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Pour ce 214ème Track-by-track, un disque abordé dernièrement par Koamae (chroniqueur du blog et ami internaute), et que je ne connaissais pas avant d'en lire la chronique (je connaissais certaines des chansons, évidemment, mais pas toutes). Ce disque, c'est un album de Jacques Brel, ne portant pas de vrai nom mais renommé du nom de la première chanson, à savoir, Ces Gens-Là. L'album contient des chansons de 1964 à 1966, et est apparemment sorti en vinyle 6-titres en 1966 (cette première édition contenait des titres de 1966 ; par la suite, une version de 10-titres, celle ici présente, contenant des chansons de 1964, est sortie). Les chansons rajoutées par la suite sont Mathilde, Les Bergers, Jef et Le Tango Funèbre. La version que j'aborde ici est la version 10-titres, 35 minutes environ, qui est tout simplement exceptionnelle. C'est le deuxième meilleur opus brelien après Les Marquises de 1977 (son dernier).

Ces Gens-Là : Immense. Ben oui, immense. Datant de 1966, Ces Gens-Là est tout simplement une des plus grandes chansons de la chanson française (francophone, plutôt, Brel est belge). Reprise plusieurs fois (les deux reprises les plus connues : Florent Pagny il y à une poignée d'années, sur son album de reprises de Brel, et Ange en 1972, dans une reprise où ils avaient volontairement oté le dernier couplet, sur Frida, plus optimiste que les autres couplets). La chanson semble parler d'une famille assez spéciale, dans laquelle Frida vit. Frida, le narrateur en est amoureux, mais la famille de sa Frida est telle qu'il ne peut se résoudre à vivre avec elle (et surtout, ces gens-là ne veulent pas de lui). La musique est lente, magnifique, les paroles sont dures (un des membres de la famille est un alcoolo, l'autre un pauvre con et salopard, la mère est hautaine et silencieuse, et le père est mort comme un con, accident très bête). La chanson est une montée en puissance. Brel commence doucement, mais au fur et à mesure, la voix s'enfle, pleine de haine, de mépris, de colère, de rage, de douleur aussi. Au final, impossible de ne pas écouter cette chanson sans trembler, sans frissonner (ou alors, c'est que vous n'êtes pas normal).

Jef : Datant de 1964, et donc absente de l'album initial, Jef est une sublime et triste chanson. L'album, décidément, commence sombrement. Impossible de ne pas penser au classique Manu de Renaud (1981), qui raconte à peu près la même histoire (un homme pleure, devant tout le monde, car il est seul, sa petite amie l'a quitté, et son ami le console, lui disant de se reprendre, c'est pas si grave, etc). Différence : le Manu de la chanson de Renaud est un loubard. Jef, dans la chanson de Brel, est, comme son ami qui le console, un clochard. La chanson est triste malgré des envolées lyriques et pleines de faux optimisme dans les refrains (Viens, il me reste trois sous, on va aller se les boire...), et elle est, surtout, sublime. Encore un sommet pour Brel, donc.

La Chanson De Jacky : Allez, un peu de légèreté, maintenant, ça ne va pas faire de mal (l'album est bien foutu, on alterne vraiment entre les émotions ici, ça rend le disque encore plus fort que s'il avait contenu une face entière sombre et une face entière légère, je trouve). Datant de 1966, la chanson était simplement intitulée Jacky sur l'album initial, et est une chanson très drôle (Pagny la reprendra sur son album pré-cité plus haut). On y parle d'un homme qui n'est que Brel, en fait (ou si ce n'est pas lui, c'est en tout cas quelqu'un qui lui ressemble : il s'appelle Jacques, ou Jacky, et a peur de devenir un jour chanteur pour femmes finissantes, dixit les paroles). Le refrain de la chanson, rythmé par une musique assez pompeuse (dans le genre 'musique militaire', en fait : c'est l'air de la Légion, Tiens, Voilà Du Boudin, je crois !), est mythique : Être une heure, une heure seulement/Être une heure, une heure quelquefois/Être une heure, rien qu'une heure durant/Beau, beau, beau et con à la fois. Une chanson franchement remarquable et assez légère, malgré un brin de mélancolie.

