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Pour ce 185ème Track-by-track, un disque immense, double à sa sortie (tout tient sur un seul CD de 67 minutes, cet album reste encore aujourd'hui le plus long album studio du groupe par ailleurs) en 1972 : Exile On Main St., des Rolling Stones. Exilés fiscaux, les Stones ont enregistré ce disque, dans un nuage de défonce absolue, à Villefranche-Sur-Mer, sur la Côte d'Azur, en été 1971, dans la cave de Nellcôte, villa qu'avait loué Keith Richards. L'album fut enregistré avec, notamment, Gram Parsons (qui passait le plus clair de son temps à se shooter, il en mourra en 1973 ou 1974), dans des conditions rocambolesques, principalement de nuit, en petits morceaux, le son (l'album est produit par le grand Jimmy Miller) s'en ressent un peu : il est rocailleux, brut de pomme. Exile On Main St., c'est une sorte de catalogue des différentes musiques américaines, du rock au blues en passant par la country, la soul, la folk, le boogie, le gospel aussi. C'est un disque totalement réussi qui fut cependant accueilli difficilement à sa sortie, et qui est aujourd'hui encore, et à raison, considéré comme le sommet du groupe. Ce disque, le voili, le voilou :

Rocks Off : Quel riff en intro ! Jagger poussant un Awwww yeahhhhh jubilatoire et prometteur, puis le piano de Nicky Hopkins, toujours parfait. La chanson, enragée (rarement Jagger n'aura aussi bien chanté que sur ce disque, et surtout sur Rocks Off, une des chansons les plus longues avec 4,30 minutes), possède des paroles inoubliables : I can only get my rocks off while I'm dreaming ('Je ne me branle plus qu'en rêve'). Et cet inoubliable The sunshine bores the daylight out of me quasiment intraduisible, mais qui sonne foutralement bien, non ? Chant parfait, musique parfaite (les cuivres : Bobby Keyes et Jim Price, bien que quasi perpétuellement envapés, sont en grande forme), cette chanson assure mieux que la Matmut, je peux vous le certifier.

Rip This Joint : Mama say 'yes', daddy say 'no'... Rip this joint, gonna save your soul... Une chanson très courte (2,22 minutes, c'est, je crois, la plus courte) et totalement jouissive, qui parle de came (non ? Vraiment ? Moi qui pensais que le 'joint' du titre était un joint de culasse...humour !), une chanson très boogie, endiablée, interprétée par un groupe en grande forme, avec un certain Bill Plummer à la uprite bass (il joue aussi sur trois autres titres de l'album). Rip This Joint fait partie des classiques du groupe, une chanson mémorable.

Shake Your Hips : Un blues pur et dur, qui portait apparemment le nom de The Hip Shake avant (sur la pochette intérieure du vinyle, reproduite dans le livret, c'est ce qui est en tout cas indiqué en lieu et place de Shake Your Hips). Le titre signifie 'remue tes hanches'. C'est une reprise d'une chanson de Slim Harpo, nom de scène de James Moore. Une chanson courte (3 minutes) et très réussie dans le genre, bonne reprise donc, mais elle n'a jamais été une de mes chansons préférées, loin de là. N'empêche, c'est du bon. Ian 'Stu' Stewart au piano, Jagger à l'harmonica.

Casino Boogie : Un boogie imparable et un petit peu lent. Jagger et Richards au chant (le morceau a probablement été enregistré en deux fois, tant les Glimmer Twins enregistraient à des heures différentes, la vie à Nellcôte étant assez chaotique), chanson remarquable baignée de cuivres sensationnels (immenses Bobby Keyes et Jim Price). 3,33 minutes de pur bonheur sur la science absolue de la loose. Immense. Avec le Keith à la basse, au fait.

Tumbling Dice : Un 'tube', sorti en single, interprété très souvent en live par les Stones. Marrant, après une chanson sur les casinos (et le fait qu'on y perde souvent sa thune), une chanson qui parle, par métaphores évidemment, d'un dé que l'on fait rouler. You got to roll me and call the the tumbling dice... La métaphore du dé qui roule, la chanson ne parle évidemment pas d'un dé, j'imagine mal un groupe faire une chanson sur un dé, quand même... Riff tueur faisant partie des meilleurs de Kieth Richards, interprétation bluffante de Jagger (You can be my partner in crime, Baby, baby), choeurs sublimes de Vanetta Fields, Clydie King et autres, et Mick Taylor à la basse au lieu de la guitare, cette chanson achève à pleine puissance la face A.

