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Pour ce 244ème Track-by-track, un disque fantastique et court (34 minutes, 7 titres) sorti en 1973 : Over-Nite Sensation. C'est un album de Frank Zappa (avec son groupe, les Mothers), et c'est un de ses meilleurs opus, par ailleurs (il sera longtemps vendu en CD avec, sur le même disque, l'album suivant de Zappa, Apostrophe (') de 1974, qui lui ressemble musicalement parlant, mais depuis, les deux albums sont vendus séparément). C'est un disque de funk-rock plutôt que de free-jazz, même si la musique, ici, est assez souvent expérimentale (rien de comparable avec, par exemple, Uncle Meat de 1969). Dans l'ensemble, ce disque est un des plus accessibles de Zappa, un de ceux à écouter en priorité pour découvrir l'univers très particulier du moustachu ! L'album a été enregistré avec ses Mothers de l'époque (ça changeait souvent !), qui sont Ruth Underwood aux percussions, Ian Underwood aux cuivres (flûte saxophone, clarinette), George Duke aux claviers, Jean-Luc Ponty au violon, Bruce Fowler au trombone, Ralph Humphrey à la batterie, Sal Marquez à la trompette, Tom Fowler (frangin de Bruce) à la basse, et Zappa au chant et guitare. On notera la présence de Tina Turner et des Ikettes (choristes d'Ike & Tina Turner) aux choeurs sur le deuxième titre, et d'un dingue absolu du nom de Ricky Lancelotti au chant sur deux titres. L'album, le voici :

Camarillo Brillo : Comme Dweezil (un des enfants de Zappa, guitariste aussi) le dit sur le DVD de la collection Classic Albums concernant cet album et Apostrophe ('), le son de guitare de son père Frank, ici, fait penser à du Dire Straits par moments, de par son côté bref, rapide, succint, loin du jeu assez étendu de Zappa. Long de 4 petites minutes, Camarillo Brillo est une des plus belles chansons de l'album, une authentique petite merveille réjouissante, interprétée avec joie par un Zappa en très grande forme. Une chanson franchement remarquable qui fait démarrer Over-Nite Sensation avec les honneurs et une très bonne première impression !

I'm The Slime : 3,35 minutes seulement, mais I'm The Slime est légendaire. Avec Tina Turner et les Ikettes dans les choeurs (non créditées), cette chanson que Zappa chantera souvent en live par la suite parle d'une sorte de fluide qui s'écoule de la télévision, d'un mec dégueulasse, perverti, écoeurant, obsédé sexuel... Les paroles sont bizarres, l'interprétation l'est encore plus : le chant de Zappa est en spoken-word, un peu rappeux, assez sombre, renforcé par une mélodie aussi funky que noire, obscure. Les choeurs sont sensationnels. Les paroles aussi : I am gross and perverted, I'm obsessed and deranged... I'm The Slime est une petite tuerie zappaïenne à écouter absolument, et qui est quasiment indescriptible !

Dirty Love : Chanson hélas trop courte (un peu moins de 3 minutes). Je dis : hélas, car Dirty Love, aux paroles très salaces (I'll ignore your cheap aroma/And your little bo-peep diploma/I'll just put you in a coma/With some dirty love), est une des meilleures chansons de l'album. Mélodie entêtante, choeurs remarquables, interprétation de haut vol, aussi bien vocale (Zappa) que musicale (percussions sensationnelles, guitare parfaite, rythmique remarquable)... Dirty Love est une vraie réussite, mais pourquoi est-ce aussi court (2,58 minutes) ?

Fifty-Fifty : 6 minutes et 10 secondes achevant la face A et intégralement interprétées par Ricky Lancelotti. J'ignore qui est ce mec (quasiment inconnu au bataillon, et mort en 1980), mais ce qui est sûr, c'est qu'il a une voix totalement givrée, un truc de fou, Peter Hammill en mode énervé et à la puissance 1000 ! Il ne chante pas très bien (pléonasme) et semble totalement allumé, dingue de chez dingue. Pour tout dire, Fifty-Fifty en est limite insupportable à la première écoute (Lancelotti chante aussi sur le morceau suivant, mais en duo avec Zappa). Musicalement parlant, ce morceau est franchement très bon, ce n'est pas le sommet de l'album (le chant y est pour pas mal), mais c'est, franchement, très correct. Mais alors Lancelotti, bon Dieu !!

Zomby Woof : Ouverture de la face B avec ce morceau de 5 minutes interprété par Zappa et Lancelotti, Zomby Woof. Le titre est complètement crétin et rigolo, du pur Zappa, et l'interprétation n'est pas en reste. Si le chant de Lancelotti (qui en fait, pléonasme, vraiment trop dans le registre du shouter, ç'en est vraiment insoutenable, même si un peu moins que pour Fifty-Fifty) est nul et ridicule, Zappa est encore une fois à la hauteur avec ce morceau bien délirant. Les paroles sont terriblement cintrées (Reety-awrighty, he da Zomby Woof pour le refrain). Dans l'ensemble, malgré Lancelotti, ce morceau est vraiment une réussite dans le genre.

Dinah-Moe Humm : Le morceau le plus sexuel de l'album, avec 6 minutes bien osées. Dinah-Moe Humm, en trio avec Kin Vassy et Sal Marquez, est un morceau lent et salace, aux paroles vraiment osées (She stroll on over, say look here, bum, I got a forty dollar bill say you can't make me cum), sur une jeune femme, nommée Dinah-Moe Humm, qui lance un défi au narrateur, celui de la faire jouir, pour 40 dollars le pari. Pari relevé, et apparemment, il va réussir à la faire jouir (to cum en anglais) ! Le passage de la petite soeur de Dinah-Moe Humm qui, alors qu'elle tient les paris en étant utilisée comme arbitre, se fout à poil pour participer, est assez salace. Le morceau va loin, et est aussi hilarant que pornographique. Du Zappa pur jus !

Montana : Avec 6,35 minutes, Montana est le morceau le plus long de l'album. C'est un des plus cultes de Zappa, aussi, un vrai délire free/jazz/funk/rock dans lequel Zappa nous explique qu'il va se barrer pour le Montana, afin d'y ouvrir un cabinet de chirurgien-dentiste... Interprété en duo avec, à nouveau, Kin Vassy (je ne sais pas de qui il s'agit), Montana est une réussite de plus pour l'album, et même un des trois meilleurs morceaux avec Camarillo Brillo et I'm The Slime (ce n'est pas que les autres soient moins bons, mais ces trois-là, vraiment, déchirent tout !). Un morceau cintré, typique de Zappa, avec de l'humour en veux-tu en-voilà, une interprétation fantastique de son groupe, un chant excellentissime... Génial !

Pour finir, Over-Nite Sensation, dont l'édition CD est par ailleurs commercialisée sous une pochette un peu différente (c'est le même visuel, mais le livret du CD est dépliable, et la pochette prend tout le livret déplié ; ce que l'on voit en recto du CD représente environ le bas gauche de la pochette, pas visible sur l'illustration ci-dessus !), est un disque aussi court que fantastique. Tentative réussie, pour Zappa, de faire du funk/free-jazz/rock (difficile à décrire, mais facile à écouter !), l'album suit, dans la discographie zappaïenne, deux albums radicalement différents et moins accessibles, Waka/Jawaka et The Grand Wazoo, qui furent faits avec les Mothers en forme de big band orchestral. Rien de moins proche, donc, du son de Over-Nite Sensation ! Rempli de pépites, ce disque est assurément un des meilleurs et des plus accessibles du Maître.