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Pour ce 247ème Track-by-track, le retour de Serge Gainsbourg, avec un album sorti en 1975, qui fera scandale (on s'en doute) et ne marchera pas fort (comme les deux précédents) : Rock Around The Bunker. Avec ce disque enregistré à Londres avec les musiciens des précédents opus (Alan Hawkshaw, Judd Proctor...), Gainsbourg frappe un grand coup. L'album, sorti sous une pochette designée par Serge lui-même, est en totale phase avec son année de sortie : 30 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Sorte de croisement entre Cabaret, The Rocky Horror Picture Show et Les Damnés, en version musicale, Rock Around The Bunker est une oeuvre décalée, pas le sommet de Gainsbourg, mais un disque à redécouvrir, même s'il n'est pas exempt de défauts. Ce disque, 28 minutes pour 10 titres, le voici :

Nazi Rock : Ambiance bastringue, cabaret, on se maquille, on se travestit, pour aller danser le Nazi Rock de la chanson. Chanson mémorable, la plus connue de l'album avec S.S. In Uruguay, et probablement une des meilleures de Serge Gainsbourg (et, donc, de Rock Around The Bunker). Omniprésence des choeurs féminins, qui achèvent les paroles du refrain (On va danser le... Nazi rock, nazi, nazi nazi rock, nazi), paroles assez salaces, osées, sur des nazis sodomites, travelos, sorte de croisement entre Les Damnés de Visconti (rappelez-vous la scène de l'orgie homosexuelle des S.A. !) et Cabaret de Bob Fosse. Scandaleux (rien que le titre de la chanson a fait scandale au moment où Gainsbourg l'a sortie), mais aussi franchement réussi. Jubilatoire.

Tata Teutonne : Le titre fait rire. Les paroles aussi : Otto tata teutonne... On y parle de se faire titiller les tétons... entre autres joyeusetés. En gros, Tata Teutonne, toujours avec ces choeurs féminins, est une chanson, comme il est dit dans le livret CD, en T, avec des rimes en T, comme le titre de la chanson. Bien trouvé, même si le morceau, qui fait furieusement penser à Nazi Rock à cause de son piano de bastringue et de ses choeurs omniprésents, est nettement moins marquant que, justement, Nazi Rock. Une chanson un peu fantôme (normal, elle est en T ! ah ah ah ah !), mais quand même très bonne.

J'Entends Des Voix-Off : Arrivée du big ol' fuckin' bastard sonofabitch en chef, j'ai nommé Adolf Hitler, lequel, ici, se pose des questions : il entend des voix-off qui lui disent Adolf, tu cours à la catastrophe (omniprésence des choeurs qui, avec leur charmant accent british, ont du mal à prononcer tu cours à la catastrophe). J'Entends Des Voix-Off est probablement une des meilleures chansons de l'album, même si les choeurs la rendent un peu énervante quand même...

Eva : La Eva de la chanson est évidemment Eva Braün, dernière compagne d'Adolf Hitler. Après une chanson sur ce malade mental cruel et dégueulasse, Serge nous offre donc une chanson sur sa petite amie qui a connu le même sort que lui. On nous apprend, ici, par le biais des paroles (les choristes chantent, dans un sens, plus que Serge, ici), qu'Eva aime Smoke Gets In Your Eyes, une chanson de Jerome Kern. Laquelle chanson...mais attendez d'arriver au titre suivant ! Eva est une chanson assez sympathique, moyennement réussie, difficile de la retenir en fait, elle est un peu 'fantôme'... Mais ce n'est pas, loin de là, le morceau le plus faible de l'album.

Smoke Gets In Your Eyes : La face B s'achève par une reprise, celle du standard immense des Platters (enfin, une chanson de Jerome Kern, reprise surtout par les Platters !), Smoke Gets In Your Eyes. Gainsbourg n'a pas changé les paroles (il chante en anglais, inutile de le préciser, ah merde, je l'ai précisé), et chante très bien dans la langue de Shakespeare cette chanson dont le titre ('de la fumée dans tes yeux') peut sembler douteux compte tenu du sujet de l'album. La fumée en question est-elle celle des fours des camps de la mort ? Surtout que dans la chanson précédente, il était dit que c'est la chanson préférée d'Eva Braün... Bref, double sens probable pour la présence de cette reprise sur ce disque, mais, quoi qu'il en soit, très belle reprise !

Zig-Zig Avec Toi : Morceau le plus long, 3,35 minutes, et ouvrant la deuxième face. Zig-Zig Avec Toi est une chanson très efficace, sublimes arpèges de guitare, chant assez langoureux de Serge, les Zig-zig amusants de ses choristes en réponse... Ce n'est pas la meilleure chanson de l'album, et en aucune manière une des meilleures chansons de Gainsbourg (forcément), mais c'est, ma foi, très sympathique, une sorte de chanson d'amour au sujet de laquelle on se doute bien qu'elle n'est pas très innocente (on imagine mal une simple chanson d'amour sur Rock Around The Bunker, comme pour la présence de la reprise du hit des Platters) !