Sweet Virginia : Une chanson un peu blues, ambiance 'champs de coton/Case de l'Oncle Tom' pour ouvrir la face B, une face B très influencée par la culture et la musique de couleur d'ailleurs. Sweet Virginia est une sublime chanson qui semble rendre un bel hommage à la Virginie. Jagger dit qu'il aime bien la Californie, il la remercie d'ailleurs pour son fameux pinard et ses délicieux fruits (oranges), mais qu'il préfère la Virginie, Etat moins réputé, avec une sale réputation esclavagiste et négrière, et dont il voudrait râcler la merde qu'elle a aux godasses (Got to scrape the shit right off your shoes), autrement dit, la réhabiliter. Superbe chanson avec Ian Stewart au piano (pianiste attitré des Stones devant Hopkins qui a cependant très souvent bossé avec eux) et Jagger à l'harmonica.

Torn & Frayed : Mick Taylor à la basse, Jim Price à l'orgue, Al Perkins à la steel guitar, pour ce Torn & Frayed remarquable et assez country dans l'âme (d'ailleurs, Al Perkins est un guitariste originaire du Texas, ayant bosé notamment avec les Flying Burrito Brothers de Gram Parsons groupe de country-rock ayant quelque peu influencé les Eagles, d'ailleurs, Bernie Leadon, un des Eagles de base, jouera, avant, dans ce groupe). Une chanson magnifique, la steel guitar est juste superbe, ambiance coutry garantie !

Sweet Black Angel : Petite chanson folk-rock dédiée à Angela Davis, leader d'un mouvement pour la liberté des gens de couleur, comme chacun le sait. Elle était emprisonnée à l'époque (Lennon fera une chanson pour elle la même année sur son Some Time In New York City : Angela). She's counting out de minutes, she's counting out de days,Free de sweet black angel, free de sweet black slave, chante Jagger avec un accent un peu afro-américain assez approprié. 2,55 minutes assez engagées en faveur d'Angela Davis, et une très belle chanson dans son ensemble. Pas ma préférée, mais vraiment sympathique ! Jimmy Miller aux percussions et un certain Amyl Nitrate aux marimbas. Jagger à l'harmonica.

Loving Cup : Aaah, quelle merveille... La face B, et donc le premier des deux disques vinyle, s'achevait sur ce Loving Cup mémorable, avec Jimmy Miller aux percussions. Que dire ? Une sorte de gospel vaudou, gimme a little drink, from your loving cup, qui s'achève en fanfare, en puissance. 4,25 minutes tout simplement exceptionnelles, une montée en puissance redoutable, qui démarre lentement, calmement, pour s'ahever en monstre. Une des chansons les plus grandioses du groupe, tout simplement, et je pèse mes mots !

Happy : La face C s'ouvrait sur Happy, chansonnette écrite et interprétée par Keith Richards. Le morceau a été enregistré de nuit, avec Jimmy Miller, le producteur, à la batterie, et Bobby Keyes aux percussions et cuivres. Richards joue aussi de la basse sur ce titre sur lequel, donc, les autres Cailloux brillent par leur absence. Marrant, ce Happy : il rend heureux, c'est clair, et on sent que Keith prend du plaisir à la chanter (il la chantera souvent en live, toujours avec autant de plaisir). A noter, Keith devait être bourré, ou défoncé, car il chante royalement faux. En fait, il chante faux, mais avec une évidente sincérité, ce qui fait que malgré la voix hésitante et chaloupée, on prend énormément de plaisir à entendre cette superbe petite chanson de 3 minutes qui, sans les fausses notes vocales, serait probablement moins belle, car moins sincère et 'directe'. Une de meilleures de l'album.

Turd On The Run : Le titre de cette chanson m'a toujours fait rire : 'un caca en chemin', ou 'une salope en fuite'. Sinon, c'est un petit boogie-rock bien sympathique, court (2,35 minutes), enregistré avec Jagger à l'harmonica et un certain Bill Plummer à la uprite bass. Une chanson qui n'est certes pas le sommet de l'album, mais qui ne dépare pas avec l'ensemble. Diamond rings, vaseline, you gave me disease, Well I lost a lot of love over you... Une chanson cynique à propos d'une jeune femme plutôt salope, une vraie déception pour le narrateur, qui l'a couverte de cadeaux, mais, elle, mis à part une probable chaude-pisse, ne lui a rien refilé. Très bon.

