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205ème Track-by-track, et un disque totalement renversant pour la peine : Rock Bottom, sorti en 1974, album solo de Robert Wyatt (ancien batteur de Soft Machine et Matching Mole, deux groupe de rock progressif et psychédélique anglais). Ce disque a une histoire : en 1972, Robert Wyatt est à Venise, sa petite amie Alfreda Benge (qu'il épousera le jour de la sortie de Rock Bottom, ils sont toujours ensemble) travaille sur le plateau du tournage du film Ne Vous Retournez Pas de Nicholas Roeg, avec Donald Sutherland et Julie Christie (elle est technicienne, pas actrice). Il flâne, et écrit les chansons qui se trouveront sur l'album. Quelques mois plus tard, au cours d'une soirée arrosée en Angleterre, il tombe de la fenêtre du quatrième étage. Il se fracture la colonne vertébrale, paralysé du bas, à vie. Cloué dans un fauteuil roulant, il sait qu'il ne pourra plus jouer de la batterie correctement (il faut utiliser ses jambes, aussi, à la batterie), et décide de se concentrer sur les claviers et le chant. Il enregistré Rock Bottom, avec des musiciens tels que Ivor Cutler, Hugh Hopper, Mike Oldfield, Fred Frith, Richard Sinclair, dans une maison, avec un studio mobile. Le disque sort sur Virgin Records, grâce à Richard Branson, leader de la maison de disques, qui aura donc cru en ce disque. Le disque obtiendra le prix Charles-Cros en 1974, et est produit par le batteur du Floyd, Nick Mason. Ce disque, le voici :

Sea Song : Piano remarquable dès l'intro et, quelques secondes plus tard, déjà, des sons pas nets. Des claviers qui viennent apporter une touche un peu dissonnante et étrange au morceau. A la basse, Richard Sinclair, et Wyatt au chant, claviers et petite batterie portative ne nécessitant pas l'usage des jambes. Dès l'entrée de la voix de Wyatt (You look dofferent every time), le frisson déboule, et ne vous quittera plus de tout le reste (l'album dure 39 minutes) de Rock Bottom. Sea Song est une chanson tout simplement magnifique, qui offre une atmosphère incomparable, fragile, étrange, planante, quelque peu flippante aussi. On sent que rien n'est très clair, ici. Quand Wyatt chante We're not alone en guise de conclusion des paroles, avant quelque vocalises assez étranges et un final très space à base de claviers bizarres, difficile de ne pas se dire qu'en effet, nous ne sommes pas seuls pendant l'écoute ; il y à clairement une sorte de présence invisible, mais quasiment palpable, qui rôde autour de nous, et cette présence, c'est l'âme de Rock Bottom. Je connais peu de disques faisant le même effet. En fait, je n'en connais pas d'autres.

A Last Straw : Contenant quasiment le titre de l'album dans les paroles (Seaweed tangled in our home from home/Reminds me of your rocky bottom), A Last Straw est un morceau encore plus space que Sea Song. Un morceau remarquable sur lequel participent Laurie Allan (batterie), Hugh Hopper de Soft Machine (basse) et Wyatt tient le chant, les claviers et la guitare - seul morceau de l'album où il joue de cet instrument -, ainsi qu'un verre à vin en cristal appartenant à une certaine Delfina, une amie à qui la maison dans laquelle Rock Bottom fut fait appartient. Une chanson qui, encore une fois (je n'en ai pas parlé pour Sea Song, le titre du morceau l'ayant fait pour moi), parle de l'eau : Into the water we'll go, head over heel/We'll not grow fat into the mammary gland. A Last Straw est une chanson bénéficiant encore une fois d'une interprétation remarquable de Wyatt. Chanson très étrange et sublime.

Little Red Riding Hood Hit The Road : Un solo de trompette (joué par Mongezi Feza) dès les premières secondes. Après ce solo, la voix de Wyatt, noyée de trompette d'ailleurs, surgit, offrant à l'auditeur des paroles totalement frappadingues, aussi dingues que le titre de ce morceau remarquable achevant à la perfection une face A totalement bluffante. Little Red Riding Hood Hit The Road contient un passage en spoken-word fait par Ivor Cutler, passage que l'on retrouvera, quelque peu modifié, dans le dernier morceau de l'album, mais j'y reviendrai par la suite. Sinon, on entend, sur ce morceau quintessentiel et vraiment étonnant, Richard Sinclair à la basse, Mongezi Feza à la trompette, la voix d'Ivor Cutler donc, et Wyatt s'occupe des claviers, du chant et d'une petite batterie portative, en plus de quelques objets permettant d'apporter des sons en plus, de créer une ambiance... Dans l'ensemble, on est, pour la troisième fois de l'album, sur le Q.

