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Pour ce 240ème Track-by-track, un disque très sombre et assez méconnu dans l'ensemble, car passé malheureusement totalement inaperçu à sa sortie en 1989 : Novice. C'est le septième album studio d'Alain Bashung, et c'est un disque très sombre, une sorte de Play Blessures bis, enregistré avec de grands musiciens tels que Colin Newman (de Wire), Phil Mansanera (de Roxy Music), Dave Ball (de Soft Cell), Jean-Marie Aerts (de TC Matic groupe de rock belge de Arno), ou bien encore Blixa Bargeld (de Einstürzende Neubauten et Nick Cave & The Bad Seeds). Dernière collaboration entre Bashung et le parolier Boris Bergman, c'est aussi la première entre Bashung et le parolier (et ami personnel) Jean Fauque. C'est un disque très sombre, dépressif, sans vrai tube (Bombez ! marchera moyennement), et assurément un de ses meilleurs. Un disque depuis réhabilité, et que voici :

Pyromanes : Immense. Rien que l'intro suffit à me faire chavirer : ces nappes de claviers, ces guitares claironnantes à la The Cure, la voix de Bashung surgissant du néant, les paroles remarquables de Boris Bergman, remplies de jeux de mots (mais pas autant, et pas aussi volontairement débiles, que pour l'album précédent, Passé Le Rio Grande... de 1986). Le duc n'en fait qu'à sa guise, il aiguise, il aiguise les sentiments d'Anna-Lyse, Anna-Lyse, Anna-Lyse. Entre la musique férocement new-wave tendane sombre et les paroles franchement insensées, difficile de dire ce qui est le mieux dans ce Pyromanes introductif franchement grandiose. Une de mes chansons préférées, pas seulement de l'album, mais de Bashung tout court.

Résidences : Après un Pyromanes marquant en diable, Résidences ne fait pas retomber le soufflé : c'est encore une fois une chanson mémorable, avec paroles assez étranges (Bashung cite plusieurs personnes, des femmes, fictives, en donnant carrément leurs adresses, et en rajoutant Elle manque elle manque à l'appel à chaque fois). Sur un lit musical aussi cold-wave qu'orientalisant, Résidences est une réussite de plus, interprétée à la perfection, avec claviers assez enivrants, hypnotiques. Les paroles sont plutôt bien foutues dans l'ensemble même si ce n'est pas ce que Bergman a fait de mieux, aussi bien sur le disque qu'en général. Une très très bonne chanson !

Légère Eclaircie : J'ai toujours eu un peu de mal avec cette chanson pas mauvaise du tout (le texte de Bergman possède quelques facilités, mais est, dans l'ensemble, excellent ; le titre de l'album se trouve dans les paroles), mais un peu étrange, et que je trouve quand même un peu inégale. Le refrain (Love is easy, love is not true...) m'énerve pas mal, aussi. Légère Eclaircie n'est pas une chanson mauvaise, mais ça reste quand même, avec deux autres exemples plus loin, une chanson que j'ai toujours du mal à pleinement apprécier. Avis personnel...

Alcaline : Monstrueux. Une sorte de chant d'adieu de Bergman pour Bashung, après une dizaine d'année de collaboration. Les paroles sont sans appel : Où veux-tu qu'j'te dépose ? Tu m'as encore rien dit/T'aimes plus les mots roses que je t'écris. La chanson, avec ses guitares sombres comme la nuit et ses claviers hypnotiques, est aussi une allusion/hommage à la chanson Aline de Christophe (Sur une plage alcaline...). Christophe, d'ailleurs, reprendra Alcaline sur Tels Alain Bashung, l'album hommage fait il y à quelques mois, une reprise tout simplement majestueuse. Bashung, de son côté, en 1992, reprendra Les Mots Bleus, magnifiquement par ailleurs. Les deux chanteurs étaient potes. Alcaline, en plus d'être donc le chant de départ de Bergman, qui ne collaborera plus avec Bashung après Novice, est aussi une chanson en hommage à Christophe. Et c'est aussi le sommet de l'album. Grandiose.

Tu M'As Jeté : Jean Fauque au texte (première collaboration entre Bashung et Fauque, qui durera jusqu'à L'Imprudence inclus), la première des trois chansons de l'album que Fauque a écrites. Tu M'As Jeté est une chanson mémorable, malgré le mantra d'intro (Oune dé, oune dé, oune dé, yà oune dé ké pipé), assez énervant et ridicule. Mais entre les sonorités totalement new-wave de la chanson et l'interprétation bluffante de Bashung, cette chanson achevant la face A est tout simplement grandiose, une des meilleures de Novice, clairement. J'adore le refrain, typique de la new-wave (claviers, guitares), et qui vieillit très bien, comme l'album !

