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Pour ce nouveau Track-by-track, un très grand disque de pur rock. Il est sorti en 1975, et est le troisième album de Bruce Springsteen. C'est aussi le disque qui va lancer définitivement la carrière du Boss, car son premier succès à la fois public et critique (les deux précédents seront plutôt bien accueillis par la critique, mais seront cependant des bides commerciaux). Ce disque, c'est Born To Run, sur lequel son E-Street Band est enfin réuni dans son line-up classique (mais jamais au complet, dispatchés sur les 8 titres). Connu pour son avalanche de classiques springsteeniens et sa production très spectorienne (le Boss et Jon Landau ont voulu recréer le son Spector, le résultat est incroyable et inoubliable, même si, parfois, très chargé, j'y reviendrai), le disque est tout simplement sublime. Le voici :

Thunder Road : Immense chanson pour ouvrir le bal. Même si les versions live jouées à l'époque (et sans doute par la suite) sont plus belles, car plus sobres (Bruce et un piano, chant sobre, pas de poussées de voix), que cette version studio, Thunder Road reste ce qu'elle est, un triomphe. Presque 5 minutes inoubliables, orgiaques malgré le fait que la chanson ne soit pas joyeuse. Je dois dire que la production est bien efficace sur ce titre. Le final, qui mêle claviers (Roy Bittan), saxo (Clarence Clemons) et guitare (le Boss), est parfait. Le chant de Springsteen est une montée en puissance, les paroles sont franchement excellentes, ça ressemble à du Dylan chanté à la sauce rock, malgré des facilités (I've got this guitar, and I know how to make it talk, cette ligne est assez caricaturale, dans un sens, même si c'est vrai que le Boss sait faire parler sa guitare). Une chanson sublime faisant partie des meilleures de l'album.

Tenth Avenue Freeze-Out : 3,10 minutes sur un paumé, un camé attendant, la nuit, sur la 10ème avenue, dans le froid, sa dose. Un peu comme le I'm Waiting For The Man du Velvet. Tenth Avenue Freeze-Out est une excellente petite chanson, efficace, baignée de cuivres (le saxophone ténor de Clemons, mais aussi la trompette de Randy Brecker, un saxophone ténor de son frère Michael, et un autre saxophone, baryton, de David Sanborn et le trombone de Wayne Andre). Sans doute pas une des meilleures de l'album, mais franchement, c'est très bon, une chanson assez sympathique, très bien interprétée.

Night : La chanson la plus courte (3 minutes tout rond). Night est aussi la moins grandiose, mais c'est une chanson assez correcte ur la vie nocturne dans New York. Pas vraiment de surprise ici, la chanson est, comme je l'ai dit, correcte, franchement pas mauvaise du tout, mais elle est aussi un peu passe-partout, et aurait même été énervante, probablement, si elle n'avait pas été aussi courte. La production est un peu over the top sur ce titre, qui ne méritait pas autant de déferlement sonique.

Backstreets : Le sommet de la face A, et s'il n'y avait pas un certain Jungleland par la suite, ça serait le sommet de l'album. C'est aussi la deuxième chanson la plus longue (derrière Jungleland), avec 6,30 minutes. Là, sur Backstreets, la production assure totalement. Si elle semble outrancière sur Night et sur les deux morceaux qui suivent (ouverture, donc, de face B), elle fonctionne parfaitement sur Backstreets, chanson sur un amour en ruines, à reconstruire, chanson sur les bas-fonds et sur les souvenirs, pleine de mélancolie. Une chanson tout simplement grandiose, que dire de plus ? Allez, je me tais, et on passe à la suivante.

Born To Run : La face B s'ouvre sur le quintessentiel morceau-titre. Born To Run est cependant un peu rongé par une production franchement lourde. Le morceau déchire, mais avec moins d'effets, ça aurait probablement été meilleur. Je pense à ce solo de saxophone (regretté Clarence Clemons...un de mes E-Street Band boys préférés avec Bittan et Van Zandt), excellent, mais au son un peu 'gras'... Aux ohohohohoh assez poussifs des choeurs... Au son franchement spectorien, qui rend le morceau très puissant, certes, mais aussi un peu caricatural du son 'gros rock', Springsteen en sera même emblématique. Born To Run, chanson sur les paumés, les cavalards, est une superbe chanson ; les chefs d'oeuvre sont immortels. Malgré la production lourde, cette chanson de 4,30 minutes reste monstrueuse.

