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Attention, grosse claque pour ce nouveau Track-by-track (ça rime) : There's A Riot Goin' On, immense album de funk sorti en 1971. C'est le meilleur album de Sly & The Family Stone, grand groupe(qui était vraiment une famille, je crois) de funk ayant alors à son actif des classiques tels que I Want To Take You Higher ou Thank You (Fallettinme Be Mice Elf Agin). L'album, sorti sous une pochette représentant le drapeau ricain, est un disque complexe et torturé. Sly Stone était mal, il prenait tellement de coke qu'il en était totalement flingué, et l'album fut enregistré assez difficilement. Il pue la défonce à des kilomètres, on sent limite la coke défiler dans ses narines à l'écoute de ce titre déstructuré et complexe, sombre comme la mort et totalemet ravagé. Jamais encore la musique funk n'avait sonné ainsi, faisant de ce disque malade un album totalement novateur et culte, que voici :

Luv'N'Haight : Une chanson tout simplement immense pour ouvrir le bal. Titre étrange qui peut se traduire à la fois par 'Love & Hate' différemment orthographiés, et 'Love & Haight', allusion à Haight Asbury, quartier de San Francisco cher aux hippies. Comme pour la quasi totalité des morceaux, difficile de dire de quoi parle Sly Stone, car la production de There's A Riot Goin' On est assez moyenne (pas nulle, mais 'boueuse', comme dit en anglais), due au mixage fait par Sly lui-même, et Sly n'était pas vraiment dans un état impeccable à l'époque. Le son de l'album est assez unique, dans un sens, et ça y rajoute un peu à l'ambiance droguée et mortifère, sombre, qui plane tout du long. Ici, des vocalistes en grande forme, une guitare cocotte parfaite, font de ce morceau un des meilleurs de l'album.

Just Like A Baby : Attention, c'est du lourd. Sur ce Just Like A Baby, on entend un orgue assez space, une guitare remarquable et quelque peu inquiétante (riff lent, lourd de sens), et surtout, Sly semble être en totale perdition, il pousse des gémissements et cris, vocalises assez bizarroïdes, camées, totalement imprévisibles, borderline... Le morceau, qui dure 5 minutes, est une des réussites majeures de l'album, mais aussi un des morceaux les plus cintrés de There's A Riot Goin' On. Culte et imparable, et aussi totalement givré. Limite malsain.

Poet : Sly en forme pour ce Poet assez space, mais pas autant que le précédent morceau. Poet n'est pas mon préféré de l'album, mais c'est franchement une excellente chanson dans laquelle Sly semble nous parler de lui, de son statut de poète, d'auteur de chansons (il le dit, I'm a songwriter, a poet). Court mais remarquable, cette chanson laisse un peu présager de ce que sera la face B de l'album. C'est de la funk-soul comme on n'en avait jusque là jamais entendu.

Family Affair : Sorti en single, ça sera un tube. Family Affair, avec son drive remarquable (Rose, une des vocalistes et la principale, chantant It's a family affair, it's a family affair tout du long), est une chanson terrible, jouissive, dans laquelle Sly semble parler de la famille en général. Une chanson faisant partie des plus conventionnelles de l'album malgré son sujet. A noter, la guitare est de Bobby Womack, et le piano, de Billy Preston, deux invités (Ike Turner joue aussi un petit peu sur l'album, en complément). Immense. Difficile d'en parler, c'est si grandiose...

Africa Talks To You "The Asphalt Jungle" : 8,45 de jam purement grandiose, pendant laquelle on entend Sly et ses vocalistes répéter quelque chose ressemblant à timber, timber (le cri des bûcherons au moment de la chute d'un arbre). Je ne suis pas sûr que ça soit ça que l'on entend, mais ça y ressemble fortement ! Une chanson purement groovy, funky, avec tout ce que ça implique, vocalises imparables, basse gironde, guitare cocotte, rythmique de feu... Un morceau parfait pour achever la face A, car, comme vous allez vous en rendre compte tout de suite après, si le morceau suivant est lui aussi sur la face A, il ne l'achève pas pour autant (c'est bizarre, je sais, mais attendez d'arriver au paragraphe suivant, et là, vous pigerez) !

There's A Riot Goin' On : Immense titre (humour, vous allez bientôt piger) ! Qui a l'audace de durer 00:00 au timing. Oui, vous avez bien lu, le morceau-titre n'existe pas tout en étant crédité. C'est une manière de répondre à la question de Marvin Gaye (What's Going On) : il ne se passe rien, brother, rien. Sauf, peut-être, une bagarre qui se prépare (traduction du titre)...

