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179ème Track-by-track, et pour ce faire, un disque crucial. Sorti en 1970, produit par Phil Spector, John Lennon/Plastic Ono Band est le premier vrai album solo de John Lennon après trois disques expérimentaux et avant-gardistes faits avec Yoko Ono entre 1968 et 1969 et un live du Plastic Ono Band fait en 1969. John Lennon/Plastic Ono Band (JL/POB pour faire plus court) est sorti en même temps que le premier vrai album solo de Yoko, qui s'appelait Yoko Ono/Plastic Ono Band et possédait la même pochette, avec seulement Lennon à la place de Yoko, et inversé (et, au verso, une photo de Yoko enfant au lieu de celle de Lennon enfant). J'imagine que des gens ont du se faire avoir au départ, du moins ceux n'ayant pas la présence d'esprit de regarder le verso de pochette ! Pour en revenir à l'album de Lennon, il sera considéré comme inaudible par la presse (Lennon y allant fort, côté introspection), mais c'est son meilleur album, devant le très réussi (mais un peu inégal) Imagine de 1971, qui sera son suivant, et nettement plus 'pop' niveau production. L'album, le voici :

Mother : Tétanisant. Un des morceaux les plus longs de l'album avec 5,30 minute (Well Well Well le dépasse de 25 secondes), Mother s'ouvre sur un tocsin funèbre. En fait, compte tenu du son éraillé de la cloche, il s'agit de Big Ben, probablement. Ce son de cloches ne se trouvait pas sur la version single, qui ne possédait pas non plus le long final. Mother est une chanson déchirante et imparable, un des sommets de Lennon en solo (et pas seulement de l'album), et ma chanson préférée de l'album avec God (mais je la place devant God). Comme son titre l'indique, c'est une chanson en hommage à la mère de Lennon, Julia, morte en 1958, renversée par une voiture. Un drame que Lennon n'a jamais surmonté, lui qui avait déjà, en 1968, fait une chanson sur sa mère, Julia. La chanson parle aussi de son père, qu'il n'a jamais connu (il a abandonné le domicile familial, Lennon était bébé). Partition de piano entêtante (signée Lennon), batterie puissante de Ringo, basse remarquable de Klaus Voormann, pas de guitare. Les paroles sont fantastiques (Mother, you had me, but I never had you ou bien Father, you left me, but I never left you montrent bien que Lennon est encore marqué par cet abandon, ce drame familial). La chanson se finit en démonstration épatante et quelque peu oppressante, aussi, de cri primal, rapport à la théorie du psychanalyste Arthur Janov : pousser de grands cris salvateurs, pour se libérer de la tension accumulée ; John et Yoko pratiquaient le cri primal, et Lennon l'utilise dans le final, où il répête, de plus en plus fort, de plus en plus dévasté, Mama don't gooooooooo, Daddy come hooooooome, avec, toujours, ce piano, entêtant... On ne sort pas indemne de Mother, ou alors, on n'a pas de coeur.

Hold On : 1,50 minute assez acoustique et vraiment sublime, dans laquelle Lennon chante à sa Yoko d'amour (et à lui-même aussi, en se faisant passer, le temps d'un couplet, pour Yoko, car il est le seul à chanter sur tout l'album), de s'accrocher, de tenir bon ('hold on'). Le thème musical me fait un peu penser, parfois, à celui du Sun King de l'album Abbey Road des Beatles, pas vous ? Hold On est une très belle petite chanson, pas le sommet de l'album, mais franchement jolie comme tout, malheureusement trop courte. Une chanson pleine d'espoir en un avenir qu'on espère tous meilleur.

I Found Out : Attention, le Lennon se réveille après un Hold On assez calme, paisible, acoustique. I Found Out est une sorte de claque engagée, chanson assez rock, énervée, dans laquelle Lennon s'en prend à pas mal de monde, et notamment à un certain Paul McCartney (I seen through junkies, I been through it all/I seen religion, from Jesus to Paul/Don't let them fool you with dope and cocaine/Can't do you no harm to feel your own pain). La guitare est agressive, rock, et le chant est énervé, remonté, Lennon, apparemment, avait du se faire rayer le casque le jour où il a enregistré (et, avant ça, écrit) I Found Out ! Une chanson très réussie, dans laquelle, encore une fois, on parle de ses parents (I heard something 'bout my Ma and my Pa/They didn't want me so they made me a star). Excellent.

