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Pour ce 230ème Track-by-track, un disque remarquable sorti en 1981 : Discipline. C'est le huitième album studio de King Crimson (et leur dixième album tout court), et il est sorti dans l'étonnement général. En effet, King Crimson s'était séparé en 1974, après la sortie de Red, et cette séparation était, selon Robert Fripp (guitare, claviers, leader du groupe), définitive. Fripp est parti faire des albums solo (Exposure en 1979), participer aux albums de copains (d'Eno, des Talking Heads, de Blondie, Peter Gabriel...). Mais, en 1980, il réunit Bill Bruford (batteur de Crimso depuis 1973), Tony Levin (basse et Chapman Stick) et Adrian Belew (guitare, chant), et forme Discipline, groupe qui se renomme rapidement King Crimson. Le groupe mythique est de retour ! L'album, Discipline, produit par le groupe et Rhett Davies, sort en 1981. Pour la première fois dans l'histoire du groupe, Fripp partage la guitare avec un autre (Belew), lequel chante un peu comme David Byrne des Talking Heads ici (Belew a toujours eu un talent fou pour imiter d'autres chanteurs). Le résultat, premier volet d'une trilogie d'albums de pop progressive (les deux autres, Beat et 1982 et Three Of A Perfect Pair en 1984, qui marquera une deuxième séparation jusqu'à 10 ans plus tard, sont contestés), est ici abordé en Track-by-track :

Elephant Talk : Un morceau remarquable pour ouvrir l'album. Elephant Talk a tout du tube (mélodie accrocheuse, ambiance trépidante, chant remarquable), mais n'en sera pas un. Le morceau ne sortira pas en single (sauf en face B de Matte Kudasaï) , et c'est dommage. L'ambiance, ici, est digne du meilleur des Talking Heads. C'est simple, si on ne sait pas que c'est King Crimson qu'on entend, on croirait vraiment entendre les Heads, tant la voix de Belew imite parfaitement celle de David Byrne (un peu irritante, comme celle de Byrne, de par son côté échevelé, mais rien de grave), tant, aussi, l'ambiance un peu pop/world (accentuée par la remarquable utilisation du Chapman Stick, ou stick tout court), le son de guitare de Belew... Bien entendu, il y à aussi la guitare de Fripp, mais elle est plus discrète, et fidèle à elle-même. Niveau paroles, Elephant Talk est amusant, une série de mots ayant pour rapport la discussion, l'oral, en cinq séries (une par couplet), par ordre alphabétique, de A à E. Argument... Brouhaha... Conversation... Debate... Elephant Talk. On notera la guitare de Belew qui parvient à merveille à sonner comme un barrissement d'éléphant ! Une chanson mémorable.

Frame By Frame : Chanson mémorable, elle aussi, que ce Frame By Frame aérien s'ouvrant sur une longue section instrumentale permettant à Belew de briller avec sa guitare. Le morceau passe ensuite au chant (le morceau dure dans les 5 minutes, la section instrumentale du début est assez longue, les paroles, sur ce morceau, ne sont pas très nombreuses), et le moins que l'on puisse dire, c'est que la voix de Belew, accentuée par des choeurs discrets de Levin, est tout simplement majestueuse, divine. Déchirante, planante, aérienne...et pop. Ca fait bizarre, surtout de la part d'un groupe ayant livré (avec d'autres musiciens, Fripp et Bruford excepté) des albums tels que Starless And Bible Black, Red ou (sans Bruford, mais avec Fripp, vu que Fripp est le leader du groupe) Lizard. Mais le Crimso de Discipline n'est ps le même, clairement. Il s'adapte à son époque, et c'est, ici, fantastique.

Matte Kudasaï : Unique chanson de l'album à être sortie en single (avec Elephant Talk en face B), Matte Kudasaï (qui signifierait attendez, s'il vous plaît en japonais) est le morceau le plus court, avec seulement 3,45 minutes. C'est une morceau atmosphérique et planant, magnifique, sur lequel Fripp tient la guitare principale, si on s'en réfère au son que l'on entend, assez aérien, mais très aigu. Le chant de Belew est encore une fois tout simplement sublime (on notera que sur ce morceau et le précédent, il semble moins imiter David Byrne que sur Elephant Talk), la basse de Levin assure, l'ambiance générale est assez orientalisante. Ce morceau, définitivement, est trop court, et offre des soundscapes (paysages sonores, ambiances) tout simplement inoubliables.

