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Pour ce 275ème Track-by-track, un disque franchement méconnu, et c'est bien dommage, car il est très très réussi. C'est même probablement le meilleur album de Fairport Convention avec Unhalfbricking (déjà abordé ici en TBT, dernièrement). Sorti en 1968, c'est le premier album du groupe, et il est, justement, éponyme. Fairport Convention, donc. Le groupe est à l'époque constitué du guitariste et chanteur Richard Thompson, du batteur Martin Lamble, du bassiste Tyger Hutchings, du chanteur Ian McDonald (alias Iain Matthews), du guitariste et chanteur Simon Nicol, et de la chanteuse Judy Dyble, qui sera remplacée dès l'album suivant par Sandy Denny (dont la voix est assez similaire, plus grave, et qui reste la chanteuse-phare du groupe, pauvre Judy Dyble, souvent oubliée), et avait l'habitude rigolote, sur scène, de tricoter en attendant son tour de chanter. L'album, qui ne contient aucun tube, est cependant une vraie réussite de folk-rock à l'anglaise, et le voici :  

Time Will Show The Wiser : 3, 05 minutes remarquables pour ouvrir le bal, une reprise du Time Will Show The Wiser d'Emmitt Rhodes. Guitare sensationnelle, électrique, énergique mais pas violente, et alternance de chant entre Judy Dyble et Ian McDonald (les autres aussi : Thompson et Nicol sont crédités au voix de choeurs, pour l'album). Time Will Show The Wiser est une chanson franchement remarquable, enlevée et folk, l'exemple parfait de ce qui attend l'auditeur découvrant cet album. Comment dire... Un des atouts des Fairports, sur ce disque notamment, c'est l'excellence des voix, mélangées ou en solo, et ici, c'est tout simplement divin. Une grande chanson méconnue.

I Don't Know Where I Stand : Interprétée en solo par Judy Dyble, I Don't Know Where I Stand est une chanson signée Joni Mitchell, que la chanteuse canadienne ne chantera, elle, qu'en 1969 sur son deuxième album Clouds (Chelsea Morning, présente plus loin sur la face B, est aussi de Joni, et est aussi une chanson qui, lors de la sortie du premier album des Fairports, n'avait pas encore été chantée par Joni ; le groupe s'est donc vu offrir deux chansons inédites de la Canadienne, pas mal !). Que dire ? Une chanson enivrante, envoûtante, planante, le chant de Dyble est tout simplement somptueux (proche, en moins rauque, de celui de Sandy Denny, qui la remplacera dès l'album suivant), la musique est touchante et elle aussi sublime... Une chanson grandiose, une des meilleures de l'album.

If (Stomp) : Une des chansons les plus courtes de l'album avec 2,45 minutes, et dans un sens, heureusement, car If (Stomp), chanson assez country/folk interprétée par McDonald, est probablement la moins bonne de tout le disque. C'est une chanson assez répétitive, redondante, elle en devient usante à la longue, et vraiment, heureusement qu'elle soit si courte. Musicalement, c'est pas mal (d'ailleurs, la chanson n'est pas nulle, elle est moyenne, c'est tout), mais l'interprétation n'est pas extraordinaire. D'une manière générale, les chansons interprétées par Dyble sont les meilleures de l'album, tandis que celles chantées par McDonald sont parfois très bonnes, mais nettement moins marquantes. Surtout celle-ci.

Decameron : Magnifique chanson signée en partie de Richard Thompson et interprétée par Judy Dyble. Decameron est une chanson calme, lente, languissante, sur laquelle la Joni Mitchell anglaise (physiquement, elle lui ressemble lunettes en plus) livre une prestation sublime, touchante, avec contrepoints vocaux de Thompson probablement (vu qu'il est le seul membre du groupe a avoir des crédits sur ce morceau, les deux autres noms, Ghosh et Horvitch, n'étant pas du groupe). Une des meilleures chansons de Fairport Convention, tout simplement. Magnifique.

Jack O'Diamonds : Reprise d'une chanson traditionnelle signée Ben Carruthers et Bob Dylan, Jack O'Diamonds est une excellente chanson interprétée par McDonald (du moins, je suppose que c'est lui, car il n'est pas précisé quel mec chante, sur les chansons interprétées par une voix masculine, et comme je ne connais pas la voix de Nicol et que je ne suis pas sûr de savoir distinguer celles de Thompson et de McDonald...s'il y à des connaisseurs...). Une chanson qui a peut-être déjà été chantée par Dylan, mais je n'en suis pas sûr (elle n'est sur aucun de ses albums studio). Une bonne chanson, par ailleurs, musicalement fantastique, pas un classique absolu, mais ça se laisse écouter sans aucun problème.

Portfolio : Un tout petit peu moins de 2 minutes (1,58 minute) pour Portfolio, qui achève la face A. Signé Dyble et Hutchings, c'est un instrumental très sympathique à base de piano (une partition très enlevée de piano, par ailleurs), un morceau court, trop court même, et qui donne envie de découvrir la suite de l'album. Pour cela, retournez le disque si vous avez le vinyle, ou laissez le CD défiler ! Portfolio n'est pas le sommet de l'album, évidemment, mais c'est franchement pas mal du tout dans son genre.

