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Pour ce 174ème Track-by-track, un disque sensationnel. Sorti en 1978 sous une pochette culte qui fut même l'objet d'une édition vinyle rarissime (avec un faux raccord d'image, un léger débordement sur le côté), This Year's Model est le deuxième album d'Elvis Costello, sans doute une des personnalités les plus mythiques du rock. Dégaine de Buddy Holly venant de se prendre un court-jus dans les gencives, attitude vicieuse, voix méprisante, humour très présent, Costello ne vient pas du punk-rock, mais ce deuxième album, sans doute son meilleur malgré la réussite de Armed Forces ou Trust, est quand même un disque assez punk dans l'âme. Enfin, en ce qui concerne la hargne, les paroles, la voix, car musicalement, cet album eest totalement new-wave et pop. Comprenons-nous bien, pas de synthés ici (mais un orgue assez présent), mais ce disque fait partie des albums essentiels sans lesquels il n'y aurait pas de new-wave et de pop moderne. L'album est court (35 minutes pour 12 titres, certaines éditions offraient des titres en plus ou en remplacement d'autres, Night Rally ne se trouvant pas sur l'édition américaine, remplacé par un Radio Radio très cynique et absent de l'édition anglaise originale), et parfait. Le voici :

No Action : I don't wanna kiss you, I don't wanna touch you... Ca commence fort, niveau texte ! Musicalement aussi : No Action, morceau le plus court avec presque 2 minutes (1,58 minute), commence par la voix d'Elvis (mais pas le même que celui que chantait Eddy Mitchell, La Voix D'Elvis, ah ah ah...hum, OK, je sors), chantonnant cette petite phrase, puis, soudain, la musique explose (j'ai oublié de dire que le groupe accompagnant Costello s'appelle les Attractions), guitare assez punk, mais l'orgue est là pour contrebalancer le tout. L'effet est amusant, du punk-rock accessible et pop ! Chanson jubilatoire dans laquelle Elvis gueule contre cette société tellement guindée qu'il ne peut rien faire, No Action est une des plus réussies de l'album, mais l'album contient pas mal de réussites, en même temps.

This Year's Girl : Quasiment la chanson-titre de l'album, This Year's Girl montre, sur un tapis d'orgue remarquable (et une mélodie nettement plus pop et gentille que les paroles), Elvis se payer la starlette du moment, pas citée, mais elle change de nom chaque année, ah ah ah. On sent le bonhomme remonté contre ces starlettes à la gomme, vivant leur quart d'heure américain puis retombant dans l'oubli après avoir fait, pendant quelques mois, chavirer le coeur du publi, avant qu'une autre starlette ne la remplace. On n'ose imaginer ce qu'Elvis aurait fait si la TV-réalité avait existé en 1978 (ou si l'album sortirait maintenant). Je dis 'ce qu'Elvis aurait fait', car Costello, désormais, est bien calmé, consensuel, gentil, tout l'inverse de ce qu'il était autrefois, et c'est bien dommage. Une des meilleures chansons de l'album. 

The Beat : Encore une pure réussite, ce The Beat magnifique. La mélodie est irrésistible, le refrain dépote, le chant est, comme toujours, méprisant, on imagine clairement que la chanson n'est pas sympathique (Have you been a good boy, never played with your toy?/Though you never enjoy, such a pleasure to employ). Une chanson franchement réussie, une des meilleures de l'album, une de mes préférées aussi, avec une partition d'orgue tout simplement irrésistible. En fait, il m'est difficile de parler de The Beat, tant je l'adore !! Même si je préfère encore plus la suivante, qui est...

Pump It Up : Une des chansons les plus mythiques de l'album et d'Elvis Costello. Le clip, d'époque, est génial et sobre, on y voit Elvis et son groupe, dans un décor blanc (juste avant, Elvis derrière un antique appareil photo, comme sur la pochette), interpréter la chanson. La chanson, Pump It Up, qui s'ouvre sur une sollision basse/batterie (Bruce Thomas et Peter Thomas, respectivement), parle de drogues. Costello en prenait, et chante, ici, allez, vas-y, pompe dessus, même si ça ne te fais plus rien. Paroles encore une fois d'un cynisme assez élevé, chant méprisant, ambiance parfaite, l'orgue est remarquable, la chanson est mythique, culte. Ma préférée de l'album, clairement !

Little Triggers : Chanson apparemment plus calme que les autres. En fait, c'est le cas. Little Triggers parle apparemment de sexe. Chanson très douce, langoureuse, Costello semble sur un nuage, et sa voix, par moments, en est toute rêveuse. Apparemment, la fille qui est avec lui lui fait des petites gentillesses ('trigger', en anglais, c'est la gâchette d'un flingue, on peut traduire le titre par 'petits agaçements', dans le sens 'petits excitements'), à un endroit que j'ignore, mais ça doit être bien sympathique et agréable, ah ah ah. Une chanson qui détonne par rapport au reste, elle est vraiment paisible, calme...après la poignée de chansons cyniques que l'on a entendu (et après une autre bonne grosse poignée de ce même style de chansons), ça détend ! Très belle chanson, donc.