Est-Ce Est-Ce Si Bon ? : Mouais... Le titre de la chanson est franchement excellent, bien trouvé, mais Est-Ce Est-Ce Si Bon ? est, mis à part ça, franchement décevant. Encore une fois (et pas pour la dernière), l'omniprésence des choeurs féminins, plus présents que Serge Gainsbourg lui-même, rend le morceau, à la longue, monotone, énervant, plat. En plus, il dure 3,10 minutes, ce qui en fait un des 5 plus longs, et, croyez-moi, pour le coup, c'est, ici, trop long. Pour moi, c'est clair et net, le moins bon des 10 titres de Rock Around The Bunker, malgré des paroles (quand il y en à) bien foutues, avec des rimes en S.

Yellow Star : Comme Jean-François Brieu le dit dans ses notes de pochette, dans le livret de la réédition CD (chaque album de Gainsbourg, mais aussi d'autres artistes Philips comme Johnny Hallyday, a droit à des notes de pochette similaires ; quand je dis 'chaque album', c'est en tout cas à ma connaissance !), Rock Around The Bunker est l'album de Gainsbourg dans lequel Gainsbourg s'est le moins mis en scène. Il n'apparaît, en fait, Serge, que dans ce morceau, Yellow Star, le plus court de l'album (1,37 minutes), et dans lequel il parle de cette fameuse et sinistre étoile jaune que les Juifs étaient forcés de porter durant l'Occupation. Rappelons que Serge, de son vrai nom Lucien Ginzburg, est juif d'origine russe, et qu'il est né en 1928. Il a donc connu cette sinistre période (par chance, ses parents, ses soeurs et lui ont évité la déportation). Ici, il parle de cette étoile jaune avec des yeux d'enfants, s'imaginant que cette yellow star symbolise une étoile de shériff, ce genre de choses. Un morceau assez remarquable, mais trop court.

Rock Around The Bunker : Un des exemples, sur l'album, de chanson interprétée essentiellement par les choristes féminins (Clare Torry, celle-là même qui pousse les vocalises de The Great Gig In The Sky de Pink Floyd, mais aussi Kay Garner et Jean Hawker) plutôt que par Gainsbourg. Rock Around The Bunker parle d'un bombardement du bunker nazi par les bombes alliées. Un des morceaux les plus longs avec 3,22 minutes (mais pas le plus long), ce n'est franchement pas une des plus grandes chansons de l'album qui lui doit son titre. Elle est pas mal, mais Serge Gainsbourg jouant la carte de la fainéantise, laissant le plus gros du chant à ses choristes, c'est énervant...

S.S. In Uruguay : Chanson assez hilarante, mais en même temps très provocante et scandaleuse, dans laquelle Gainsbourg se met dans la peau d'un officier S.S. ayant fui l'Allemagne, l'Europe, pour se planquer en Uruguay, là où il n'y à pas de possibilité d'extradition pour un procès. La musique est très guillerette, les choeurs féminins (S.S. in Uruguay) aussi, on imagine bien ce salopard de nazi allongé sur son transat, avecun jus de papaye, son chapeau de paille, ses canailles qui lui obéissent au doigt et à l'heil... Une manière très noire, amère, d'achever l'album : la guerre est finie, les méchants ont perdu, mais certains méchants sont bien planqués, peinards... N'empêche, malgré ce sinistre aspect des choses, S.S. In Uruguay est assez hilarante et franchement excellente.

 Pour finir, on peut dire donc de ce Rock Around The Bunker que c'est un des disques les plus sous-estimés de Gainsbourg. L'album n'est pas parfait (je trouve que les choeurs féminins de Clare Torry et des deux autres sont beaucoup trop présents et parasitent l'album ; elles chantent quasiment tout, en fait, Gainsbourg se contentant de prononcer quelques phrases en spoken-word, sauf sur deux ou trois titres ! Autre défaut, cette ambiance bastringue assez moyenne), mais il contient quand même, attendez que je compte, 5 excellentes chansons (dont la reprise), soit la moitié de l'album. Dans l'ensemble, ce n'est pas le sommet de Serge, et il est trop provocateur (Serge a toujours provoqué, on le sait, mais il y à des sujets avec lesquels il ne vaut mieux pas rigoler et trop provoquer, et la Seconde Guerre Mondiale en est un). En gros, c'est donc un très bon disque, mais pas un sommet. Echec à sa sortie, il mérite qu'on s'y attarde, mais il est coincé entre deux sommets (Vu De L'Extérieur et L'Homme A Tête De Chou), et très difficile, voire impossible, de le mettre au même niveau que ces deux albums (et que Histoire De Melody Nelson) !