Les Bergers : Où quand Brel se prend pour Jean Ferrat. N'allez pas croire que c'est un sarcasme ou un reproche : j'aime en effet beaucoup ce que faisait Ferrat, un des plus grands chanteurs français. Mais Les Bergers n'est pas vraiment le genre de chanson que Brel avait l'habitude de faire. Là, on a droit à une chanson typique de Ferrat, une chanson sur la montagne, la nature, la vie des bergers, avec leurs troupeaux, partant pour la transhumance, etc...Une bien belle chanson, une chanson un peu 'neutre' sur l'album (on a 4 chansons drôles, 4 chansons sombres, et 2 chansons 'neutres'), très bien écrite, datant de 1964 et, donc, absente de l'édition 6-titres originale. La musique est un peu vieillotte, mais rien à dire de méchant, sinon.

Le Tango Funèbre : Datant de 1964 et donc pas sur l'album 6-titres initial, Le Tango Funèbre est une chanson très drôle, une des plus drôles de l'album pour tout dire. Alors, oui, en revanche, le sujet de la chanson est tout sauf léger, car c'est la mort. Mais avec une musique un peu tango (sinon, le titre de la chanson serait idiot, non ?), on a ici des paroles franchement tordantes, avec quelques trouvailles : Mon costume de bois, pour symboliser un cercueil, est une image que je trouve particulièrement réussie, par exemple, et le final est hilarant (parmi les choses dont, selon Brel, on a le culot de lui demander de faire, il y à ne plus boire que de l'eau, arrêter de trousser les filles, mettre de l'argent de côté et, last but not least, aimer le filet de maquereau...). Dans l'ensemble, le contraste entre la musique légère, le chant amusé et un peu solennel, les paroles délirantes et le sujet morbide est parfait. Une immense chanson de plus !

Fernand : Même sujet morbide (la mort), mais Fernand, datant de 1966, est tout le contraire de la précédente chanson. Là, c'est pesant, lent, lourd, triste, déchirant même. Avec 5,15 minutes, c'est, aussi, la chanson la plus longue de l'album. On y parle d'un homme à l'enterrement de son pote Fernand, un vieil ami. L'homme est désespéré, devant le cercueil de son ami. De plus, comme le début de la chanson le dit (Dire que je suis seul derrière, dire qu'il est seul devant), apparemment, mis à part le fossoyeur et l'ami de Fernand, personne n'est à l'enterrement. Les paroles sont déchirantes, la chanson est bouleversante à un point qu'on en ressent un profond malaise (le final est inoubliable et vraiment terrible : Et maintenant, Bon Dieu, tu vas bien rigoler/Et maintenant, Bon Dieu, maintenant je vais pleurer). Un cri de révolte contre la mort, aussi implacable et impossible à éviter qu'impossible à accepter. Une grande chanson, mais ne pas l'écouter quand on a le blues ou quand on est en période de deuil, ça ne vous aidera probablement pas à aller de l'avant...

Mathilde : Datant de 1964, c'est donc encore une fois une chanson absente de l'album de base. Et c'est d'ailleurs la dernière chanson, sur le disque, à faire partie des quatre rajouts (je ne préciserai donc plus, par la suite, de quand datent les autres chansons : elles sont toutes de 1966, celles qui restent je veux dire). Mathilde, immense chanson, est la plus courte de l'album avec 2,35 minutes seulement. C'est une chanson très drôle, dans laquelle Brel parle d'une jeune femme de retour en ville (et dans sa vie), une certaine Mathilde. Apparemment, il est à la fois excité et terrifié par le retour de cette femme (Ma mère, voici le temps venu d'aller prier pour mon salut, Mathilde est revenue). Cette Mathilde a sûrement du lui faire un coup de Trafalgar autrefois, mais elle est de retour, et l'homme, apparemment, ne peut que la faire revenir dans sa vie. Interprétée de manière assez trépidante, Mathilde est une des plus grandes chansons breliennes.

