TB1

Voici indéniablement un de mes albums préférés de tous les temps, dans le Top 5 avec The Silent Corner And The Empty Stage de Peter Hammill, Abbey Road des Beatles, Band On The Run des Wings et Berlin de Lou Reed. Ce qui fait un Top 5 (dont je n'ai pas précisé l'ordre ; Abbey Road serait premier) des plus étranges, mélangeant aussi bien la pop/rock que la noirceur intellectualisante et arty. Tim Buckley, mort en 1975 d'une overdose (il avait 28 ans), père du fameux Jeff qui ne l'a pour ainsi dire pas connu, deviendra lui aussi un musicien et chanteur (et décèdera de noyade accidentelle en 1997 à l'âge de 30 ans), était un folkeux comme les USA en ont eu souvent. Mais pas que. Il n'a eu le temps de sortir que 9 albums, de 1966 à 1974, mais on aurait bien du mal, si ce n'est la voix (et encore), à admettre, au premier abord, que celui ayant fait le premier album et celui ayant fait le dernier est la même personne. Le mec non seulement (à cause de ses abus : alcool, drogue ; et il n'était pas accro à la marijuana, mais à l'héroïne) a pas mal évolué, vocalement, entre le début et la fin de sa carrière, mais n'a eu de cesse, aussi, de changer ses plans, passant de la folk pure au funk/rock sexuel, en passant par l'expérimentation avant-gardiste free-jazz. Starsailor, sixième de ses albums, est indéniablement un de ses plus abrasifs. Il fait suite à un Lorca sorti la même année (1970 donc) également très complexe, et sera suivi, en 1972, d'un Greetings From L.A. totalement funky et décomplexé, qui ouvrira sa troisième et dernière période, la moins bonne (Sefronia et Look At The Fool, et surtout le dernier, qui sont ses deux derniers albums, sont franchement insipides), la plus commerciale. Mais la période centrale est la plus étrange.

TB2

Mais retour à 1970. En fait, un peu avant, 1969. En 1969, Buckley sort deux albums, le sublime Happy/Sad et le non moins sublime Blue Afternoon, qui sera publié sur le label Straight Records de Zappa (Happy/Sad, comme les deux premiers opus de Buckley, Tim Buckley (1966) et Goodbye And Hello (1967), furent, eux, publiés sur Elektra). Parallèlement à Blue Afternoon (un disque de folk contemplative), Buckley enregistre Lorca, dont le titre est une référence au fameux poète espagnol fusillé pendant la Guerre d'Espagne par les franquistes. Lorca, qui ne contient que 5 titres (mais dure 40 minutes), est publié sur Elektra, qui a certainement dû se demander quoi faire de ce bordel musical insensé, du free-jazz avant-gardiste, atonal, binaire, rempli de vocaux étranges d'un Buckley apparemment sous influence de sa came. C'est un excellent album, mais il ne faut pas découvrir Buckley par son entremise. C'est vraiment pas facile d'accès. Une fois ce disque publié, Buckley et Elektra ont achevé leur contrat, et Buckley va sortir son disque suivant, Starsailor (enregistré en deux jours en septembre 1970, sorti en novembre de la même année), sur Straight Records. Jusqu'à la fin de sa vie/carrière, il restera sur le label de Zappa (enfin, presque : ses deux derniers disques seront sur DiscReet Records, appartenant aussi à Zappa !). Ces albums parus sur Straight et DiscReet sont, Greetings From L.A. excepté, difficiles à trouver en CD, et particulièrement Blue Afternoon et Starsailor qui n'ont pas été réédités depuis des éons. Cependant, on les trouve dans le coffret de l'intégrale, paru il y à quelques années, et on les trouve aussi en vinyle réédité, assez facilement et à des prix classiques, donc c'est tout de même rassurant. Starsailor, dont je vais, je l'espère, commencer à parler maintenant car je viens de me faire surprendre moi-même par ma parfois énervante faculté de broder sur le contexte plutôt que de parler du disque dont je suis censé parler, Starsailor date donc de 1970. 

