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Pour ce 246ème Track-by-track, un disque sorti en 1975 sous une pochette assez sobre et intriguante (quoi de plus intriguant qu'une pochette toute noire ?), j'ai nommé Godbluff. C'est un album de Van Der Graaf Generator, alias VDGG pour faire plus court, un groupe de rock progressif anglais mené par le chanteur, guitariste et claviériste Peter Hammill (et sa voix si extraordinaire), et c'est le premier album d'une sorte de trilogie constituée ensuite de Still Life (1976) et World Record (1977). C'est, aussi et surtout, le meilleur album du groupe, et il n'est constitué que de 4 morceaux (très longs !) pour un total d'approximativement 37 minutes. Ce disque, difficile d'accès mais franchement remarquable, très sombre, l'équivalent du Red de King Crimson, le voici :

The Undercover Man : 7,30 minutes (c'est le morceau le plus court !! Au fait, sur le CD le plus récent, la durée des morceaux est erronée pour tous les titres sauf Arrow, et pour cette chanson, il est faussement indiqué 7,08 minutes) pour ouvrir le bal. The Undercover Man est une chanson magnique s'ouvrant en douceur par une belle partition de flûte de David Jackson. Le chant de Peter Hammill devient quand même rapidement incontrôlable, la grande force de ce mec étant de, justement, passer d'une tonalité calme à une tonalité agressive ou inquiétante en peu de temps (on comparera sa voix à la guitare d'Hendrix, vocalement parlant). Une des plus grandes voix de l'histoire du rock en général. Changements de rythme, solo de guitare (de Hammill), batterie fantastique de Guy Evans, basse également fantastique de Hugh Banton (qui s'occupe aussi de l'orgue)... Que dire aussi, à 7 minutes, de ce saxophone (de Jackson) ? On notera aussi le clavinet, qui fait son entrée dans le son de Van Der Graaf Generator avec cet album, et accentue le son violent et sombre du groupe.

Scorched Earth : 9,45 minutes (sur le CD, il est indiqué seulement 7,20 minutes) qui démarrent directement là où The Undercover Man se finit. Scorched Earth ('Terre écorchée') commence brutalement : guitare acérée, clavinet assez marquant, et le chant agressif de Hammill. Absolument fantastique morceau, meilleur encore que le précédent (faut le faire). Le chant de Hammill est assez souvent totalement imprévisible, et rend le morceau encore plus marquant et fort. Le saxophone de Jackson, à 3,35 minutes, est sensationnel, et le break qui survient juste après est monstrueux. Scorched Earth est un morceau tribal, trippant, aussi écorché que son titre, aux paroles assez marquantes et obscures (présentes dans le livret CD, bien foutu) : He will not be hostage, he will not be slave/No snare of past can trap him, though the future may/Still he runs and burns behind him in advanced retreat/Still his life remains unfettered, he denies defeat. Batterie, orgue et saxophone se livrent à un duel de malade, il faut l'écouter pour le croire, dans le final de cette chanson puissante et quelque peu terrifiante.

Arrow : 9,48 minutes pour ce Arrow ouvrant la face B. La flèche (traduction du titre) est probablement le morceau le plus trippant et flippant de ce Godbluff mémorable. Comme je l'ai dit plus haut, c'est le seul des quatre titres pour lequel le minutage est bien indiqué au dos, pour l'anecdote inutile. Saxophone démentiel, coltranien, colemanien même, en introduction, et batterie tribale peu avare en cymbales pour la première minute, avant que le clavinet ne vienne prendre le relais. Dès le départ, Arrow marque les esprits. Sublime partition de flûte. C'est clair, le début du morceau fait limite penser à du progressif pépère à la Genesis (groupe qui, par ailleurs, était sur le même label que VDGG, à savoir Charisma). Mais la voix de Hammill surgit au bout de 3 minutes, et change totalement la donne, elle est agressive, au bord du gouffre, direct. Quelle voix, putain !! Elle suffit à faire de Arrow un grand moment d'intensité malade, une pièce de quasiment 10 mintues perpétuellement au bord de l'implosion. Quand il prononce le titre de la chanson, en fin de refrain/couplet, c'est glaçant, flippant, hors de ce monde. Inutile de décrire le morceau, il est indescriptible. Le meilleur de l'album ? En tout cas, le plus marquant, pour moi, le plus extrémiste, jusqu'auboutiste. Le Fracture (avec paroles) de Van Der Graaf Generator. Pour ceux qui ne connaissent pas Fracture, c'est de King Crimson, groupe qui, avec VDGG, se pose là comme le plus grand et violent du rock progressif.

The Sleepwalkers : Enfin, le final, démentiel, avec les 10,40 minutes (au lieu des 8 indiquées sur le CD) de The Sleepwalkers. Le morceau le plus long de Godbluff, donc. Et assurément un des meilleurs, même si dire d'un des quatre morceaux qu'il est moins fort que les trois autres me semble être une totale hérésie. Le morceau démarre magnifiquement par une partition de claviers tout simplement inoubliable et sublime, et le chant, assez classique, de Hammill. C'est limite reposant après la fureur de Arrow ! On sent cependant que, tôt ou tard, The Sleepwalkers ('Les somnambules', 'les marcheurs du sommeil') va déraper dans la furie, la violence, la tension, comme ce fut le cas des précédents morceaux, mais en attendant l'explosion, le morceau démarre vraiment bien, calmement, superbe partition de flûte, batterie forte mais pas brutale, basse qui rythme bien le tout. Le morceau devient plus saignant, et grâce au clavinet et au saxophone, devient même limite funky dans sa conclusion. Au final on tient tout simplement un authentique trésor, The Sleepwalkers assure totalement et achève le disque avec force.

 Au final, Godbluff est un disque monumental. Seulement 4 titres, mais difficile de dire lequel est le meilleur. Godbluff est vraiment une oeuvre très sombre, l'égal du Red de King Crimson fait un an plus tôt. J'y vois un peu l'arrivée du grunge, personnellement. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que cet album est plus métallique que la majorité des albums de rock progressif (excepté la trilogie métallique de King Crimson et les deux albums complétant la trilogie de Van Der Graaf Generator, que j'ai cités plus haut) ! Immense, puissant, complexe, riche comme c'est pas permis, Godbluff est le magnum opus de VDGG, un disque grandiose, parfois flippant (Arrow), toujours passionnant. Quintessentiel !!