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Pour ce nouveau (et 208ème) Track-by-track, un disque sorti en 1971, troisième album de Leonard Cohen (chanteur folk canadien), et incontestablement son chef d'oeuvre absolu, j'ai nommé Songs Of Love And Hate. Un disque qui mérite amplement son titre : les 8 chansons sont des chansons d'amour et/ou de haine. La face A offre des chansons haineuses, sombres, qui répondent toutes à une chanson de la face B, laquelle offre des chansons d'amour, plus légères. Chaque chanson a son répondant, son contraire ou son alter ego. En 44 minutes, avec son Army (le nom qu'il donne, sur la pochette, aux musiciens l'accompagnant, parmi eux Charlie Daniels - guitare acoustique, basse - ou bien encore Ron Cornelius - guitares), Leonard Cohen, avec sa si fameuse voix morne, nous offre une collection de chansons admirables. Avec un supçon d'engagement sur la pochette (au dos de la pochette, qui montrait la même photo noir & blanc d'un Cohen souriant et mal rasé, on a l'inscription They locked up a man who wanted to rule the world. The fools, they locked up the wrong man : 'ils ont enfermé un mec qui voulait diriger le monde. Les idiots, ils n'ont pas enfermé le bon mec'). Ce disque, le voici :

Avalanche : Reprise par plusieurs artistes (en français, par Graeme Allwright, qui adaptera souvent Cohen, et par Jean-Louis Murat ; en anglais, par Nick Cave, pour qui Cohen fut une énorme source d'inspiration), Avalanche est une réussite totale. Inspirée d'un ancien poème de Cohen, cette chanson magistralement arrangée (l'intro, un peu hispanisante dans ses arrangements de guitare acoustique, est à faire frémir tellement c'est beau : quand la voix de Cohen, froide, haineuse - la face A est la face 'hate' - déboule, I stepped into an avalanche, c'est grandiose) fait 5 minutes, et est une des meilleures de l'album, une des toutes meilleures. Pas grand chose à dire au sujet de Avalanche, si ce n'est que c'est vraiment puissant.

Last Year's Man : 6 minutes très sombres, et en même temps magnifiques. Avec Last Year's Man, qui fait rapidement allusion à Jeanne D'Arc dans ses paroles (pourquoi je précise ça ? Attendez de lire la fin de l'article, vous le saurez !), on est en présence d'une chanson triste comme un mois de juillet pluvieux (comme actuellement). Même s'il y aura encore plus triste et sombre avec la chanson suivante. On a ici un modèle de folk-song sombre comme la nuit, interprété d'une voix atone. Les paroles sont superbes, sensationnelles, même. Pas à écouter le matin, mais vraiment sublime.

Dress Rehearsal Rag : 6,15 minutes tellement sombres que Cohen interprètera rarement cette chanson en live, à moitié par superstition, et aussi pour ne pas qu'on le croie suicidaire. Il faut dire que Dress Rehearsal Rag, chanson la plus sombre de l'album, interprétée d'une voix haineuse, atone et triste, est une chanson sur le suicide, limite terrifiante de par sa noirceur. J'ai dit qu'il ne voulait pas trop la chanter, par superstition, car il ne voulait pas donner des envie de se foutre en l'air à son audience, pensant (à juste titre) que la chanson est trop sombre. Chanson qui file le frisson, qui met mal à l'aise (le final, avec les choeurs féminins, a quelque chose de vraiment glauque), Dress Rehearsal Rag est une des meilleures de l'album et de Cohen. Mais, gaffe, c'est vraiment, vraiment sombre et glauque !

Diamonds In The Mine : Seulement 3,50 minutes pour Diamonds In The Mine, laquelle est la chanson la plus courte de Songs Of Love And Hate, et aussi la plus énergique. Enormément de choeurs (féminins, surtout) pour accompagner la voix inhabituellement enlevée de Cohen. Cependant, la chanson n'est pas spécialement gaie. Seulement, elle achève la face consacrée aux chansons haineuses avec un petit air de 'ça va aller bien mieux sur la face B', histoire de dire, bon, maintenant, on passe à autre chose. Une chanson aussi entraînante que Diamonds In The Mine est étonnante de la part de Cohen (attention, ça reste du Cohen, ce n'est donc pas si entraînant que ça ; c'est juste que comparé aux sept autres chansons de l'album, c'est vraiment plus énergique). Pas le sommet absolu de l'album, mais franchement excellent.

