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Pour ce nouveau Track-by-track, un gros, gros classique du rock : Sticky Fingers, des Rolling Stones, sorti en 1971 sous une pochette mythique designée par Andy Warhol (il s'agit du bas du corps de l'acteur Joe Dallessandro, un des éphèbes de la Factory de Warhol). La pochette vinyle contenait une vraie braguette, et si on l'ouvrait, derrière, on trouvait ce qui se trouve au dos du CD : le slip. Premier album sorti sous le label Rolling Stones Records crée par le groupe, avec le fameux logo de la langue (qui n'a pas été crée par Warhol), label hébergé par Virgin Records, Sticky Fingers est un disque méchant, cynique, vicieux et camé. Sur les 10 chansons (pour 46 minutes), une grande partie parlent de cames diverses. Et le titre de l'album ('doigts collants') viendrait d'un film de cul américain... L'album est un des meilleurs absolus du groupe, et le voici :

Brown Sugar : Riff grandiose, et le morceau démarre. Inutile de dire que si vous vous dites amateur des Stones mais que vous ne connaissez pas Brown Sugar, c'est que vous n'êtes pas amateur des Stones, en réalité ! Abordant des sujets aussi divers que la came (le titre est une allusion à l'héroïne) et le sexe (on y parle de fouetter les gonzesses, et la chanson parle d'une jeune femme de couleur vendue comme esclave sexuelle, à la Nouvelle Orléans, à des maîtres blancs ; le titre, dans le cas, est aussi une allusion à la fille, elle est du sucre brun, ah ah ah), Brown Sugar est une des chansons les plus mythiques du groupe, jouée à chaque concert, un emblème, un classique absolu au même titre que (I Can't Get No) Satisfaction et Start Me Up. Dire de la chanson qu'elle est immense est être encore loin de la vérité.

Sway : Encore une chanson qui parle de came, à mots couverts. Sway est une chanson démentielle s'ouvrant de la plus fantastique des manières (le riff est tout simplement grandiose). A noter que Sway est une des rares chansons de Sticky Fingers sur lesquelles Keith Richards ne joue pas (on l'entend, dans les choeurs) avec Moonlight Mile. La guitare est, ici, donc, tenue uniquement par Mick Taylor (enfin, Jagger est crédité à la guitare aussi, mais ça doit être minimal). Taylor s'occupe de la slide, remarquable, et a composé la musique, même si la chanson est créditée à Jagger/Richards (c'est le cas aussi de Moonlight Mile). Sway est une chanson puissante, une de mes préférées de l'album. Arrangements de cordes signés Paul Buckmaster, et, il semblerait (mais pas crédités), présence de Pete Townshend (guitariste des Who) et Ronnie Lane (bassiste des Faces) dans les choeurs.

Wild Horses : Une ballade admirable, longue de 5,40 minutes, et dont le titre est sans équivoque quand on sait que le suet de prédilection de Sticky Fingers est la drogue : 'Chevaux fous'. Or, 'horse' est un argot pour 'héroïne', argot connu aussi en France, voir le film La Horse. Wild Horses est une sublime chanson, enivrante, que certains pensaient être au sujet de Marianne Faithfull (qui fut avec Jagger à un moment donné), mais qui parle de l'héroïne, à mots cachés. A noter que Gram Parsons, fameux chanteur et guitariste country/folk américain intime des Stones, demandera au groupe l'autorisation de reprendre la chanson avec son groupe Flying Burritos Brothers, en 1970, soit un an avant la sortie de Sticky Fingers. Autorisation accordée (une reprise sublime). En effet, Wild Horses a été écrite en décembre 1969, à la base (quelques chansons de Sticky Fingers datent des sessions de Let It Bleed, et d'un peu après) ! Une chanson grandiose.

Can't You Hear Me Knocking : Le morceau le plus long de l'album (7,15 minutes) et le meilleur, aussi. Un des plus grands morceaux des Stones, aussi, si ce n'est, même, leur plus grand. Can't You Hear Me Knocking est une chanson qui aborde un peu la came (allusion au speed). Tout est fantastique, ici, du riff d'intro (le meilleur des Stones, clairement) au final instrumental faisant intervenir le saxophone du fidèle Bobby Keyes, l'orgue de Bill Preston, les percussions signées du producteur Jimmy Miller, et les guitares de Richards et Taylor. Un final assez proche de Santana par moments, assez jazzy par moments, et totalement renversant. Une chanson mythique, quintessentielle.