Chelsea Morning : Autre chanson de Joni Mitchell, après I Don't Know Where I Stand, qui fut proposée au groupe avant même que la blonde Canadienne ne l'interprète (cette chanson sera chantée aussi par Judy Collins avant la version de Joni !). Ouvrant la face B, Chelsea Morning est une magnificence absolue, autant le dire tout de suite, et elle est interprétée avec passion par Judy Dyble. 3 magnifiques minutes, enchanteresses, musicalement parfaites, une chanson sur laquelle il n'y à pas grand chose à dire. C'est, oui vous l'avez pigé, une des meilleures chansons de l'album. Inoubliable trésor folk.

Sun Shade : Très belle chanson signée Ghosh, Horvitch et Thompson, comme Decameron. Sun Shade est interprétée par Ian McDonald, qui livre ici une très belle prestation. Musicalement très douce, comme Decameron d'ailleurs, Sun Shade est reposante, avec une mélodie planante, envoûtante, aérienne... 3,45 minutes franchement sublimes au final, pour une chanson qui fait partie des plus intéressantes de l'album. A noter que la face B de l'album est nettement meilleure que la A, et une chanson telle que Sun Shade le prouve nettement : elle est meilleure que Jack O'Diamonds ou If (Stomp), ou même que le pourtant fantastique Time Will Show The Wiser !

The Lobster : Morceau le plus long (4,45 minutes), The Lobster ('le homard') est une chanson assez étrange, qui démarre par une longue improvisation avant de laisser la place au chant (Ian McDonald, probablement). Pas le sommet de l'album, mais cette chanson nettement plus rock que folk est franchement bien foutue, sans aucun doute trop longue, mais musicalement très originale et intéressante. A noter, dans le final, un passage très rock proche du European Son du Velvet, autrement dit, bruitiste, violent, vraiment sauvage, en total contrepoint avec le son des Fairports. Décidément, ce The Lobster est bien étrange...

It's Alright Ma, It's Only Witchcraft : Le titre de cette chanson interprétée par Ian McDonald est une allusion plus qu'évidente à Bob Dylan et à son It's Alright Ma (I'm Only Bleeding) de 1965. It's Alright Ma, It's Only Witchcraft ('Tout va bien, maman, ce n'est que de la sorcellerie'), avec son intro jazzy/swing, avec ses parties de guitare en roue libre signées Richard Thompson (un guitariste aussi méconnu que très talentueux, et c'est même un pléonasme d'utiliser le terme 'talentueux' pour parler de lui) et son ambiance étrange et plus rock que folk, est une chanson tout simplement mémorable. Des chansons interprétées par un autre que Judy Dyble, c'est indéniablement la meilleure. Une des pièces maîtresses de l'album, carrément, clairement ! Et ça ne dure que 3,10 petites minutes, hélas...

One Sure Thing : Dernière chanson interprétée par Judy Dyble, et même dernière chanson tout court, le morceau suivant étant instrumental. One Sure Thing est une des plus belles chansons de l'album (décidément, la face B de Fairport Convention est meilleure que la A). 2,50 minutes seulement, mais c'est une chanson d'une beauté intersidérale, une de mes grandes préférées avec I Don't Know Where I Stand, Decameron et It's Alright Ma, It's Only Witchcraft. Vocalement, la Judy est ici en forme, sa voix est sublime, envoûtante, il se dégage, par moments, des accents tziganes dans cette chanson (l'accélération finale). Musicalement, c'est Byzance aussi. Un chef d'oeuvre.

M-1 Breakdown : Instrumental très court, c'est même le morceau le plus court de l'album avec 1,25 minute. Un morceau au titre assez étrange, et même troublant, car il faut savoir qu'en 1969, peu après la sortie de Unhalfbricking, le groupe a subi un accident de voiture sur l'autoroute anglaise M-1, et que le batteur du groupe, Martin Lamble, ainsi que la petite amie de Richard Thompson (et une autre personne, je crois) sont décédées dans cet accident violent. Or, cet instrumental par ailleurs très sautillant s'appelle M-1 Breakdown, ce qui signifie 'le casse de la M-1... Comme si tout avait été planifié, anticipé, un an plus tôt... Brrrr... Troublant, non ? Sinon, morceau sympa, mais sans grande envergure, trop court, ne servant qu'à conclure l'album.

 Au final, Fairport Convention premier du nom est donc un excellentissime album, bien que franchement très peu connu. On lui préfère généralement Unhalfbricking de 1969, le troisième album, qui est, c'est vrai, fantastique (à vrai dire, il est du même niveau), mais ce premier cru du groupe est néanmoins fantastique lui aussi. Judy Dyble chante merveilleusement bien, Ian McDonald (rien à voir avec celui de King Crimson et de Foreigner) aussi, et les morceaux, que ce soient des reprises ou des chansons originales, valent totalement le coup, si on excepte If (Stomp) qui n'est pas terrible. Au final, donc, ce disque de folk-rock est une pure petite réussite, 38 minutes bien agréables, un son remarquable...le genre de disque qui rend accro !