujours dit savoir de quoi parlait la chanson, qui n'est qu'une chanson, mais fera scandale quand même, on s'en doute. Musicalement, Lemon Incest est basée sur la troisième étude de piano de Chopin, bien bidouillée. Une sorte de Love On The Beat incestueux, une chanson douteuse mais, en même temps, marquante, troublante, envoûtante. Malsaine, oui, mais hypnotique. Culte. L'amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus rare, le plus troublant, le plus pur, le plus émouvant... Lemon Incest est une conclusion inoubliable pour cet album bancal mais à réécouter, que j'apprécier de plus en plus au fil des écoutes. Et cette chanson me fait toujours quelque chose, un sentiment de malaise (le sujet) et d'enchantement, aussi (musique hypnotique, la voix de Charlotte). Bizarre.

 Au final, Love On The Beat est un disque certes putassier, au fil de son époque, production qui a pris un coup par moments, et quelques chansons insupportables (au final, trois sont vraiment dans ce cas). Ces 37 minutes sont, cependant, mythiques, et même si je ne comprendrai jamais ceux qui pensent que c'est un des meilleurs albums de Serge, je suis d'accord pour dire qu'il est meilleur au bout de plusieurs écoutes qu'à la première. Il faut parvenir à oublier les précédents opus de Serge pour réussir à apprécier ce disque commercial et sexuel, osé et en même temps très pop/rock, un de ses albums les plus longs par ailleurs. Pas un sommet, mais pas une chiure, quoi !