You Gotta Move : En revanche, pas fan du tout de ce You Gotta Move. Chanson la plus courte avec 2,30 minutes, c'est aussi une reprise d'une chanson de blues du Révérend Gary Davis. Le tempo est lent, languissant, chiant à vrai dire. Heureusement que cette chanson est courte, car elle est vraiment moyenne, et achève assez mal la face A. En fait, c'est même pire, selon moi : You Gotta Move est meme un furoncle sur la face de cet album, qui serait encore plus réussi sans elle !

Bitch : Autant la face A s'achevait avec une chanson décevante, autant la B s'ouvre sur une claque rock absolue : Bitch. Chanson qui devait sortir en single, mais il me semble que ça ne se fera pas, et dans un sens, ça se comprend (le titre de la chanson : 'salope', le sujet). Riff remarquable, basse sensationnelle de Wyman, chant parfait de Jagger, et des cuivres fantastiques font de ce morceau une vraie réussite dans le genre. Même si ce n'est pas ma préférée de l'album, Bitch est vraiment fantastique !

I Got The Blues : La première fois que j'ai entendu I Got The Blues, autrement dit la première fois que j'ai écouté Sticky Fingers, je me suis quasiment rué sur les crédits de livret, en entendant cette chanson (qui est sublimissime) afin de vérifier si c'était bien une reprise d'Otis Redding, tellement j'étais persuadé que cette chanson ne pouvait pas être autre chose qu'une reprise de chanson de soul/blues. En fait, I Got The Blues est bel et bien une chanson écrite en totalité par Jagger et Richards ! Il est possible, plus que possible même (en fait, je crois que c'est quasiment certain) qu'un bluesman ou soulman l'ai reprise par la suite (pas Redding : il est mort en 1967, ah ah ah), mais cette chanson est une chanson originale du groupe. Et elle respire, elle transpire la soul sous tous ses pores (les cuivres : saxo de Bobby Keyes, trompette de Jim Price, le chant, le solo d'orgue signé Billy Preston...). Et elle est sublimissime, je le redis, mais qu'importe ! Une des meilleures de l'album.

Sister Morphine : 5,35 minutes fantastiques qui, et ce n'était pas crédité sur la pochette initiale, ont été écrites par Marianne Faithfull. C'est depuis crédité sur le livret CD (Faithfull/Jagger/Richards). Deuxième reprise de l'album, donc, Sister Morphine est une chanson puissante, une de mes trois préférées avec Can't You Hear Me Knocking et Wild Horses. Une chanson grandiose sur la came, sur la morphine, interprétée à la perfection par un Jagger vraiment concerné, et bénéficiant de parties de guitares tout simplement sensationnelles. En fait, ce morceau est si grandiose qu'il en devient indescriptible.

Dead Flowers : Une chanson country, une sorte de pastiche, le genre de chanson que Gram Parsons aurait pu faire. Dead Flowers est une chanson bien cynique et abordant encore une fois (et c'est pas fini !) le sujet de la came, ici l'héroïne (on y fait allusion à une aiguille et une cuillère, deux objets essentiels pour se faire un fix...). Le refrain est assez remarquable, Take me down, little Susie, take me down/I know you think you're the queen of the underground/But you can send me dead flowers by the mail/And I won't forget to put roses on your grave. Jagger avait beau ne pas (disait-il) aimer la country, au contraire de Keith, il n'empêche qu'ici, il chante super bien. Une excellente chanson !

Moonlight Mile : 5,55 minutes terminales, fantastiques, abordant la came (cocaïne sans doute) pour une ultime fois. Composée par Mick Taylor comme Sway (et, comme pour Sway, ce n'est pas crédité, et, aussi comme pour Sway, aucune trace de Keith dans l'enregistrement de cette chanson, Moonlight Mile est une des meilleures chansons de l'album, une réussite absolue. Que dire, en fait, au sujet de cette chanson ? Les arrangements de cordes (Paul Buckmaster aux commandes) sont inoubliables, le morceau semble flotter dans l'éther, dans de la neige (de la coke ?)... C'est aérien, vaporeux, sublime... Une très très grande chanson !

Sticky Fingers est donc un disque totalement camé, et vicelard, un album remarquable comptant parmi les meilleurs du groupe. Certes, on a une chanson franchement moyenne en fin de face A, mais elle est heureusement si courte qu'on s'en fout un peu, dans un sens. Sinon, entre héroïne, cocaïne, speed et morphine, l'album est un vrai catalogue de drogues dures, et offre aussi et surtout une série de chansons absolument quintessentielles, des vrais classiques du groupe. Interprétation remarquable, production grandiose de Jimmy Miller, l'album est seulement surpassé, dans la discographie stonienne, par l'album suivant, Exile On Main St. (1972), qui est totalement parfait (et était double). Puissant !