Working Class Hero : Immense chanson engagée, contestataire, dans laquelle Lennon prend fait et cause pour les classes populaires, après tout, il vient de là, lui aussi. Reprise plusieurs fois, et notamment (la meilleure reprise de cette chanson, probablement) en 1979 par Marianne Faithfull, Working Class Hero est une chanson amère et acoustique, qui parle de la vie difficile, pleine de frustrations, d'un homme issu de la classe ouvrière, un moins que rien pour les capitalistes, un type qui doit bosser toute sa vie à l'usine, pour un salaire de misère, qui doit se battre pour ses droits, pour qui le combat commence dès l'enfance (As soon as you're born, they make you feel small, phrase ouvrant la chanson, est sans équivoque). Pas de violence, musicalement parlant, c'est une chanson acoustique, quasiment 4 minutes, très engagée, mais interprétée avec sobriété. Une des perles les plus absolues de la carrière de Lennon.

Isolation : Une des chansons préférées de tous les temps de Roger Waters (bassiste et chanteur de Pink Floyd), Isolation achevait la face A sur une mélodie entêtante et minimaliste au piano. Quasiment trois minutes exceptionnelles que cette chanson mélancolique et assez tendue (le final est sec), sur l'isolement, la solitude. C'est franchement pas gai, même si on n'atteint pas le pathos de Mother, et c'est une réussite totale, comptant parmi les plus belles chansons de l'album. Une fois Isolation écoutée, impossible, à l'époque, de ne pas avoir envie de retourner le disque et d'écouter la suite de ce disque si introspectif et douloureux, mais si magnifique, aussi.

Remember : Drive de piano irrésistible pour ce Remember ouvrant la face B avec force et élégance. Chanson qui s'achève très brutalement, sur une sorte d'explosion. Juste avant ce final étonnant et marquant, qui surprend à chaque écoute même quand on sait qu'il va arriver, Lennon commence à chantonner un petit extrait d'un poème intitulé Remember, The Fifth Of November. C'est une allusion (poème et bruit d'explosion de feu d'artifice) à une journée fériée au Royaume-Uni, la Guy Fawkes' Night, le 5 novembre, allusion au 5 novembre 1605, où un certain Guy Fawkes tentera, sans succès, de renverser la monarchie en faisant sauter le Parlement et le Roi (il faisait partie de la conspiration des poudres). Le roman graphique V Pour Vendetta (et le film du même nom qui l'adapte) y font souvent allusion, mais c'était, là, pour l'anecdote. La chanson, mis à part ce clin d'oeil final, ne parle pas de ça, mais de l'enfance, notamment. Immense chanson, assez longue (4,35 minutes).

Love : Lennon, au moment de sortir Mother en single, ne croira pas au potentiel commercial de sa chanson sur ses parents (mais il adorait cette chanson qui, disait-il, faisait partie de lui), et pensera que Love aurait été préférable. La chanson sortira bel et bien en single, mais...en 1982, soit deux ans après la mort de Lennon. Le piano est joué par Phil Spector, Lennon se charge, lui, de la guitare acoustique, et il n'y à rien d'autre que ces deux instruments et sa voix sur cette chanson douce et tendre, chanson sur l'amour qui, en 3,25 minutes, se pose là comme étant une des plustouchantes de JL/POB. Pas ma préférée, cependant, mais on ne va pas chipoter, Love est tout simplement somptueuse.

Well Well Well : 5,55 minutes, Well Well Well est de ce fait la chanson la plus longue de John Lennon/Plastic Ono Band. Et c'est aussi la plus ravageuse, la plus ravagée, la plus violente et rock. Si I Found Out était rock et contestataire, virulente et agressive, Well Well Well, elle, est une sorte de longue jam interprétée avec hystérie par un Lennon encore une fois très remonté. Malgré le fait que les paroles ne soient pas violentes (Lennon dit qu'il a emmené Yoko dîner au restaurant, qu'elle était si belle qu'il aurait pu la manger pour la peine, qu'ils étaient bien, tous les deux, deux libéraux, parlant de la révolution, libres, et qu'ils sont ensuite parti ses promener). La musique, elle, est assez énervée, bluesy et rock. Sans doute un peu trop long et extrême, usant même, mais cette chanson est quand même assez bonne.

