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Pour ce nouveau Track-by-track, un disque magnifique sorti en 1970, Bridge Over Troubled Water. C'est le dernier album studio (et leur cinquième) de Simon & Garfunkel, fameux duo pop/folk américain composé de Paul Simon (le petit, au premier plan sur la pochette, également auteur des mélodies) et  Art Garfunkel (forcément, l'autre, le grand blondinet). C'est le dernier album de ce mythique duo vocal ayant signé quelques chansons immortelles auparavant (The Sound Of Silence, Mrs. Robinson pour le film Le Lauréat, Scarborough Fair, America), et livrant ici, en guise de chant d'adieu (ils commençaient à s'engueuler, le duo ne fonctionnait plus très bien), une collection de chansons tout simplement quintessentielles. Par la suite, tous deux partiront en solo, Simon avec beaucoup plus de réussite (Still Crazy After All These Years, Graceland), et se réuniront de temps en temps, comme en 1981 pour un mythique concert gratuit à Central Park, New York, concert filmé et sorti aussi en album, un concert anthologique. Mais retour à 1970 et à cet album inoubliable :

Bridge Over Troubled Water : Inoubliable chanson, une des plus belles de l'histoire de la musique enregistrée, tout simplement (c'est aussi le cas de la suivante, de celle qui ouvre la face B, et même, dans un sens, de la troisième de l'album). Cette chanson donnant son titre à l'album est une des plus belles du disque (je trouve The Boxer supérieure), une chanson admirable sur l'amitié, 5 minutes de purs frissons, interprétée à la perfection par un Garfunkel au sommet. Il la chante en solo, cette chanson, ce qu'il ne voulait pas faire à la base, estimant que c'était à Simon de le faire. Et Simon, lui, sera aigri par le fait d'avoir été utilisé, ici, comme faire-valoir de Garfunkel, alors que c'est Simon qui écrivait les chansons. Bref, chanson sublime sur l'amitié, touchante, bouleversante, mais chanson qui, aussi, reflète bien les tensions au sein du duo, plus que jamais au bord de la rupture.

El Condor Pasa (If I Could) : Que dire ? Reprise en anglais d'une célèbre chanson péruvienne de Daniel Aloma Robles, chanson datant des années 10. Maintes fois reprises, elle est ici sublimée par une interprétation tout simplement quintessentielle de la part du duo. Certes, les paroles n'ont plus rien à voir avec la chanson initiale, mais la musique est tout simplement sublime (et très fidèle, péruvienne, andienne), et cette chanson, qui sera un carton, est une pure merveille, un chef d'oeuvre absolu.

Cecilia : 3 petites minutes assez amusante, une chanson mythique, certes moins grandiosissime que Bridge Over Trouble Water, The Boxer ou El Condor Pasa (If I Could), mais quand même une des meilleures du duo et du disque. Cecilia est une chanson simpliste, répétitive, et franchement agréable. La chanson sera reprise par Joe Dassin, en français, et par Harmony Grass, l'année même de la chanson de base. C'est très efficace, simple, mais franchement très sympathique, une chanson sur une jeune femme capricieuse, et probablement aussi sur St Cecile, patronne des musiciens. Une chanson sur la frustration, en quelque sorte. Excellent.

Keep The Customer Satisfied : Une des chansons les plus courtes de Bridge Over Troubled Water, Keep The Customer Satisfied est une chanson rigolote ('Garder le client satisfait'), 2,30 minutes assez enlevées, qui ne volent pas très haut, mais sont quand même franchement sympathiques. Quand je dis que ça ne vole pas très haut, c'est surtout que, comparée aux trois précédentes chansons, et aux deux suivantes, ça fait un peu mineur. Mais Keep The Customer Satisfied reste une excellente chanson pop/folk, rien, mais alors, vraiment rien de honteux !

So Long, Frank Lloyd Wright : Interprétée par Art Garfunkel seul, So Long, Frank Lloyd Wright est une chanson très triste qui achevait la face A avec délicatesse. La chanson a été écrite par Simon, et parle à la fois de l'architecte Frank Lloyd Wright, mort en 1959 (Paul Simon dira ne pas savoir vraiment qui était Frank Lloyd Wright au moment où il composera cette chanson), et auquel la chanson rend hommage, et, aussi, à un autre niveau, la chanson parle de la rupture à venir du duo Simon & Garfunkel, rupture pas encore effective mais qui ne saurait tarder. Une chanson triste, sublime, que Garfunkel (qui demandera à Simon de faire une chanson sur l'architecte) interprète à la perfection.