Elle Fait L'Avion : Ouverture de la face B avec ce Elle Fait L'Avion aux paroles parfois assez moyennes (pourtant signées Bergman), notamment dans le deuxième refrain (une sorte de bridge, en fait) : Je veux te dominer aux dominos/Je te veux nue sur l'avenue à chaud/Je veux te dominer aux dominos, dominos. Ce n'est clairement pas la meilleure chanson de Novice, pas la meilleure collaboration Bergman/Bashung (qui, lui, s'occupe de la musique, qui est très orientée new-wave crépusculaire, avec guitares acérées, et est bien meilleure que le texte), mais Elle Fait L'Avion, un peu trop longue de plus (4,45 minutes), est quand même plus qu'écoutable. Un peu décevante, mais ça peut passer !

Bombez ! : Ecrite par Fauque, Bombez ! sortira en single, mais ne se hissera pas haut. Dommage. Pourtant, la chanson a un potentiel énorme : mélodie entêtante, chant enjoué, refrain assez marquant (Bombez le torse bombez ! Prenez des forces, bombez ! Bombez le torse, bombez, ça c'est my way), paroles assez rigolotes par moments (jeux de mots à la Bergman : Vers quel crayon s'est-elle taillée désormais ? ou Les alters et les égaux, ça m'est égal, ça m'est ego). Une chanson très courte (3 minutes) et franchement excellente, une des meilleures de l'album, avec ce clavier entêtant et ces choeurs bidouillés. Bombez ! assure !

Intrépide Malgré La Fièvre : Comme Elle Fait L'Avion, Intrépide Malgré La Fièvre est une chanson un peu décevante. Malgré tout, elle est moins décevante que l'autre (en partie parce qu'elle est moins longue, seulement 4 minutes, et que les paroles sont plus réussies, signées Bergman). On a droit à quelques lignes de texte en allemand ici (Ich bin nicht allein, sur la montagne, elle m'acompagne, intrépide malgré la fièvre) dans le refrain que je viens de citer en totalité, et qui n'est pas ce qu'il y à de mieux dans la chanson. Encore une fois, des jeux de mots bergmaniens (Au fond, l'amour décime ou Tu peux garder le pull ouvert) viennent gentiment parasiter le propos, mais ça reste tout sauf énervant, pas comme sur l'album de 1986. Musicalement, assez étonnant et pas totalement réussi. Oui, une chanson un peu mineure...

Etrange Eté : Chanson signée Jean Fauque pour les paroles, qui sont, ma foi, très bien foutues. Etrange Eté est une petite merveille qui fait citer Philip K. Dick (fameux auteur de science-fiction). Une chanson sombre, musicalement parlant, même si la mélodie est plus aérienne et lente que vraiment sombre, finalement (le tempo est très lent, hypnotique). Ce n'est pas ma préférée de l'album, mais Etrange Eté est quand même franchement, franchement remarquable, une chanson qui résume bien l'ambiance lente, pesante et étrange de Novice !

Outrage : Etrange morceau que ce Outrage, un instrumental (c'est d'ailleurs précisé entre parenthèses sur le CD) extrêmement court, car ne durant en tout et pour tout que 35 secondes. Harmonica, musique assez syncopée, Outrage est assez bizarre et ne sert au final pas à grand chose, si ce n'est à apporter 35 secondes et un morceau en plus à l'album. Ce n'est pas mauvais, mais c'est assez inutile !

By Proxy : Unique chanson de l'album à être en anglais, By Proxy est une pure merveille absolue. Le titre du morceau signifie 'par procuration', en quelque sorte. Une chanson interprétée par un Bashung très à l'aise avec la langue de Shakespeare (il ne devait pas être totalement à l'aise dans une conversation en anglais, mais il prononce bien, distinctement, rien à dire), chanson dont il a signé la musique (Boris Bergman et un certain P. Ives ont fait le texte). Le chant est déchirant, rauque, la musique est, elle, baignée de synthétiseurs, de guitares crépusculaires et magnifiques... Une conclusion bluffante pour un album qui ne l'est pas moins, By Proxy est un des très grands moments de Novice.

 Alors, pour finir, que dire sur Novice ? Album imparable qui offre 41 minutes assez crépusculaires, remarquables mais vraiment sombres, avec des sonorités, même, très industrielles. Pas à la Nine Inch Nails, évidemment, mais tout de même très sous influence cold-wave, sous influence, aussi, de groupes tels que Nick Cave & The Bad Seeds (dont est issu Blixa Bargeld qui joue sur le disque) ou Certain General. Un disque hélas passé inaperçu (un bide commercial, donc), mais à (re)découvrir de toute urgence ! Vous pouvez vous fier à sa pochette noire comme la nuit, Novice est en effet un disque très sombre et complexe (pas autant que L'Imprudence de 2002), mais il est, aussi, grandiose !