L'Âge Idiot : Chanson assez 'neutre', comme Les Bergers, et assez solennelle, dans laquelle, sur fond de musique militaire (enfin, ça y ressemble), Brel parle des différents âges de la vie, qu'il considère tous comme étant l'âge idiot : à 20 ans, quand on croque la vie à pleine dents sans s'attendre à ce qui va arriver par la suite, sans s'en préoccuper aussi, et qu'on passe, aussi, son temps dans les casernes, au service militaire, à s'y faire chier ; à 30 ans (il parle de 'fleurs' au lieu d'années), quand on commence à mûrir vraiment, qu'on sait qu'on est encore jeune mais pour plus longtemps, et qu'on regrette déjà nos 20 ans et l'armée ; à 60 ans, quand, ça y est, on est vieux, qu'on regrette que le temps passe si vite, et qu'on se dit que, ça y est, on ne risque plus d'être rappelé par l'armée en cas d'urgence ; et, enfin, la mort, inutile d'en parler plus, quand on est mort, on est mort et puis basta. En fait, comme Koamae, dans sa remarquable chronique de l'album dernièrement (ici même sur ce blog) le disait, il faut profiter de la vie, c'est le message caché de L'Âge Idiot, une bien belle chanson dans l'ensemble.

Grand-Mère : Hilarante chanson sur une vieille femme menant sa famille, sa société, ses finances à la baguette, c'est clairement grand-mère qui porte le slip ici, tandis que grand-père court après la bonne pour se la farcir dans les grandes largeurs. Grand-Mère est une chanson vraiment drôle, la plus drôle de l'album, et la dernière bouffée de fraîcheur et de légèreté avant un final assez sombre. Le final de la chanson est vraiment spécial, avec une allusion très osée et directe à l'homosexualité féminine, mais je n'en dis pas plus. Un pur petit délire, dans l'ensemble, et super bien écrit et interprété !

Les Désespérés : Chanson triste comme un jour sans musique pour un mélomane, Les Désespérés achève l'album avc un goût de cendres dans la bouche. Sur un lit musical aussi triste que sobre, on y parle du suicide, de la misère, des gens se jetant des ponts, etc. Dire de cette chanson, la plus sombre de l'album avec Fernand, qu'elle est déchirante et bouleversante serait être encore assez loin de la vérité. En vrai, Les Désespérés est clairement une des chansons les plus tragiques qui soient (avec Fernand), et elle achève avec difficulté et amertume un disque totalement parfait. Une des plus belles et fortes de l'album, au final ; mais, comme Fernand, à écouter quand on se sent de bonne humeur, sinon...

 Ces Gens-Là, ou Brel 66, est donc un disque fabuleux. Pour tout dire, c'est le deuxième meilleur opus brelien, comme je l'ai déjà dit plus haut d'ailleurs. Il y en à même, sans doute parmi les fans les plus anciens de Brel, qui doivent considérer ce disque comme son plus grand, tout simplement. Que ce soit dans sa version 6-titres initiale, très courte (24 minutes environ, le genre de mini-LP qui se faisaient souvent à l'époque, comme les premiers Ferrat, les premiers Gainsbourg, les premiers Brassens ou les premiers Aznavour, pour ne citer qu'eux) ou dans sa version 10-titres (et en CD, on a droit à 4 bonus-tracks, des versions flamandes de quatre chansons de Brel, quatre chansons ne faisant pas partie de Ces Gens-Là, d'ailleurs, et issus d'un 45-tours belge de 1965 : Le Plat Pays (Mijn Vlakke Land), Rosa (même titre en flamand), Les Bourgeois (De Burgerij) et Les Paumés Du Petit Matin (De Nuttelozen Van De Nacht), qui sont très bons), bref, que ce soit dans une version ou l'autre, ce disque est une pure merveille, certes assez sombre (sur les 10 titres, 4 sont très sombres, 4 sont drôles, et deux sont assez neutres). Dans l'ensemble, tout simplement et rigoureusement essentiel, fieu !