Love Calls You By Your Name : 5,45 minutes pour cette chanson ouvrant la face B, celle consacrée aux chansons dédiées à l'amour. L'album devrait d'ailleurs s'appeler Songs Of Hate And Love, compte tenu que ce sont d'abord les chansons haineuses qui sont sur le disque, mais ça sonnait sans doute moins bien que le titre choisi au final. Love Calls You By Your Name, qui est à rapprocher du Avalanche de la face précédente, est une chanson franchement remarquable, douce, un peu tristounette dans son chant (Cohen n'est définitivement pas un énervé...), mais musicalement parfait, et niveau texte, rien à dire.

Famous Blue Raincoat : Indéniablement une des plus fameuses chansons de Leonard Cohen avec Suzanne, Bird On The Wire, The Partisan, Joan Of Arc et Avalanche. Famous Blue Raincoat, qui se termine de manière très étonnante avec Sincerely, L. Cohen (comme si la chanson n'était qu'une lettre ouverte de Cohen à ses auditeurs ; dans un sens, c'est le cas), est une chanson faisant partie des préférées des fans, mais Cohen l'a toujours trouvée incomplète, il en a toujours été insatisfait (comme pour Bird On The Wire). A mettre en parallèle avec Dress Rehearsal Rag de la précédente face, cette chanson est remarquable, certes longue (5,15 minutes), mais interprétée à la perfection. Une des plus belles, donc.

Sing Another Song, Boys : Grand moment de rire pour moi (je dois être un peu malade quelque part) : l'intro de cette chanson. On y entend Cohen dire, d'une voix qu'il voulait sans doute être enlevée mais qui n'est que morne et fatiguée, ennuyée, Let's sing another song, boys !, s'adressant vraisemblablement à son Army, dans le studio. L'effet est assez rigolo : cette voix si ennuyée, si morne, si atone, s'essayant à la vivacité... Mis à part ça, Sing Another Song, Boys est une chanson franchement bonne, bien que trop longue (6,15 minutes). Ce n'est pas la meilleure de l'album, c'est même, en fait, la moins extraordinaire, mais cette avant-dernière chanson reste quand même du pur Cohen. Bien que les chansons de la face B soient moins sombres que celles de la A, ça reste assez lent et contemplatif. Très bien écrite, cette chanson est à mettre en lien avec le Diamonds In The Mine de la face A, et serait enregistrée live à un concert donné à l'île de Wight en 1970.

Joan Of Arc : Enfin, le final de l'album, et une des trois plus belles chansons de l'album aussi. En fait, Joan Of Arc est même ma préférée. 6,30 minutes tout simplement admirables, chanson qui est à relier avec, sur la face A, Last Year's Man (on y parle brièvement de Jeanne D'Arc). La chanson, évidemment, parle de Jeanne D'Arc, sur le bûcher. Une chanson touchante, au refrain (en forme de vocalises, Cohen avec des choristes féminins) tout simplement inoubliable. Le genre de chanson qui vous fait aimer la musique folk traditionnelle. Joan Of Arc n'est définitivement pas le morceau à écouter le matin au réveil (et encore, comparé à Dress Rehearsal Rag, c'est très léger, ah ah ah), mais qu'est-ce que c'est beau !

 Au final, ce disque est tout simplement remarquable, même si les amateurs de folk enlevé, rythmé, passeront leur chemin : Leonard Cohen est un chanteur assez atone, il est bien plus connu pour ses textes sensationnels que pour sa voix, qui est très morne, limite ennuyée, ce qui peut distiller un certain ennui chez les moins patients (j'ai mis du temps, personnellement, et je n'écoute Cohen qu'à petites doses, de temps à autre). Avec son sytème de chansons dédiées à la haine répondant aux chansons dédiées à l'amour présentes sur l'autre face (ce que j'ai précisé ici, à savoir quelle chanson répond à quelle autre, n'est pas indiqué dans le livret ou sur la pochette originale du vinyle, mais sur le Net), Songs Of Love And Hate est presque un disque conceptuel. En tout cas, c'est le meilleur album de Leonard Cohen, un disque sombre, mais fantastique.