You Belong To Me : Elvis Costello est un saligaud. Non seulement il était, à l'époque, fâché avec tout le monde à cause de sa grande gueule (dans le New Jersey, il manquera de se faire bastonner, caillasser, car il aura osé dire du mal de Springsteen, dans le fief du Boss), ce qui lui occasionnera bien des emmerdes, comme celle que je viens de citer entre parenthèses. Bref, le Buddy Holly déglingué était un saligaud. Et il le prouve ici, en plagiant éhontément le The Last Time des Rolling Stones, avec ce You Belong To Me assez cynique qui achevait la face A avec efficacité. Dans cette chanson baignée par l'orgue de Steve Nieve, Elvis dit qu'il ne veut pas de fille lui disant 'tu m'appartiens', il ne veut être le gentil chien-chien de personne, laissez-lui sa liberté, merde ! Il n'a pas tout à fait tort, en plus... Excellente chanson.

Hand In Hand : Ca commence fort, par une partition d'orgue doucereuse, vaporeuse, et la voix d'Elvis disant Don't expect me to apologize ('N'espère pas que je vais m'excuser'). Apparemment, il est en tort avec quelqu'un, mais ne veut pas s'excuser non plus. En fait, il ne lui demande pas non plus de lui pardonner, il lui explique, à cette fille, et qu'avec elle, il ne connaître nul Enfer où il n'a pas déjà été, bref, en gros, elle et lui ne sont pas fait pour être ensemble, alors, fuck off. Hand In Hand est une chanson à la fois pop et punk, punk dans le texte assez méchant,vicelard, et pop dans sa mélodie vraiment géniale et légère. Excellent, mais ça commence àdevenir une habitude.

(I Don't Want To Go To) Chelsea : De quoi parle cette chanson ? Du prix ahurissant du loyer dans le quartier de Chelsea, à Londres ? Des fréquentations pas vraiment folichonnes que l'on peut croiser dans ce même quartier (Men come screaming, dressed in white coats, shake you very gently gently by the throat) ? D'une fille du nom de Chelsea, qui n'est pas terrible, pas du goût d'Elvis (They call her Natasha when she looks like Elsie) ? Un peu de tout ça ? Oui, un peu de tout ça. Dans l'ensemble, (I Don't Want To Go To) Chelsea est une des meilleures chansons de l'album. La partition de guitare est juste remarquable, et l'orgue fait vraiment Doors par moments. Excellent.

Lip Service : Où comment se payer une fille qui vient de vous envoyer paître, de vous coller un râteau mémorable. Elvis lui dit, à cette fille (décidément, il en veut à tout le monde, ce mec !) qu'il ne la toucherait même pas du bout de ses lèvres, ce genre de sympathiques gentillesses. Lip Service, refrain mémorable, chant méprisant, musique sautillante, est une réussite de plus pour This Year's Model. On ne s'en passe pas, à vrai dire !

Living In Paradise : Rythmique sautillante, un peu ska/reggae, avec cette guitare (jouée par Elvis lui-même) discrète et amusante, cet orgue ska très présent. La chanson parle de la société (Here we are, living in Paradise), mais aussi d'une jeune femme couchant avec à peu près n'importe qui, sauf, apparemment, Elvis. Est-ce son petit ami aigri, ou un obsédé sexuel qui ne cesse de la suivre ? La chanson est vraiment excellente, une des meilleures de l'album.

Lipstick Vogue : Autre moment de répit, comme Little Triggers, mais en version quand même énergique, musicalement parlant. Lipstick Vogue ne parle pas de la mode (le titre peut cependant y faire penser), mais Costello nous explique qu'en fait, sous son apparente méchanceté, sous son cynisme terrifiant, sous son aigreur, se cache un homme meurtri par la société dans laquelle il vit. La chanson est quand même bien méchante, mais on sent de l'amertume, aussi, de la tristesse. Une bien belle chanson, bien efficace. L'intro est grandiose.

Night Rally : Retirée de l'édition U.S. car jugée trop british (tout comme (I Don't Want To Go To) Chelsea, au fait), Night Rally est une chanson étonnante qui achève l'album sur une note assez efficace (le morceau se finit brutalement, comme coupé au beau milieu d'un refrain, mais c'est normal). A bien suivre les paroles (absentes du livret, dommage, mais consultables sur le Net), on se rend compte que la chanson semble parfois parler de sujets assez limites, comme les ratonnades (le titre de la chanson, 'rallye de nuit', est prétexte à plusieurs explications, des plus gentilles aux plus méchantes), on y parle de mélodie à chanter sous la douche (non, je ne vois pas le mal partout : avec Elvis Costello, et surtout sur ce disque si vicieux, il faut s'attendre à tout). Bref, Night Rally, tout en étant excellente, est aussi un peu cryptique, et il y à fort à parier que la chanson cache un coeur assez malsain, assez trash, mauvais goût... Enfin bon, c'est peut-être moi qui m'inagine des trucs, aussi...

 Au final, entre les gonzesses, la société, les relations difficiles, le loyer qui augmente, les voyous et les punks, la mode, la came, tout le monde en prend plein la gueule avec This Year's Model, album punk dans l'âme et très pop musicalement parlant. Un album tout simplement divin, même s'il faut vraiment plusieurs écoutes pour bien s'en imprégner et l'apprivoiser, car si l'album contient deux chansons immédiatement cultes (No Action et Pump It Up), l'ensemble de ses chansons nécessite vraiment quelques écoutes patientes. Mais, au final, rien à jeter sur cet album cynique, narquois, méprisant, virulent et caustique. Une réussite absolue ! Pour finir, je tiens à dire que je me suis légèrement inspiré d'un article sur un site rock (en lien à droite initiales FP) pour la signification de certaines des chansons, car j'avais un peu de mal à bien les resituer, parfois...