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Pour ce 272ème Track-by-track, un chef d'oeuvre du rock alternatif sorti en 1989, le deuxième album des Pixies (cultissime groupe de rock américain de Detroit), j'ai nommé Doolittle. Le groupe, produit ici par Gil Norton, était constitué du chanteur et guitariste Frank Black (alias Black Francis à l'époque), du guitariste Joey Santiago, de la bassiste et chanteuse Kim Deal et du batteur Dave Lovering. Ce disque est court, 38 minutes, et il offre pas moins de... 15 titres ! Parmi ces titres, un nombre assez imposant de chansons qui sont devenues, avec le temps, des classiques absolus de ce groupe culte et n'ayant véritablement marché qu'en France (aux USA, les Pixies sont restés assez confidentiels, malgré que Kurt Cobain ait toujours dit avoir été fortement inspiré par eux). Ce disque, le voici :

Debaser : Ligne de basse fantastique, guitares du même tonneau qui livrent des mélodies remarquables (et vaguement surf music pour la lead guitar), et la voix de Frank Black qui surgit, Got me a movie I want you to know, Slicing up eyeballs I want you to know, Girlie so groovy I want you to know, Don't know about you, but I am oune chien andalucia... Dès le départ, les Pixies, avec cette chanson aussi mémorable que courte mais pas trop (2,50 minutes, comparé à la durée de certains autres titres, ce n'est pas si long), qu'ils sont cultivés : le film dont on parle dans les premières paroles de Debaser ('dépravé'), et dont on cite le titre dans une version franco-espagnole, c'est bien entendu le court-métrage Un Chien Andalou de Luis Bunuel et Salvador Dali, qui démarre par un homme tranchant un oeil de femme avec un rasoir, en gros-plan. Mis à part ça, la chanson est, avec sa guitare fantastique et les choeurs en contrepoint de Kim Deal (sa basse est également fantastique), une des meilleures de Doolittle. Et du groupe.

Tame : Un peu moins de 2 minutes pour Tame ('mater', dans le sens 'dresser'). Là aussi, la chanson démarre par la basse fantastique de Kim Deal, cette infirmière créditée Mrs John Murphy - nom de son époux - dans les crédits de l'album précédent, et recrutée par petite annonce demandant un ou une bassiste aimant Hüsker Dü et Peter, Paul & Mary (difficile de trouver des références plus éloignées les unes des autres !). Tame est musicalement assez space, la basse prend tout l'espace, le chant de Frank Black est sobre, inquiétant, mis à part dans les refrains (Tame, tame, tame, tame) où il te vous te pousse de ce hurlements terrifiants, usant d'une voix faisant penser à celle d'un porc qu'on égorge lentement. Toujours des choeurs parfaits de Kim. Trop court, mais éprouvant.

Wave Of Mutilation : A peine plus long (2,05 minutes). Wave Of Mutilation, qui fait partie des chansons les plus cultes des Pixies, commence par une allusion à une chanson des Beach Boys, Never Learn Not To Love, de 1968. Chanson qui, à la base, s'appelait Cease To Exist (ce sont ces trois mots qui ouvrent la chanson des Pixies), et qui fut, à la base, écrite par...Charles Manson, le fameux gourou psychopathe qui, à l'époque, avant qu'il ne soit devenu tristement célèbre, cotoyait les Beach Boys, et surtout Dennis Wilson, qui fut son colocataire. Ce dernier dira toujours regretter cette amitié, par la suite. Bon, passons. Wave Of Mutilation parle d'un homme d'affaires japonais qui décide, après avoir fait faillite, de se foutre à la mer, lui et toute sa famille, en jetant la voiture d'une falaise. Ambiance. Apparemment, une sorte de suicide organisé aussi connue, là-bas, que le traditionnel seppuku... Excellente chanson, au demeurant !

I Bleed : Très bonne chanson d'une durée de 2,35 minutes. I Bleed ('je saigne') est encore une fois une chanson démarrant par une ligne de basse totalement mémorable, rapidement suivie par des guitares assez acérées, grunge. Le chant, partagé entre Frank Black et Kim Deal, est fantastique, assez calme, même dans les refrains. Le genre de chanson qui, on le sent, a pu inspirer des chansons de Nirvana, comme certaines de celles de In Utero. I Bleed est une chanson franchement excellente, pas le sommet absolu de l'album, mais assurément une des chansons les plus réussies de Doolittle quand même. Quelle interprétation !