She's The One : 4,30 minutes aussi, et une chanson bien sexuelle et orgiaque, sur laquelle la production spectorienne bien riche est plus un défaut qu'un atout. She's The One est une bonne chanson, mais la production est trop lourde ici, ça écrase un peu la chanson, la rend un peu poussive. Dans le genre 'chansons sur le sexe et les nanas', Candy's Room, sur l'album suivant (Darkness On The Edge Of Town), est plus sobre et efficace. Ca n'enlève rien à She's The One, ceci dit, c'est une bonne chanson dans l'ensemble, le Boss la chante bien.

Meeting Across The River : 3,15 minutes très calmes que celles de ce Meeting Across The River. Une chanson qui détonne après un She's The One orgiaque et avant le grand final de Jungleland. Meeting Across The River est une des chansons qui font dire de Born To Run que ce disque célèbre les paumés de New York, les petites gens sans envergure, petits truands, camés et autres miséreux. Il faut dire que c'est, ici, pile-poil le sujet : deux mecs assez paumés demandent à un certain Eddie de leur refiler une bagnole et un peu d'argent, car, ce soir, ils ont un rencart important au bord de l'Hudson (rivière longeant New York). Apparemment, une transaction quelconque, ces mecs seraient de petits truands qui devraient se faire de l'argent facile en traficotant probablement avec des mecs plus importants qu'eux, des mafieux sans doute. L'ambiance générale est nocturne (musique douce : piano de Roy Bitta, basse signée Richard Davis, trompette signée Randy Brecker ; pas de batterie, pas de guitare), le chant, doux, sobre. Une sublime chanson.

Jungleland : Le voilà, le grand final de Born To Run : Jungleland, dont une partie des paroles (tout le dernier couplet : Outside the street's on fire, in a real death waltz...) servira à Stephen King pour son roman-fleuve Le Fléau : il citera ce passage magnifique et prenant en ouverture du roman ; c'était pour l'anecdote à la con. La chanson est la plus longue de l'album, avec 9, 30 minutes. Et c'est, clairement, le meilleur morceau ; pas parce que c'est le plus étendu, quoi qu'il y à de ça aussi un peu (on a de tout ici : solo de saxophone sublime, montée en puissance puis redescente, ambiance lyrique, etc). Non, Jungleland, c'est un peu l'épitomé de Born To Run. L'album parle des paumés, des truands, de New York. Jungleland en est la représentation idéale. Tout y est ! New York est bien présente, on cite Harlem, la délimitation avec le New Jersey... La chanson parle d'un peu de tout, de paumés dans la rue, d'amoureux, de voyous, de flics en maraude, de nanas dansant, dans des night-clubs, sur une musique lancée par un D.J., de gangs s'affrontant dans les rues, de bagnoles, de came, de thune, de bière... L'équivalent musical du Last Exit To Brooklyn (fameux roman/recueil de nouvelles d'Hubert Selby Jr sur le même sujet que l'album, les gros paumés de la Grosse Pomme - bien trouvé, non ?), comme Manoeuvre l'avait signalé dans sa Discothèque Idéale de Rock'n'Folk, mais je n'avais pas eu besoin de lui pour m'en rendre compte par moi-même auparavant, je dois dire. Immense chanson.

 Au final, donc, Born To Run est un disque remarquable, rempli de grandes chansons. Son seul défaut, c'est sa production vraiment over the top, excellente mais très chargée. Sur certains titres, ça fonctionne pas mal, mais sur d'autres, comme sur les deux premiers de la face B, c'est assez pesant. Il suffit d'entendre la version live de Thunder Road présente sur le coffret Live 1975/1985 ou sur le Hammersmith Odeon, London, 1975 (toutes deux sont acoustiques, Bruce et un piano) pour se rendre compte qu'avec moins d'effets, les chansons de l'album seraient sans doute supérieures encore. Mais ce petit défaut n'en est pas vraiment un, c'est juste un petit reproche. Ca ne m'empêche pas d'être fou de ce disque de pur rock, interprété à la perfection, et faisant partie des meilleurs du Boss. Le suivant, Darkness On The Edge Of Town, en sera une version plus soft (musicalement parlant), et plus réussi encore, je l'ai d'ailleurs déjà abordé ici dans cette catégorie !