TB4

C'est un disque court, 36 minutes (9 titres), et il est sorti sous une très belle mais aussi étrange pochette. J'adore le lettrage utilisé, ainsi que la teinte de bleu pour le titre de l'album. C'est con, mais c'est comme ça. Le titre de l'album (qui inspirera son nom à un groupe de rock des années 2000 dont on n'entend plus parler de nos jours et c'est tant mieux) claque bien (c'est aussi celui d'un des plus chelous morceaux du disque). La photo représente Buckley, habillé d'un pull d'un marron dégueulasse, avachi contre un mur décrépi, bras croisés, tête curieusement penchée, yeux plissés et sourire étrange sur le visage (au dos de pochette, tout blanc avecl es crédits, on a une petite photo noir & blanc du même genre, glissée en haut à gauche, comme une pensée après coup, ce verso de pochette est bien décevant). Je ne sais pas pour vous, mais je trouve ce sourire, cette expression faciale, assez bizarre, presque flippante, même. Surtout si on écoute l'album en regardant (et posséder ce disque en vinyle permet d'avoir un format 33-tours de la photo) ce visage qui semble se moquer de vous et se trouver dans des brumes droguées, hors d'atteinte. Il y à un petit côté camé en phase terminale de son addiction dans ce sourire, Buckley tiendra encore 5 ans avant de défunter, mais il ne semble vraiment pas aller bien, malgré ce sourire défoncé, sur la pochette. Musicalement, le folkeux californien va encore plus loin que Lorca. On y trouvait des chansons très longues et assez binaires, du Tom Waits période Swordfishtrombones avant l'heure et en plus ravagé encore. Le format des chansons de Starsailor est plus conventionnel, la plus longue dure à peine 5 minutes. Mais que c'est abrupt ! Enfin, pas tout le disque quand même : Song To The Siren, la plus connue des chansons de Tim, achevant la face A, est un régal mélancolique sur lequel sa voix (Jeff aussi en avait une sublime) fait des miracles. Et Moulin Rouge, chanson très courte de moins de 2 minutes, interprétée en grande partie en français (et la prononciation des plus hésitantes d'un Buckley ne sachant pas parler la langue - Jé vé mérier mo fille do danse, et habiter en Francé - rend la chanson, musicalement inspirée par le rétro, assez touchante), est une incartade amusante et reposante. 

TB3

Mais le reste de l'album est franchement ardu. On y trouve, tout du long, des vocaux sublimes (impossible de ne pas frissonner en entendant la voix de Buckley), bien que très souvent expérimentaux. Monterey, par exemple, morceau baigné par un riff de guitare remarquable, entêtant et très représentatif de son époque. Le morceau possède des vocaux à faire frémir jusque dans votre tasse de café du matin : I ruuuuuuuuuuun....with the daaaaaaaaaamned... I Woke Up, lui ('Je me réveille'), semble être interprété par un mec venant juste de se réveiller, on a l'impression, dans la manière dont Buckley chante (d'une voix profonde, pleine de torpeur, lente), qu'il baille en même temps. Ce qui, vu le titre de la chanson, est totalement raccord. Je préfère ne pas savoir de quoi parlent (les paroles ne se trouvent pas dans la pochette) Starsailor et The Healing Festival : rien que les mélodies, abrasivement atonales (The Healing Festival, mon Dieu !), et les vocaux, complètement ravagés (surtout Starsailor) et remplis de cris suraigus, de yodels (Jungle Fire ! Hallucinant !), de ralentissements, suffisent à foutre les jetons à à peu près n'importe qui de normalement constitué. Entouré de musiciens essentiellement folkeux aventureux et free-jazziens (Bunk et Buzz Gardner, John Balkin, le fidèle Lee Underwood), produisant lui-même l'album et collaborant, pour la première fois depuis Goodbye And Hello, avec le parolier Larry Beckett (collaborateur des débuts), Tim Buckley livre un disque sans concessions, qui, on s'en doute, ne se vendra pas des masses (la malédiction de Buckley : ses disques ne seront pas des best-sellers, ils seront pour la plupart indisponibles ailleurs qu'aux USA ou alors en import ; tout comme Nick Drake, ses albums seront réévalués à la hausse après sa mort), et on imagine la tronche de ceux qui en 1970, l'ont écouté. Si on met de côté Song To The Siren (envoûtant au possible), Starsailor est un disque tout sauf facile d'accès, il vaut mieux connaître un peu Tim Buckley (autrement dit, ne pas le découvrir via ce disque) et aimer les albums très aventureux. Mais au bout de quelques  écoutes, on est happé par l'atmosphère totalement irréelle de ce disque s'ouvrant en mélodie atonale et se finissant sur un Down By The Borderline baigné de cuivres et d'une guitare hispanisante. Un irremplaçable chef d'oeuvre. 

FACE A

Come Here Woman

I Woke Up

Monterey

Moulin Rouge

Song To The Siren

FACE B

Jungle Fire

Starsailor

The Healing Festival

Down By The Borderline