Ventilator Blues : Un blues-rock tenace, titre ridicule (Everybody's need some kind of ventilator) mais une chanson franchement remarquable. La chanson est à double-sens : enregistrée dans une cave en plein été sur la Côte d'Azur, on y crevait de chaud, et un ventilateur n'aurait pas été du luxe. Mais le mot 'ventilator' est à double-sens et désigne aussi un flingue. Et là, la chanson prend tout son sens, c'est une chanson qui dit que ça doit être bon d'aller se chercher un 'ventilateur' pour règler ses petits soucis à la seconde, what you gonna do about it ? What you gonna do ? Riff mortel pour cette chanson qui, apparemment, est une des préférées du groupe, du moins, selon une image d'archive que j'ai vu un jour à la TV ou sur un DVD, et montrant, en 1972, Jagger dire ça de Ventilator Blues. Une chanson sensationnelle qui se fond totalement dans la suivante, qui est...

I Just Want To See His Face : Comme Loving Cup, un gospel vaudou, mais ici, en pure transe. Des choristes doo-wop, un piano assez remarquable signé Keith (on a aussi Mick Taylor à la basse, Bill Plummer au même instrument, Jimmy Miller aux percussions, et un Jagger en état de grâce). I don't wanna walk and talk about Jesus, I just wanna see his face... I Just Want To See His Face est une des réussites majeures de l'album, une chanson étrange, plutôt courte (2,50 minutes) et faisant partie de mes grandes préférées avec la suivante (qui est, elle, ma préférée). Sensationnelle et très étonnante chanson !

Let It Loose : La chanson la plus longue de l'album achevait la face C avec une force et une élégance rares. 5,15 minutes de pure beauté pour Let It Loose, chanson bénéficiant de choeurs féminins à tomber le cul par terre (le final), signés Tammi Lynn, Shirley Goodman, Clydie King, Vanetta Fields, mais aussi Mac Rebennack et Joe Green (deux mecs, donc). Le groupe, sinon, c'est les Stones classiques. Une chanson assez lente, mais puissante, qui s'emballe dans son final et est totalement déchirante, sinon. Un blues/gospel imparable, la meilleure chanson de l'album selon moi. En fait, c'est au-delà des mots.

All Down The Line : La face D s'ouvre sur All Down The Line, boogie imparable avec Bill Plummer à la basse, Jimmy Miller aux percussions et une certaine Kathi McDonald aux choeurs. Richards aussi s'offre des choeurs, on l'entend clairement, et Jagger est en forme sur cette chanson speedée qui semble parler de came ('tout le long de la ligne', c'est une ligne de coke ?), une chanson sensationnelle qui ouvre avec force une face D assez boogie. Chacune des faces est différente : face A rock, face B 'noire', face C bluesy, face D boogie... Dire que tout l'ensemble percute à fond est être encore loin de la vérité...

Stop Breaking Down : Jagger à la guitare et harmonica (Keith et Taylor aussi tiennent la guitare, je suppose), Ian Stewart au piano, pour ce Stop Breaking Down très boogie et remarquable, doté d'un riff parfait que j'imagine être signé Keith (non pas que Jagger ne sache pas jouer de la guitare, mais ce n'est pas son truc, seulement en accompagnement discret). Une chanson qui ne fait pas partie de mes préférées, cependant, et celle que j'aime le moins sur la face D, mais c'est tout de même exemplaire !!

Shine A Light : Chanson sublime, un peu gospel par moments, rendant hommage à Brian Jones, leur guitariste et percussionniste bondinet, un des membres fondateurs du groupe, mort par noyade dans une piscine en une année 1969 assez douloureuse pour le groupe (c'est aussi l'année du terrifiant concert d'Altamont au cours duquel des Bikers tueront un jeune spectateur Noir, devant la scène). Participation de Billy Preston (orgue, piano), Jimmy Miller (batterie), Mick Taylor à la basse, nombreuses choristes... Shine A Light est une chanson très douce et absolument sublime, tellement mythique qu'un film-concert du groupe, réalisé par Martin Scorsese il y à quelques années, portera aussi ce nom. Une des meilleures de l'album, qui se finit par...

Soul Survivor : Chanson imparable avec Keith à la basse. Un rock teigneux sur lequel Jagger est en totale forme. Et ce riff en intro, mon Dieu... Soul Survivor est la conclusion parfaite pour cet Exile On Main St. monumental, une chanson grandiose s'achevant en fanfare, la seule chose qu'on a envie, après, c'est de refoutre le disque à Rocks Off et de recommencer l'aventure des 67 minutes de cet album si exemplaire... Miam !!!

 Au final, je vais être clair, net et concis (pour une fois) : Exile On Main St. est définitivement le sommet des Stones et un des albums les plus essentiels et grandioses de l'histoire du rock. Certes, la production est rugueuse (et encore, ça peut aller), mais les chansons assurent totalement, que ce soit des reprises ou des originales. Un disque tout simplement crucial, quoi !