Here Comes Your Man : 3,20 minutes pour Here Comes Your Man. Assurément une des meilleures chansons de l'album. Here Comes Your Man commence par un riff de guitare on ne peut plus pop et léger, quasiment country si on cherche bien, le genre de chanson à siffloter toute la journée et qui vous met la patate si on l'écoute le matin au réveil. Une chaanson très pop et gaie, un classique pour le groupe, servi par une interprétation éblouissante de Black Francis, de choeurs excellents de Kim Deal, et cette guitare, ce riff, franchement...on ne s'en lasse pas ! Simple, mais efficace.

Dead : 2,20 minutes assez acérées, agressives (le titre, déjà : 'mort'), une chanson assez réussie qui démarre non pas par une basse, mais par un riff de guitare très violent et dans le plus pur style Robert Fripp. Rythmique martiale, chant éprouvé de Black Francis, assez haletant, saccadé, et guitares violentes dans les refrains... Dead, malgré un bridge plus pop et traditionnel, plus léger aussi, est une chanson sans grand répit, un morceau sombre et agressif, très réussi cependant, mais pas le plus facile d'accès. Surtout que les paroles sont, comme souvent chez les Pixies, assez cryptiques. Mais c'est franchement excellent.

Monkey Gone To Heaven : Quasiment 3 minutes. La pochette de l'album se base sur les paroles de cette chanson. Monkey Gone To Heaven est une chanson monstrueuse, la deuxième meilleure de l'album. Riff monstrueux, paroles cryptiques (le cultissime passage If man was 5, then the Devil is 6, and if the Devil is 6, then God is 7, sur lequel Black finit par brailler comme un type venant de se faire castrer pendant une heure par un cutter rouillé et émoussé), mélodie très grunge, interprétation sans répit... Une chanson démentielle sur laquelle il n'y à rien à dire, tant c'est indescriptible.

Mr. Grieves : Possédant le titre de l'album dans ses paroles, Mr. Grieves est une chanson courte (2,05 minutes) et assez rapide, sans être violente comme l'était Tame et le sera Crackity Jones. Musicalement, c'est assez pop quand même, assez rock'n'roll en fait (dans le sens années 50), avec un chant enlevé, des choeurs (masculins) assez rigolos, une ambiance plutôt sympathique. Bon, c'est sûr que la durée assez courte du morceau le rend, quelque part, un peu décevant, mais Mr. Grieves est quand même une assez bonne chanson. A noter qu'avant que l'album ne s'appelle Doolittle, il devait s'appeler Whore ('pute'), ce qui n'a pas tout à fait la même gueule, on en conviendra.

Crackity Jones : Chanson la plus courte (1,25 minutes !) et pas la meilleure, ni ma préférée, mais assurément une des plus musclées et space. Crackity Jones, chanson qui parlerait d'un ancien camarade de promotion de bahut de Black Francis qui aurait été homosexuel, est une chanson speedée, interprétée par un chanteur en état d'halètement total (il trépigne, s'énerve, halète, pousse des jappements, braille, un peu comme sur Tame par exemple). Musicalement, c'est limite punk tellement c'est violent. Pas subtil comme le sont Here Comes Your Man, Monkey Gone To Heaven ou N°13 Baby, mais c'est en osmose avec sa durée : court, speedé, efficace. En état d'urgence.

La La Love You : Une des chansons les plus à part, car interprétée par le batteur Dave Lovering (dont la voix suave est assez sympathique), avec des contrepoints vocaux des trois autres membres du groupe. C'est la seule chanson chantée par le batteur dans le répertoire du groupe. Inutile de dire que ce La La Love You n'a rien à voir avec la chanson du même nom que les BB Brunes ont fait sur leur dernier album ! Même si ça me semble, aussi, improbable qu'ils ne connaissent pas les Pixies, car appeler leur chanson ainsi, par hasard, alors qu'il existe une chanson du même nom, c'est une coïncidence vraiment abracadabrante, dans ce cas. Mais passons. La La Love You est une chanson que le groupe lui-même estimera aussi rigolote que stupide, une chanson quasiment infaisable en concerts, mais qui leur a permis de s'amuser. Le fait est que cette chansonnette de 2,45 minutes est franchement sympathique, fendarde, mais, aussi, c'est vrai, assez conne. En même temps, c'est le but avoué, alors pourquoi s'en faire ? J'aime assez cette 'petite' chanson, personnellement !

