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Pour ce nouveau (et 220ème) Track-by-track, un disque franchement remarquable sorti en 1986 : Graceland. C'est un des meilleurs albums solo de Paul Simon, ancienne tête pensante (auteur/compositeur) du duo pop/folk Simon & Garfunkel, dont j'ai dernièrement abordé un album dans cette catégorie. Graceland est un disque étonnant, un album de world music plus que de rock ou de folk. Sous son titre faisant évidemment allusion à la mythique demeure (depuis musée) d'Elvis Presley à Memphis, et sous une pochette représentant une enluminure assez médiévale, se cache un disque enregistré à New York, Los Angeles, Londres, Crowley (Louisiane) et surtout en Afrique du Sud (Johannesburg). En fait, les mélodies ont été faites à Johannesburg, et certaines prises vocales et rajouts, ailleurs. Mis à part les deux derniers titres qui ont été faits avec d'autres musiciens et dont les Los Lobos (un groupe de musique américain) et qui sont assez latino dans l'âme, l'album a été fait en totalité avec des musiciens sud-africains. A une époque où l'Appartheid était encore en place en Afrique du Sud, Mandela encore en prison, Steve Biko assassiné, les droits des Noirs bafoués, etc. Graceland sera un immense succès, mais Paul Simon sera l'objet d'une polémique, il a osé faire un disque avec des musiciens noirs, ce qui sera pris comme une provocation notamment en Angleterre, en Afrique du Sud... Et a accentué le côté légendaire de ce disque, que voici :

The Boy In The Bubble : Sublime chanson qui sera reprise par Patti Smith (sur son album de reprises Twelve) et Peter Gabriel (sur son...album de reprises Scratch My Back), toutes deux d'excellentes reprises. The Boy In The Bubble est une chanson faramineuse, immense, une des plus belles de Graceland pour tout dire, et elle ouvre admirablement bien l'album, sur...une mélodie d'accordéon. Enregistrée à Johannesburg, la chanson bénéficie de la participation d'Adrian Belew à la guitare/synthétiseur. Le chant est juste sublime, il faut dire que Paul Simon possède une voix parfaite, nasillarde, un peu fragile mais pas trop, et totalement attachante. Une grande chanson, qui ouvre à merveille ce grand disque.

Graceland : Considérée par Simon comme une de ses plus belles chansons, et même sa plus belle, Graceland bénéficie de la participation vocale des Everly Brothers, fameux groupe de doo-wop/pop vocal américain des années 50, une référence pour Simon (Simon & Garfunkel avaient repris Bye Bye Love, notamment). La chanson parle d'un voyage que Simon a fait pour aller visiter la fameuse maison/musée du King Elvis, dans le Tennessee, lieu de pélerinage pour tout fan de rock'n'roll et du King. Une chanson interprétée avec des musiciens sud-africains, comme la quasi-totalité (les deux derniers titres excepté) de l'album, et à l'allure vaguement country. Une pure splendeur, tout simplement.

I Know What I Know : Une chanson pas mal du tout, mais un peu mineure, surtout comparée aux deux qui viennent de passer. I Know What I Know est interprétée avec General M.D. Shirinda & The Gaza Sisters (un groupe local d'Afrique du Sud) et est franchement une chanson assez sympathique, refrain un peu énervant (répétitif) mais interprétation de qualité, et on sent bien que Simon s'intéressait vraiment à la musique africaine, que ce n'était pas que pour se rendre intéressant. Bref, c'est pas mal.

Gumboots : Très courte (2,45 minutes, c'est la plus courte), Gumboots tire son nom d'une danse sud-africaine, le gumboots dancing ('danse des bottes en caoutchouc). C'est une chanson qui, comme Homeless par la suite sur le disque, est vraiment à 100% africaine dans l'âme. C'est répétitif et franchement remarquable, interprétation de qualité, aussi bien vocale que musicale... Après, ce n'est pas mon préféré de l'album, comme la précédente. Mais c'est excellent.

Diamonds On The Soles Of Her Shoes : La chanson la plus longue de Graceland (5,35 minutes) et une des plus connues par ailleurs. Diamonds On The Sole Of Her Shoes ('Des diamants sur la semelle de ses chaussures') achevait la face A avec une efficacité admirable. C'est une des plus belles de l'album, une chanson sublime, tendre et aérienne, bénéficiant de la participation de Youssou N'Dour aux percussions, Ladysmith Black Mambazo aux choeurs, et d'une superbe section de cuivres (Leonard Pickett, Earl Gardner). Une authentique réussite, jamais longuette malgré sa durée, et aux paroles tout simplement magistrales.