The Boxer : Inutile de dire à quel point cette chanson, ouvrant la face B, et que Dylan reprendra (avec Simon) la même année sur son Self Portrait, est mythique. En fait, c'est tout simplement la plus belle de l'album. The Boxer est belle à pleurer. 5 minutes et 10 secondes inoubliables (le refrain en vocalises est sublime, le chant partagé par le duo aussi, les paroles qui parlent d'un homme ne parvenant pas vraiment à réussir sa vie, vivant une carrière de boseur sans envergure, venant d'un milieu pauvre, sont superbes). Assez parlé, cette chanson, en fait, se passe de commentaires superflus.

Baby Driver : Mouais, jamais été fanatique de ce Baby Driver assez gentillet et sympa, mais très mineur selon moi, une des deux chansons un peu moyennes de l'album. Le chant, surtout, m'énerve prodigieusement ici, je ne sais pas pourquoi, mais c'est franchement une chanson à la années 50 qui me déplaît franchement pas mal. Dommage, car Baby Driver n'est pas mauvaise, c'est juste que j'accroche pas du tout...

The Only Living Boy In New York : Sortie en face B de Cecilia, The Only Living Boy In New York est une chanson assez cynique et triste sur ce que ressentait Simon, qui s'est retrouvé seul pour écrire et composer les chansons de Bridge Over Troubled Water, dans New York, alors que son compère Garfunkel était parti au Mexique afin de tourner dans le film Catch-22, de Mike Nichols, dans lequel il faisait ses débuts d'acteur. Alors que Garfunkel tournait, entouré d'acteurs prestigieux (le casting étant assez alléchant : Alan Arkin, Martin Balsam, Dalio, Orson Welles, Anthony Perkins, Jon Voight, Paula Prentiss, Richard Benjamin, Martin Sheen...), Simon, lui, s'emmerdait, seul, dans New York, et il dit ici, dans cette chanson assez triste, mélancolique, et pleine de reproches et de non-dits. Une des plus belles.

Why Don't You Write Me : Chanson courte (2,45 minutes) et assez belle, remarquablement bien interprétée. Why Don't You Write Me n'est cependant pas le sommet de Bridge Over Troubled Water, ni de Simon & Garfunkel, mais l'interprétation est de qualité, on ne s'ennuie pas à l'écouter (ce n'est pas trop long), les paroles sont plutôt bien écrites... Dans l'ensemble, on a donc ici un exemple de petite chanson un peu oubliée, qui n'aurait pas marché en single (elle n'en a pas l'étoffe), mais reste hautement appréciable.

Bye Bye Love : Reprise d'un standard pop des années 50 (1957), chanson écrite par Felice et Boudleaux Bryant pour les Everly Brothers. Je pense que tout le monde, sauf les plus jeunes qui ne s'intéressent pas à la musique rétro, connaissent Bye Bye Love. C'est un standard, un classique, comme je viens de le dire. Personnellement, je n'aime pas les Everly Brothers, et cette reprise assez fidèle est potable, correcte, mais selon moi le moins bon des morceaux de l'album. Il en fallait bien un...

Song For The Asking : 1,50 minute seulement pour ce final. A la fois le final de l'album et le final de Simon & Garfunkel en studio (même si Garfunkel collaborera amicalement à certaines chansons solo de Simon par la suite, comme sur My Little Town sur Still Crazy After All These Years en 1975). Song For The Asking ('chanson pour ceux qui demandent') est une bien belle chanson folk acoustique, simple et classique, mais franchement jolie comme tout. Dommage que ça passe trop vite...

 Au final, tendant à prouver, comme le Abbey Road des Beatles, que c'est sous tension que l'on travaille le mieux (car, comme je l'ai dit plus haut, les relations entre Simon et Garfunkel n'étaient alors plus du tout au beau fixe, le duo se séparera après l'album), Bridge Over Troubled Water est une réussite magnifique. C'est vrai que la face B contient deux chanson un peu moyennes, mais heureusement, celles-ci n'empêchent pas l'album, assez court (36 minutes), de valoir totalement le coup. Une série de chansons admirables, avec notamment quatre sommets absolus qui font partie des plus belles chansons de l'histoire. Les autres chansons étant franchement belles, l'interprétation, sensationnelle... Au final, donc, le meilleur du duo, et un très grand disque de folk/pop !