Brave & Strong : Un morceau parfait pour ouvrir la face B, une face B encore plus sombre que la A, encore plus  extrémiste. Une chanson sur des cowboys et des indiens, il me semble, que ce Brave & Strong ('courageux et fort') sur lequel Sly semble un peu calmé, en bon état mental (moins de délires vocaux, un chant plus sobre). La musique est imparable, entre cuivres de toute beauté et guitare cocotte funky à souhait. Ca aurait pu être un tube, c'est calibré pour.

(You Caught Me) Smilin' : 'Tu m'as surpris en train de sourire', tel est la traduction du titre de cette chanson. Une chanson assez sympathique, légère, mais on sent quand même un quelque chose d'assez bizarre, de pas du tout net, de flou, autour de (You Caught Me) Smilin'. Le morceau est faussement joyeux, on sent la came qui vient foutre en l'air la gaieté, qui vient s'incruster. Des cuivres sublimes, une guitare parfaite, une basse inoubliable, des vocalises camées totalement imprévisibles, ce morceau aurait pu détonner par rapport au reste de part son côté joyeux, mais ce n'est qu'une façade, au fond. Excellent titre.

Time : Une des chansons qui reniflent le plus la poudre blanche. Je ne sais pas, mais je trouve que ça se sent, littéralement, sur Time. Rien que l'orgue assez vaporeux, space, d'intro (joué par Sly) en dit long. Le rythme est pesant, lourd, lent, le chant de Sly est traînant, même si, à un moment donné, il te vous te pousse un cri assez rauque et soul, assez barge aussi, qui en dit, là aussi, long sur son état. On sent le caillot de coke pendant au bout de sa narine, la carte de crédit servant à faire les lignes, la fiole dans la poche, pleine de colombienne, prête à l'emploi. Il paraît qu'en studio, alors qu'ils venaient de finir d'enregistrer un titre et en commençaient un autre, Sly se serait arrêté de jouer pour dire à la cantonade mais, on ne vient pas de le faire, celui-là ?, alors que non... Il y à un je-ne-sais-quoi, dans Time, qui entérine cette rumeur. Le morceau n'en demeure pas moins hypnotique.

Spaced Cowboy : Sly en partance, totalement, sur ce titre rigolo et, en même temps, qui met mal à l'aise. Spaced Cowboy est constitué de yodels. Oui, de yodels. Vous savez bien, ces vocalises montagnardes. Entendre Sly Stone pousser pareilles vocalises, tout du long du morceau, c'est une expérience. Je vous rassure, il y à de la musique derrière, un funk bien troussé, mais il est en arrière-plan. S'il fallait bien un morceau pour prouver que Sly Stone se poudrait le nez encore plus que Tony Montana à la fin de Scarface, c'est bien Spaced Cowboy. C'est drôle (effet du plus haut comique), mais ça met mal à l'aise, car on a, dans un sens, mal pour lui, peur pour son état mental. Il fallait oser le faire, il l'a fait.

Runnin' Away : Chanson courte, un peu moins de 3 minutes, et retour à un funk classique. Sublimissime partie de trompette, pour agrémenter le tout, et une chanson interprétée en duo avec une des vocalistes de la Family. Guitare en cocotte, le même son que celui qui popularisera Prince une dizaine d'années plus tard avec des morceaux tels que Kiss ou 1999Runnin' Away est une pure petite merveille qui, après le délire Spaced Cowboy, redonne espoir en l'état psychologique de Sly.

Thank You For Talking To Me Africa : 7,15 minutes terminales qui sont, en fait, une reprise masquée d'un ancien titre du groupe, Thank You (Fallettinme Be Mice Elf Agin) (en bon anglais, ça donne 'thank you for letting me be myself again', ah ah ah). Un groove imparable, riff de basse totalement fantastique, Sly en grande forme, ses choristes ne cessant de répéter le titre de la chanson (le vrai, pas celui crédité sur la pochette). Le titre crédité est d'ailleus une réponse à Africa Talks To You "The Asphalt Jungle" qui achevait la face A, pour les ceusses qui n'auraient pas remarqué ce détail. Une sorte de jam ahurissante. Les anti-funk trouveront ça chiant et ultra répétitif (ah ça, oui, c'est répétitif...), mais c'est assurément un des sommets de l'albm. Une prouesse (de plus) !

 Immense album au final, un disque enregistré, et ça se ressent, dans un brouillard de coke, mais ça ne l'empêche pas d'être tout simplement épatant. Sly est dans un état proche de l'Ohio, pour paraphraser une chanson d'Adjani écrite par Gainsbourg, mais il livre, avec sa Family, 47 minutes ahurissantes, un funk assez sombre, sur lequel la basse prend toute son ampleur. Entre dubs dézingués et tubes (Family Affair), There's A Riot Goin' On est une oeuvre colossale, tout simplement, un disque à posséder à tout prix. Immense.