Alifib : Hugh Hopper à la basse, Wyatt au chant et claviers, voilà tous les musiciens présents sur ce Alifib totalement étrange ouvrant la face B. La chanson est un hommage, une ode, un hymne en faveur d'Alfreda Benge, la petite amie et future épouse de Wyatt, surnommée Alfie, ou, en mélangeant les lettres, Alife (le morceau suivant porte d'ailleurs ce titre). Alifib est interprété sobrement, voix plaintive et fragile, sublime aussi, et l'accompagnement est aussi sobre et calme que quelque peu oppressant, dans un sens. Un morceau enivrant, hypnotique, il n'y avait que Wyatt pour faire ça ! Alife my larder, Alife my larder...

Alife : Plus de musiciens que pour Alifib : Hugh Hopper à la basse, Gary Windo aux clarinettes ténor et clarinette basse, la voix d'Alfreda Benge dans le final, et Wyatt au chant, claviers et batterie portative. Mis à part le spoken-word final d'Alfreda, Alife est, au niveau du texte, identique à Alifib. Musicalement, en revanche, c'est différent. Si Alifib était quelque peu inquiétant, Alife est, lui, totalement angoissant, oppressant, limite terrifiant. Le chant de Wyatt est encore plus sobre, et même très hésitant. Voix chevrotante, hésitante, c'est lent, il chante comme si ça devait lui coûter un effort herculéen, comme s'il réapprenait à chanter. Ce n'est qu'un effet vocal, évidemment, mais ça fait bizarre. La musique est plus lente, hypnotique, très space, angoissante aussi, avec des sons bizarres. Cette deuxième version de cet hommage à Alfreda se termine donc sur la voix d'Alfreda, très belle mais un peu rauque, qui vient apaiser quelque peu la tension accumulée durant tout ce morceau assez éprouvant, mais également très très réussi.

Little Red Robin Hood Hit The Road : Enfin, le final, dont le titre est bien entendu une allusion au morceau achevant la face A. On a, sur ce morceau final, comme musiciens, Laurie Allan (batterie), Ivor Cutler (voix, instruments à vent), Fred Frith (viola), Mike Oldfield (guitare), Richard Sinclair (basse) et Wyatt au chant et claviers. Wyatt chante dès le départ, pas d'intro, sa voix déboule tout de suite, offrant des paroles assez space. Solo de guitare remarquable de Oldfield, au son inimitable et reconnaissable entre mille... Can't you see them ? Can't you see them ? Roots can't hold them, bugs console them. Ces quelques paroles sont ensuites répétées plusieurs fois, puis, la viola de Fred Frith surgit, et, au bout d'un moment, la voix d'Ivor Cutler, comme modifiée, ralentie (effet à la fois comique et un peu inquiétant), redisant les paroles qu'il prononçait dans Little Red Riding Hood Hit The Road (I Want it, I want it, I want it, give it to meeeeeeee). Jusqu'à la fin du morceau, si on excepte, en guise de salutation finale, un petit rire enfantin, narquois, étrange, assez amusant et quelque peu space, aussi. Et là, fin de Rock Bottom.

 Dans l'ensemble, Rock Bottom, qui n'a donc pas été composé après l'accident, mais avant (ça, c'est pour ceux qui pensent que les six chansons de l'album sont les premières réflexions de Wyatt sur son nouvet état d'handicapé physique...il n'en est rien, du moins, sur cet album). Ce qui n'empêche pas l'album d'être triste, et très fort. En fait, cet album, le deuxième album solo de Wyatt, est tellement déchirant qu'il est capable de vous ruiner une journée entière (paradoxalement, il peut aussi vous booster, histoire de vous prouver que, finalement, les petits tracas de la vie quotidienne ne sont rien...). Le chant fragile, la musique étonnante et également fragile, l'ambiance subaquatique, tout concourt à faire ce cet album un chef d'oeuvre étrange et quelque peu instable, mais toujours magnifique. Essentiel. Ah, au fait, la pochette ci-dessus, tout en haut, est celle du CD, mais pas l'originale, qui était un dessin sans couleurs, représentant à peu près la même chose (un plongeur, allant dans l'eau), pochette que l'on peut aperçevoir en arrière-plan de texte dans le livret... Je trouve, perso, la pochette CD plus belle...