N°13 Baby : Chanson la plus courte avec 3,50 minutes (champagne !). La meilleure du groupe. Pas seulement de l'album, mais vraiment du groupe. Titre étrange qui est une allusion à la marijuana (la treizième lettre de l'alphabet est le M, première lettre de marijuana), autrement dit, la chanson parle, même si c'est à mots couverts, de came. Paroles parfois en espagnol, comme Crackity Jones ou Debaser, il faut dire que Frank Black a passé quelques années à Porto Rico. Chant assez marquant, à la limite de l'hystérie sans jamais vraiment y plonger (I'm in a state, I'm in a state). Musicalement, c'est Shangri-La, entre les guitares frippiennes et pop, livrant des sons mémorables (et deux courts soli dans le final), et une basse qui, dans le final justement, mène le bal, offrant un riff mémorable qui rythme le tout. N°13 Baby offre probablement la meilleure utilisation de la basse dans une chanson rock, pour vous dire, c'est le genre de chanson qui vous donnera envie d'apprendre à jouer (et il paraît que c'est pas facile-facile) de cet instrument ! Mythique chanson, grandiose final.

There Goes My Gun : 1,50 minute en tout et pour tout pour cette chanson assez décevante. En grande partie parce qu'elle suit un monstre absolu, mais elle n'y est, dans ce cas, pour rien. There Goes My Gun est assez répétitive, redondante, et pas spécialement intéressante à la base. Entre des There goes my gun, goes my gun, there goes my gun interprétés par Black et Kim, on a des paroles plus ou moins basiques en guise de 'couplets', histoire de faire de ce morceau un peu démo, un peu bâclée, une sorte de pseudo-chanson. Musicalement, c'est franchement excellent, ceci dit, mais entre la durée insignifiante et les paroles stupides, sans parler de la répétition à outrance, ce morceau est franchement le moins bon de Doolittle, de loin. Le seul morceau que je n'aime pas ici, que je n'ai jamais aimé.

Hey : Une des chansons les plus longues (3,30 minutes). Hey est une chanson franchement excellente, en plus, ce qui ne gâche rien, au contraire. Elle est moins grandiose que N°13 Baby, mais meilleure que There Goes My Gun. Encore une fois, la basse de Kim Deal fait une bonne part du boulot, tandis que les guitares de Black Francis et de Joey Santiago tissent de parfaits thèmes et créent des ambiances fantastiques. Le chant de Black est excellentissime, les contrepoints vocaux de Kim Deal (les Chained, chained, chained sur les We're chained, we're chained, we're chained du refrain qui sont, eux, de Black Francis) sont, comme toujours, remarquables... Hey est une réussite absolue de plus !

Silver : Avant-dernier morceau, long de 2,25 minutes, Silver est un des plus à part de l'album, car interprété par Kim Deal (et co-écrit par elle et Frank Black). Une chanson lente, languissante, rythme pesant, chant distant, voix quelque peu angélique, mais guitares acérées et agressives. Malgré sa courte durée (mais ce n'est pas, on l'a vu, le plus court de l'album, du tout), Silver est une assez belle réussite, pas le meilleur, ni mon préféré, ni même un de mes préférés, mais c'est une chanson assez réussie et originale. Bref, pas mal du tout !

Gouge Away : Et le final de Doolittle, Gouge Away, chanson mémorable s'il en est. 20 secondes de plus que Silver, soit dit en passant. Une des chansons préférées des fans, probablement. Comme toute bonne chanson des Farfadets (signification du mot anglais 'pixies'), Gouge Away, qui puise vraisemblablement son inspiration dans les mythes bibliques comme d'autres chansons du groupe telles Nimrod's Son (sur le premier album), est quasiment indescriptible. Le chant de Black Francis, la guitare frippienne, les brusques énervements du chanteur, tout ça est typique du son Pixies, et, comme toujours, fantastique. Une remarquable chanson, bien sombre, pour achever l'album.

 Doolittle est, au final, un énorme disque de rock alternatif, un peu timbré, mais franchement remarquable et très attachant. Mélodies imparables, interprétation de haute qualité, production très bonne, aucune mauvaise chanson, un nombre hallucinant de classiques des Pixies ici (ce n'est pas le groupe le plus tubesque de l'histoire, loin s'en faut, mais bon nombre des chansons de l'album font partie de la légende du groupe), Doolittle est, sous sa pochette représentant un singe auréolé entouré des chiffres 5, 6 et 7 (allusion évidente à Monkey Gone To Heaven), définitivement, le meilleur opus des Farfadet, même si les autres albums, et notamment Surfer Rosa (le premier) et Bossanova (le troisième ; le groupe n'a fait que quatre albums, le dernier est Trompe Le Monde) sont excellents aussi. Un must absolu !