Look At Me : Chanson composée, écrite, alors que les Beatles préparaient le Double Blanc, Look At Me est une chanson assez courte (un peu moins de 3 minutes) et très réussie. Dans cette chanson, Lennon se demande, et demande aux auditeurs, qui ils pense qu'il est, ce qu'il est censé faire, ce qu'il peut faire pour les autres, qui il est censé être, et se dit que mis à part lui, personne, au fond, ne sait vraiment qui il est. Sauf lui et son amour de Yoko, évidemment, à qui la chanson est adressée, en même temps qu'à ses auditeurs. Une des chansons les plus introspectives de l'album avec Mother et les deux suivantes.

God : Attention, sommet. 4 minutes ahurissantes, baignées par le piano de Billy Preston (Lennon aussi, mais surtout Preston), et qui compte parmi les chansons les plus grandioses de Lennon (et pas seulement de l'album). Et aussi une des plus fortes. God est une complainte qui fera couler pas mal d'encre. Lennon explique que, selon lui, Dieu est un concept servant à mesurer la douleur humaine. Puis, Lennon, sur fond de piano entêtant et monotone (et superbe), énumère une liste de choses en lesquelles il ne croit pas (ou plus), avant de dire qu'il croit just en Yoko et en lui, et de dire que le rêve est bien fini (le rêve hippie en une vie meilleure), retour à la triste réalité, The dream is over. Parmi les choses en lesquelles il ne croit plus, il y à, dans l'ordre, la magie, le I-Ching (recueil de poésie chinois), la Bible, le Tarot, Hitler, Jésus, Kennedy, Bouddha, Mantra, Gita, le yoga, les rois, Elvis, Zimmerman (Bob Dylan), et, surtout, I Don't believe in Beatles. Quand Lennon dit cette dernière phrase, le silence se fait, temporairement. Le dernier couplet (The dream is over, what can I say ? The dream is over, yesterday/I was the Dreamweaver, but now I reborn/I was the Walrus, but now I'm John/And so, dear friends, you'll just have to carry on/The dream is over) est tout simplement renversant, et la voix de Lennon, quand il glapit The dream is over, est magnifique et déchirante, on le sent au bord des larmes. Comme l'auditeur. Fantastique.

My Mummy's Dead : Mon Dieu. 50 secondes qui comptent assurément parmi les secondes les plus déchirantes jamais enregistrées. Avec sa prise de son faisant penser à une chanson entendue à la radio (le son est étouffé, radiophonique, grésillant, incertain), My Mummy's Dead montre un Lennon sobre et déchirant interprétant cette petite chanson en hommage à sa mère Julia, morte 12 ans auparavant. Le son est moyen, assez ancien, et c'est volontaire, Lennon ayant voulu faire de ce morceau une sorte de témoignage du passé, comme si le morceau venait de loin, d'autrefois. L'entendre chanter, sobrement, d'une voix triste et atone, cette courte et triste chanson, serre le coeur. On sent toute la détresse d'un homme ayant perdu sa mère, avec qui il avait des liens affectifs très forts malgré qu'elle ne l'ait pas élevé totalement (sa mère, Julia, l'avait placée chez sa soeur, où il vécut une bonne partie de son enfance). Déchirante manière de finir l'album, et comme une boucle achevée, vu le thème de la première chanson de JL/POB.

 Disque intense, introspectif, engagé, expérimental mais aussi assez sobre, JL/POB est donc une réussite absolue, quasiment 40 minutes tout simplement sensationnelles. Pas vraiment le disque à écouter le matin au réveil, ni quand on a un gros coup de blues, parce qu'entre les cris primaux de la première chanson et les pleurs radiophoniques du court morceau final, en passant par le reste, cet album se pose là comme étant assez noir et dépressif. Mais c'est une réussite, comme je l'ai dit, un album phénoménal qui montre que Lennon savait faire d'excellents albums à cette période (ses albums avant-gardistes ayant refroidi quasiment tout le monde). Une pure merveille, au final !