Indiscipline : La face A se finissait sur Indiscipline, morceau trépidant et remarquable. Ici, Belew est lâché, en grande forme niveau délire (ce mec a toujours eu beaucoup d'humour, il a d'ailleurs joué avec Zappa, sur Sheik Yerbouti en 1979, et on se souvient encore de son pastiche hilarant de Bob Dylan sur Flakes). Le passage I repeat myself when under stress, I repeat myself when under stress, I repeat myself when under stress (etc) est assez amusant. L'ambiance générale de ce morceau est, comme son titre le dit, très indisciplinée, c'est un pur délire new-wave progressive, avec guitares en folie, basse remarquable, batterie tueuse. Quand Belew braille I like it ! en final, difficile de ne pas le croire sur parole !

Thela Hun Ginjeet : Intro assez intéressante pour ce Thela Hun Ginjeet : elle ressemble à celle de Frame By Frame ! Ouvrant la face B, ce morceau dure 6,25 minutes, et son titre étrange est une anagramme signifiant 'Heat in the jungle'. Le chant est de Belew (y compris un très drôle passage en spoken-word), et les refrains sont signés essentiellement Levin (sa voix assez grave est reconnaissable entre mille). Un morceau très talkingheadien, franchement remarquable, avec encore une fois de sublimes et étonnantes parties de guitare et ce Chapman Stick donnant un son mémorable au morceau (à l'album). Un morceau très étonnant qui se trouve être le dernier chanté de Discipline, les deux suivants étant, en effet, totalement instrumentaux.

The Sheltering Sky : Morceau le plus long de Discipline, The Sheltering Sky est donc un instrumental. En tout, il dure 8,20 minutes, et est totalement parfait. Autant le dire tout de suite, c'est le sommet de l'album. C'est une pièce aérienne, interprétée à la perfection/ Levin nous offre encore une fois une superbe utilisation du stick, Fripp nous régale avec de belles envolées de guitare écorchée vive, très aiguë, dans ce que l'on appellera vulgairement des refrains (le thème joué par sa guitare revient fréquemment). Percussions sublimes, assez africaines, le morceau possède une intense ambiance world-music, les Talking Heads ou Peter Gabriel (Fripp et Levin ont joué tous deux sur les albums solo de Gabriel) n'auraient pas fait mieux. Des claviers (de Fripp) totalement envoûtants pour accentuer le tout. La guitare de Belew, qui tisse un thème fantastique en arrière-plan. C'est tout simplement immense.

Discipline : La face A se finissait de manière indisciplinée avec Indiscipline. La face B, et donc l'album, se finit avec le morceau-titre, et donc, tout le contraire ! Discipline s'ouvre sur une ligne de guitare (Belew) remarquable, et passe ensuite à une sorte de jam sensationnelle, qui semble ne jamais se finir (elle dure 5,15 minutes et s'achève brutalement, en pleine partie de guitare de la part de Fripp). C'est un morceau remarquable qui ne fait pas oublier aux auditeurs que malgré le côté world et pop de l'album (new-wave, aussi), c'est avant tout un disque de King Crimson. Discipline est un instrumental exigeant, super bien construit (après, je préfère le précédent morceau, aussi), qui achève à la perfection l'album qui porte son nom. Bluffant.

 En seulement 37 minutes et 7 titres, Discipline offre le nouveau son de King Crimson : de la pop-rock progressive, teintée de world-music (c'est dû au son du stick de Tony Levin, une sorte de basse en forme de gros bâton, tenu verticalement, et qui donne ce son assez particulier aux basses de l'album ; Levin joue aussi de la vraie basse, naturellement). Avec un chant remarquable et fortement sous influence Talking Heads. Coïncidence, Fripp et Bele ont joué avec les Talking Heads, le premier sur Fear Of Music en 1979 (le morceau I Zimbra) et le deuxième sur Remain In Light en 1980 (The Great Curve) ! Avec son double son de guitare (écorché vif pour Fripp, plus dingue et recherché pour Belew), Discipline est un tès grand disque de King Crimson, une de leurs plus grandes réussites. Les deux albums suivants seront moins bien appréciés à leur sortie (et même par la suite), et sont, il est vrai, moins marquants (surtout Beat), mais ils sont quand même excellents et à écouter. Discipline, quant à lui, est un sommet absolu.