You Can Call Me Al : Ouvrant la face B, cette chanson est un tube, une des chansons les plus connues et cartonneuses de Paul Simon. A ce propos, je tiens à parler ici du clip, qui est indéniablement un des meilleurs jamais faits (et il est hilarant) : on y voit Simon et l'acteur comique américain Chevy Chase (qui était très connu dans les années 80) assis  dans une pièce rose. La musique démarre, et dès le début des paroles, alors que c'est bien la voix de Simon qu'on entend, c'est Chevy Chase qui ouvre la bouche et mime (à la perfection) le chant. Mais ce qui est drôle (et c'est volontaire), c'est l'expression du visage de Simon, qui s'apprêtait à commencer à chanter mais s'arrête, un peu vexé de se faire piquer la vedette par Chase. Avec son artiste principal jouant avec humour la partie négligeable, faisant tout pour reprendre le contrôle, et son Chevy Chase très à l'aise, ce clip assure. La chanson ? Rythmée, enjouée, énormes sections de cuivres, refrain admirable, You Can Call Me Al est un classique !

Under African Skies : Interprétée en duo avec la chanteuse folk Linda Ronstadt (la musique a été enregistrée à New York et le chant à Los Angeles), Under African Skies est une des plus belles chansons de Graceland, une chanson touchante et sublime qui fait immédiatement penser aux sublimes paysages africains, la savane, les grandes plaines... Le duo est tout simplement sublime, entre la voix fragile et nasillarde de Simon et celle, toujours parfaite, de Ronstadt. Les musiciens sont essentiellement africains (Ralph McDonald aux percussions). Simon sera un des premiers, avec Peter Gabriel, à engager des musiciens africains et à faire de la world music.

Homeless : Parodiée par les Nuls (vous rappelez-vous de ce clip musical intitulé "Omelette" ? Ben, c'était ça !), Homeless est une très belle chanson interprétée a capella par Simon et le groupe Ladysmith Black Mambazo (chanteur principal, Joseph Shabalala). Le morceau a été enregistré à Abbey Road, Londres, et, tout du long de ses 3,45 minutes, alterne entre chant en anglais (Simon) et en zoulou. C'est très beau, voire même magnifique, et compte tenu que c'est a capella, aucun accompagnement musical n'est entendu ici. Très bon.

Crazy Love, Vol. II : Une très belle chanson, apparemment la suite d'une chanson intitulée Crazy Love (j'ignore si cette chanson existe, elle ne se trouve en tout cas sur aucun des précédents albums de Simon !). C'est la dernière chanson de l'album avec des musiciens africains, et elle a été enregistrée à Johannesburg, en Afrique du Sud. Une bien belle chanson, il faut l'avouer, même si ce n'est pas une des meilleures de Graceland (comparée aux deux suivantes, c'est bien meilleur, mais comparée aux quatre précédentes, c'est moins fort, aussi). Crazy Love, Vol. II est donc une assez bonne chanson pop/world.

That Was Your Mother : Fin de la partie 'africaine' de Graceland, car That Was Your Mother, ainsi que la chanson suivante, est interprétée avec des musiciens américains, et pas avec des musiciens africains. Courte (un peu moins de 3 minutes), cette chanson est malheureusement un vrai ratage, une chanson certes entraînante, bien rythmée, mais franchement chiante, à la limite de la nullité pour moi. Enfin, bref, je ne l'ai jamais aimée, cette chanson, et tout en essayant de rester objectif, je sais bien que je ne peux pas dire du bien d'une chanson que je n'aime pas. Force est de constater qu'ici, c'est franchement mauvais. Dommage.

All Around The World (or) The Myth Of Fingerprints : Chanson finale, interprétée avec Los Lobos (non crédités, ce qui entraînra des ennuis juridiques), et dans l'ensemble, All Around The World (or) The Myth Of Fingerprints est une chanson nettement, mais alors nettement supérieure à la précédente. Cependant, il faut bien reconnaître, aussi, que les deux dernières chansons de l'album, et donc celle-là, sont moins marquantes que les 9 précédentes. Dans l'ensemble, cette dernière chanson, pas très longue (3,15 minutes), est correcte, très correcte (de très jolies parties de cuivres), mais on s'ennuie un petit peu. Graceland se finit donc un peu moyennement...

 Au final, Graceland, au sujet duquel la controverse enflera pas mal (on accusera Simon d'être pro-Appartheid, mais on se rendra très rapidement compte que c'est évidemment tout le contraire), est un album magnifique, malgré une chanson assez moyenne en avant-dernière position. Contenant quelques tubes et chansons comptant parmi les plus belles de Simon, l'album est superbement bien produit par Simon et enregistré par Roy Halee (collaborateur de longue date de Simon, depuis Simon & Garfunkel), et fait partie des best-sellers mondiaux à avoir et à écouter absolument. Superbe, en un mot !